Léon Trotsky : lettre à André Breton sur la mission de la F.I.A.R.I.

samedi 7 mars 2009.
 

Mon cher Breton,

J’approuve de tout cœur l’initiative que vous avez prise avec Diego Rivera de créer la F.I.A.R.I., fédération internationale d’artistes authentiquement révolutionnaires et indépendants, et pourquoi ne pas ajouter : une fédération d’authentiques artistes. Il est temps, il est grand temps ! Le globe terrestre devient une caserne impérialiste boueuse et fétide. Les héros de la démocratie, avec à leur tête l’incomparable Daladier, mettent toute leur énergie à ressembler aux héros du fascisme (ce qui n’empêche pas les premiers de se retrouver en camp de concentration chez les seconds). Plus un dictateur est ignare et borné, plus il se sent appelé à régenter l’évolution de la science, de la philosophie et de l’art. La servilité moutonnière du monde intellectuel est également très significative de l’état de pourrissement de la société contemporaine. La France ne fait pas exception.

Nous ne parlerons pas des Aragon, des Ehrenbourg [1] et autres petits bourgeois ; nous n’allons pas qualifier les messieurs qui, avec le même enthousiasme écrivent la biographie de Jésus-Christ et celle de Joseph Staline [2] (ceux-là, leur mort même ne les a pas amnistiés). Nous passons sur le triste, pour ne pas dire honteux déclin de Romain Rolland. Mais il faut s’attarder sur le cas de Malraux [3]. J’ai observé avec intérêt ses premiers pas en littérature. Déjà alors, une certaine pose marquait fortement son œuvre. On était souvent choqué de sa manière froide et raffinée de se mettre en quête de l’héroïsme des autres. Mais on ne peut nier qu’il ait du talent. Sa manière d’aborder les plus grandes épreuves humaines, les combats héroïques, les souffrances extrêmes, le sacrifice de soi, était empreinte d’une force indiscutable. On pouvait croire - personnellement je voulais l’espérer - que le souffle de l’héroïsme révolutionnaire donnerait plus de profondeur à l’inspiration de l’écrivain, le débarrasserait de sa pose, et ferait de Malraux un poète représentatif de l’époque des catastrophes. Qu’est-il advenu ? L’artiste est devenu reporter du G.P.U. ; il produit de l’héroïsme bureaucratique, d’une longueur et d’une largeur déterminées (il n’y a pas de troisième dimension).

Pendant la guerre civile, j’ai dû mener un combat acharné contre les rapports d’opérations inexacts ou mensongers, dans lesquels des chefs s’efforçaient de dissimuler leurs erreurs, leurs échecs, et leurs défaites derrière un torrent de phrases générales. La production actuelle de Malraux est, elle aussi, faite de rapports mensongers sur les champs de bataille (Allemagne, Espagne). Le faux est néanmoins bien plus repoussant lorsqu’il se pare d’une forme artistique. Le destin de Malraux est symbolique pour toute une couche d’écrivains, presque pour toute une génération : les gens mentent en raison de leur " amitié " fictive envers la Révolution d’Octobre. Comme si la révolution avait besoin de mensonges !

L’infortunée presse soviétique, évidemment sur ordre venu d’en haut, se lamente avec force ces derniers jours sur la " pauvreté " de la création scientifique et artistique en U.R.S.S. et reproche aux écrivains soviétiques leur manque de sincérité, d’audace, et d’envergure. On n’en croit pas ses yeux : le boa faisant au lapin un sermon sur l’indépendance et la dignité individuelles. Tableau absurde et ignominieux, et cependant bien digne de notre époque !

Le combat pour les idées de la révolution en art doit reprendre, en commençant par le combat pour la vérité artistique, non pas comme l’entend telle ou telle école, mais dans le sens de la fidélité inébranlable de l’artiste à son moi intérieur. Sans cela, il n’y a pas d’art. " Ne mens pas ! ", c’est la formule du salut. La F.I.A.R.I. n’est pas, bien sûr, une école esthétique ou politique et ne peut le devenir. Mais la F.I.A.R.I. peut ozoniser l’atmosphère dans laquelle les artistes ont à respirer et à créer. En effet, à notre époque de convulsions et de réaction, de décadence culturelle et de barbarie morale, la création indépendante ne peut qu’être révolutionnaire dans son esprit, car elle ne peut que chercher une issue à l’insupportable étouffement social. Mais il faut que l’art en général, comme chaque artiste en particulier, cherche une issue par ses propres méthodes, sans attendre des ordres de l’extérieur, en refusant les ordres, et qu’il méprise tous ceux qui s’y soumettent. Faire naître cette conviction commune parmi les meilleurs artistes, voilà la tâche de la F.I.A.R.I. Je crois fermement que ce nom passera dans l’Histoire.

Notes

[1] Louis Aragon (1890-1982), poète et romancier, ancien surréaliste, venu au P.C. à l’époque stalinienne, avait été l’ami de Breton, mais était devenu sa bête noire. Iliya Ehrenbourg (1891-1967), romancier et journaliste, avait été, notamment en Espagne, une des plumes dociles de Staline.

[2] Trotsky fait allusion à Henri Barbusse (1873-1935) qui avait connu la notoriété avec le Prix Goncourt pour son roman de guerre Le Feu. Il avait adhéré au P.C. en 1923 et écrit ensuite un Staline. Un Monde nouveau vu à travers un homme et une Vie de Jésus.

[3] André Malraux (1901-1976), prix Goncourt en 1934 pour La Condition humaine, avait donné de l’argent pour La Vérité, puis visité Trotsky à Saint-Palais et protesté contre son expulsion de France. La rupture s’était faite au moment des procès de Moscou dont il affirma que Trotsky faisait " une affaire personnelle "...


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