« Les journées d’octobre » 1917 Conseil d’usine Assemblée générale Rayon du parti Armement Smolny Palais d’Hiver

dimanche 23 juillet 2017.
 

Nous avons déjà rédigé et mis en ligne sur ce site une dizaine de textes concernant la Russie d’avant 1917, la Révolution d’octobre, l’URSS puis le stalinisme.

Mais, comment se sont déroulées les journées autour du 7 novembre 1917 (25 octobre pour le calendrier russe) ?

Dans un livre de 1924, peu diffusé en France, intitulé « Les journées d’octobre », non réédité depuis 80 ans en France comme en URSS, I. K. Naumov, acteur du mouvement, livre un des rares témoignages oculaires à notre disposition.

Ce récit diffusé par l’Internationale Communiste des Jeunes correspond à la réalité historique tout en présentant des aspects de propagande naïve. Cela contribue aussi à l’intérêt du document. Voici la présentation de l’auteur par le Comité exécutif de l’Internationale Communiste des Jeunes

" I K Naumov n’a pas les élans enthousiastes ni les dons d’écrivain que possédait John Reed. C’est un de ces nombreux combattants du parti communiste russe, qui, dans les années de l’illégalité, travaillaient infatigablement, que ce soit en prison ou au bagne... Pendant les journées d’Octobre, il se battit parmi les travailleurs du rayon de Wyborg. Ce sont ses propres aventures qu’il raconte ici".

Première partie : Le Conseil d’usine

*** Un temps d’automne à Pétrograd. On enfonce dans une boue incroyable. Le ciel est sombre. Il tombe une pluie continuelle.

L’ouvrier Udaroff serre davantage contre lui son pauvre manteau si léger et se hâte à travers la gadoue jusqu’à la halte du tramway de Lesnoï ; son esprit est aussi triste que tout ce qui l’entoure. A la maison, c’est la misère noire, sa femme est malade. Son petit, qui devrait aller à l’école n’a pas de souliers... Abîmé dans ses pensées, il continue à marcher, petit, chétif d’aspect, avec ses blonds cheveux flottants s’évadant de sa casquette de cuir...

Un voisin s’approche « Bonjour, Alexis. Alors, comment ferons-nous pour acheter le bois ? L’achetons-nous ensemble ? » Udaroff reçoit la question comme un coup en plein cœur. Sa femme, le petit, pas d’argent. Il se tait « Nous verrons demain. Voici le tram ».

Dans le tramway, s’engage une discussion houleuse entre lui, un social-révolutionnaire et les autres ouvriers sur la guerre et le moyen de sortir de la crise.

Les travailleurs quittèrent le tram. La discussion continuait dans la rue. Elle dura, fort animée, jusqu’à ce qu’ils arrivent à la fabrique.

*** Udaroff quitta vivement son manteau, le pendit à un clou, prit sa blouse de travail, et se rendit directement, sans passer par son ouvrage, au conseil d’usine. Celui-ci siégeait dans une salle trop petite, toute bleue de la fumée des cigarettes. Dans un coin résonnait une machine à écrire...

-  « J’ai répondu, déclarait le président, qu’en principe, nous ne nous opposions pas.

-  Comment, nous ne nous opposions pas ? Qui t’a donné le droit de leur faire une pareille réponse ?

-  Silence ! Attendez ! Nous ne nous opposons pas, mais nous exigeons des garanties.

-  Ton point de vue est faux, criaient les autres.

-  Eh bien, nous allons en discuter. Pourquoi faire tant de bruit ? Stepanoff tu as la parole !

-  Le diable l’emporte ! Nous savons déjà trop ce que les menchéviks ont à nous raconter !

-  Nous tenons ceux qui se refusent à se prononcer en faveur de l’évacuation des usines pour des gens sans conscience et irresponsables, dit Stepanoff...

-  Donne-moi la parole, cria Udaroff.

-  Bon, parle !

-  Camarades, Grigorieff a commis une faute, commença Udaroff d’un ton tranchant. Il n’a pas compris ce qui est le plus important. Nous refusons l’évacuation des usines vers le Sud et ne négocions pas sur ce principe. Le gouvernement veut affaiblir Pétrograd, disperser nos forces. Nous ne devons pas le permettre. Avez-vous déjà oublié. Tout de suite après le 5 juillet, on voulait déjà nous obliger à une évacuation partielle des usines mais nous l’avons empêchée... Ce qu’il nous faut à présent, c’est rassembler nos forces, renforcer la garde rouge... et nous ne pouvons pas perdre un temps précieux à de vaines paroles sur l’évacuation ».

*** Les membres du Conseil d’usine se taisent et écoutent angoissés chacune des paroles que prononce Udaroff. Il parle de la trahison du gouvernement, d’une capitulation de Pétrograd devant les Allemands en marche vers elle. Il explique qu’hier, lors d’un vote dans le soviet, les bolchéviks ont obtenu la majorité, que Pétrograd n’a plus que trois ou quatre jours de vivres, que, sur le front, les soldats refusent de se battre plus longtemps, et que les paysans sont eux aussi contre le gouvernement.

Grigorieff prit la parole pour conclure : « Camarades, comme nous vivons des jours extraordinaires, je propose de nommer le camarade Udaroff président de notre conseil d’usine. Moi, je suis mieux fait pour me battre et je vais m’enrôler dans la garde rouge »...

C’est ainsi qu’Udaroff fut placé de façon tout à fait inespérée, à la tête de l’organisation de la fabrique. Le Conseil d’usine décida sous sa présidence :

1) De répondre à l’administration que le conseil d’usine tenait pour impossible d’affaiblir l’entreprise en l’évacuant vers le Sud

2) De convoquer une assemblée générale des ouvriers, à la fin du travail, pour se faire une idée exacte de la situation et de faire venir un rapporteur du centre

3) D’exercer les ouvriers qui venaient d’entrer dans la garde rouge, et, pour cela, de les relâcher une demi-heure avant la fin du travail

4) D’entreprendre un recensement exact des armes existantes...

*** Tandis que la séance durait encore, il s’était réuni beaucoup de monde dans le couloir. Tous avaient quelque histoire à faire liquider par le comité d’usine. Venait d’abord une vieille femme qui se plaignait du contremaître « Qu’est-ce que cela signifie ? Nous devrions pourtant être sortis de la vieille époque ; il tourne encore comme autrefois autour des jeunes filles... ». Un ouvrier la suivait à un pas « dans notre maison, les ouvriers sont obligés de vivre dans une cave humide et les gosses y tombent malades... » Udaroff se tut un moment et ajouta « Prends patience, frère. Bientôt ... tu pourras demander des comptes à tous ces vauriens et à la police elle-même ». L’ouvrier regarda Udaroff droit dans les yeux, se tut un instant et lui répondit, devenu tout sérieux « Je comprends ».

Les ouvriers qui, au début, entraient un par un dans la pièce s’y assemblèrent autour. Celui-ci demandait un certificat qu’il voulait envoyer dans son village natal ; là-bas, on allait partager la terre et il lui fallait obtenir la part de sa famille... Un jeune homme, tout remuant qui, je ne sais pour quelle raison, rougissait toujours jusque derrière les oreilles, demandait un billet pour assister aux cours du soir. Un autre demandait, tout irrité, qu’on l’accepte dans le parti. Partout, ce n’étaient qu’allées et venues bruyantes... On enrôla beaucoup de monde pour la garde rouge et beaucoup d’autres gens devinrent membres du parti des bolchéviks.

*** Pendant la pause de midi, Udaroff se rendit à son atelier. Il devait livrer son ouvrage, aller chercher ses habits et prévenir le contremaître que désormais, il ne travaillerait plus. Dans l’atelier, les moteurs étaient arrêtés. D’habitude, à cette heure-là, le silence règne. Mais il y avait aujourd’hui un grand bruit de voix, on parlait, on se disputait.

Les évènements du jour avaient mis les ouvriers en effervescence. Ils étaient tout à fait excités. C’était, comme si, chez tous, s’insufflait un renouveau de vie.

Deuxième partie : L’Assemblée générale d’usine

Près de quatre mille hommes étaient assemblés au cœur des machines, établis et grues. Pour tribune, quelques planches mal équilibrées. De la tribune, quand on regardait le hall, on n’avait point le spectacle d’un auditoire assis et plein de dignité mais d’une assemblée de partisans actifs où l’on a pris place comme cela s’est trouvé, les uns assis, les autres à demi-couchés. Des ouvriers se sont installés jusque dans le moindre recoin. On a l’impression que le grand atelier est plein jusqu’au toit.

Tout cela gronde et bourdonne comme une immense ruche. Soudain, un cri jaillit « Les voilà ! Les voilà ! » Udaroff et deux étrangers montent à la tribune. La foule des ouvriers se met en mouvement, à grand bruit, chacun s’approche le plus possible de la tribune. Mais tout de suite s’établit un profond silence. Udaroff ouvre la réunion et propose de nommer un président « Udaroff », « Petroff », « Krassilnikoff » crient des milliers de voix. « Udaroff », Krassilnikov », « Grigorieff ». Le bruit continue pendant deux minutes. Enfin, Udaroff est élu. On décide de traiter deux questions : la situation actuelle et les tarifs.

Le premier orateur est tout jeune, pas plus de 23 ans. Il travaille dans une des plus grosses fabriques du quai Vyborg. C’est un membre du Comité de Pétrograd des Bolchéviks. Il parle de façon puissante, et, au bout de cinq minutes, toute l’assemblée est suspendue à ses paroles :

-  « ... Il existe une classe ouvrière décidée à ne pas se laisser plus longtemps tromper. Il existe des paysans qui ne veulent pas éternellement supporter l’oppression et les vexations. Il existe une armée qui ne veut plus verser son sang pour les intérêts de la bourgeoisie.

« Grisés par leurs succès éphémères, les social-révolutionnaires et les menchéviks se sont détournés de ceux-là mêmes qui les ont portés au faîte du pouvoir. Ils ont oublié les ouvriers et les paysans. Toute l’attention de ces messieurs se porte sur les négociations avec Kornilov et tous les généraux blancs. Ils veulent, ainsi qu’ils ont coutume de le dire « faire l’union de toutes les forces vives de ce pays ». La force des ouvriers, la force des soldats, ces messieurs n’y ont jamais cru et n’y croient pas encore aujourd’hui. Eh bien ! Nous voulons leur faire voir « où se trouve la véritable force ! »

Des applaudissements frénétiques vinrent encourager l’orateur.

-  « Camarades, tout a une fin, même notre patience. Maintenant, elle est à bout. Quelle est notre vie de chaque jour, jour après jour ? La faim est l’hôte perpétuel de nos maisons. Nos salaires sont insuffisants. Pourtant, ce n’est pas encore cela qui est le plus grand malheur. Nous avons eu le temps de nous y habituer. Nous voulons savoir ce qui nous attend demain, si nous pouvons apercevoir quelque part une lueur d’espérance. Le pire, c’est que cette lueur reste invisible.

« De nouveaux malheurs nous menacent : d’abord la destruction complète des usines. On veut nous envoyer dans le Sud. Comptez bien que nous y serons sans travail. La trahison du gouvernement se déroule devant nous. Je donne ma tête à couper qu’ils vont donner Pétrograd. Comment expliquer autrement la nouvelle, publiée dans les journaux d’aujourd’hui, selon laquelle le gouvernement aurait l’intention de se réfugier à Moscou ?

« On n’aperçoit pas la fin de la guerre, et sans doute ont-ils l’intention de faire passer encore aux soldats tout l’hiver dans les tranchées. Maintenant, ici, je demande à ceux d’entre vous dont les pères, les maris ou les frères sont au front : allez-vous tolérer que, pour l’amour de la bourgeoisie, nos frères les soldats du front continuent à geler sans vêtements chauds ? Nous autres, bolchéviks, nous ne le permettrons plus. Si les bourgeois veulent se battre, c’est eux que Kerenski doit envoyer aux tranchées.

Une nouvelle tempête d’applaudissements retentit dans le hall. Les ouvriers étaient électrisés. On voyait leurs yeux qui brillaient comme s’ils avaient lancé des éclairs. « On veut nous consoler avec l’Assemblée Constituante. On nous dit qu’elle va tout résoudre. Mais, qui en recule de mois en mois la convocation ? Qui appelle à sa place, tantôt à une Conférence démocratique, tantôt un préparlement, ou, comme nous disons, nous autres, à une pétaudière ? Qui fait tout cela ? Précisément, ces messieurs en personne, les social-révolutionnaires et les menchéviks. Ils nous mentent et nous trompent. Nous n’en pouvons rien attendre de mieux dans l’avenir ».

L’orateur commença à exposer les propositions des bolchéviks : paix immédiate, répartition immédiate de la terre entre les paysans, introduction immédiate du contrôle sur la production.

Tout cela résonnait. Il termina enflammé :

- « Camarades, notre seul et unique salut, c’est le pouvoir des soviets : notre seule issue, c’est de renverser la bourgeoisie. Et nous vous crions : A bas les capitalistes ! A bas les traîtres ! Tout le pouvoir aux soviets d’ouvriers, de paysans et de soldats ! »

L’orateur avait terminé. Un profond silence régna un instant parmi les auditeurs. Puis éclata soudain une tempête d’applaudissements qui fit trembler le hall.

Un social-révolutionnaire prit la parole. Il portait un manteau et paraissait très angoissé.

-  « A bas !... lui criaient les ouvriers. Va-t-en chez les bourgeois ». Et l’effervescence allait croissant.

Udaroff apaisa la réunion et redonna la parole au social-révolutionnaire. Mais, à peine l’orateur avait-il commencé « Le pré-parlement cherche à sortir le pays de l’impasse tandis que les bolchéviks veulent faire un putsch » que déjà les ouvriers se mirent à crier comme des fous. Il en résulta un tumulte indescriptible. Le social-révolutionnaire ne put continuer à parler.

Maintenant c’est un menchévik qui monte à la tribune. C’est un ouvrier... Il va chercher loin ses explications, commence par crier contre le gouvernement, condamne la guerre. Les ouvriers écoutent en silence, se mettent à fumer, attendent ce qui va suivre. Mais il fait traîner son discours en longueur et bavarde, infatigable.

- « Au fait, au fait , lui crie-t-on des rangs les plus éloignés

- Ne baratine pas si longtemps ! lui crient d’autres

- Qu’est-ce que tu proposes ?

- Nous proposons de hâter la convocation de l’Assemblée nationale...

- A qui proposes-tu cela ?

- A qui ? ... mais, au gouvernement !

- Bougre d’âne, laissa échapper quelqu’un...

- Ha... ha... ha ! Bravo ». Cela éclata de toutes parts.

Le menchévik sent qu’il va être temps de finir et quitte la tribune sans avoir récolté, ni un applaudissement, ni le moindre signe d’approbation...

La réunion traînait en longueur. Sept hommes avaient déjà parlé et personne n’avait quitté la réunion...

La salle adopta une résolution de combat : à l’unanimité, elle résolut de se déclarer pour le pouvoir des Soviets. La deuxième question, celle des tarifs, fut reportée à l’assemblée du lendemain.

Troisième partie : La tempête en marche Au Comité de rayon

De toute la journée, Udaroff ne put trouver sa tranquillité. C’est ainsi qu’il arriva, sans être calmé, à la réunion de rayon. Il y avait déjà beaucoup de monde...

"- Es-tu pour le soulèvement immédiat, lui demanda Grigorieff .

- Oui, et, je crois bien, toute notre cellule...

- Bon, ça va bien. L’usine Panwiainen est aussi pour le soulèvement. Phoenix aussi, Eriksson aussi..."

Bien que les ouvriers tâchent, à grand peine, de se serrer le plus possible, beaucoup ne peuvent pourtant trouver de place et sont obligés de rester debout. Ceux qui arrivent ensuite emplissent les passages jusqu’à la porte. On est encore obligé d’ouvrir une porte menant à un corridor, et bientôt, celui-ci déborde à son tour.

On est à l’étroit et cela prend à la gorge. Beaucoup sont venus directement à la sortie du travail, avec leurs habits sales et leurs blouses.

Le discours du rapporteur n’est pas particulièrement brillant... Pourtant, il explique bien, à fond, la position qu’a prise la majorité du Comité central et le Comité de Pétrograd.

Dans la salle règne le plus profond silence. On n’entend plus le moindre bruit. Tous écoutent de toute leur attention le discours.

" La Révolution est en danger, déclare lentement l’orateur, il nous faut passer à l’attaque. Espérer encore en un développement pacifique serait une inexcusable erreur...La classe ouvrière ne nous pardonnera ni notre irrésolution, ni notre manque de courage. La classe ouvrière veut combattre ; la retenir, c’est la livrer aux bonapartiste Kérensky et à ses généraux blancs..."

L’orateur cite des chiffres... Il parle du rayonnement de nos forces. Et il cite encore des chiffres et des chiffres. Puis il parle des dernières élections aux Douma de rayon à Moscou. Il montre l’état d’esprit des paysans qui nous est favorable. Puis il énumère les garnisons qui se sont prononcées pour le pouvoir des soviets...

" L’armée exige que le parti passe tout de suite à l’offensive. Nous devons exiger la paix. Toute l’armée, tous les soldats nous soutiendront dans cette revendication. Puis, nous demandons, et nous obtiendrons que les grandes propriétés foncières des nobles, des cloitres et de l’état soient abandonnées tout de suite aux paysans... NOus réclamons pour les ouvriers la nationalisation des banques... la création de comités pour le ravitaillement... Nous voulons organiser le contrôle sur la production...

" Est-ce à dire que cela nous garantisse la victoire complète ? Naturellement, non... Nous disons qu’en partant d’une appréciation exacte de nos forces... Nous devons prendre l’offensive, nous jeter avec toutes nos forces dans la bataille".

L’assemblée applaudit l’orateur, sérieuse d’abord, enthousiaste ensuite...

Le jeune orateur qui avait déjà parlé dans l’usine d’Udaroff prit la parole.

Il se prononce avec fougue et chaleur en faveur du soulèvement, ainsi que pour la nécessité de prendre le pouvoir. " Mais, camarades, continue-t-il, nous ne pouvons tenter un tel pas que lorsque nous aurons tout pesé, suffisamment mesuré et préparé... Est-ce que tout le prolétariat est organisé ? Je ne le crois pas et je vous demande à tous de travailler à nous donner une organisation meilleure, une discipline plus forte".

Quatre hommes parlèrent encore. Tous se pronocèrent contre le jeune orateur. Celui-ci restait assis, réfléchissant et jetant sur l’assemblée un regard perdu dans ses pensées.

Le président fit passer au vote :

" - Qui est pour le soulèvement ?

Une forêt de mains s’élevaient.

- Qui est contre le soulèvement ?

Personne ne leva le bras.

- Qui est pour le soulèvement dans le sens du Comité central et du Comité de Pétrograd ?

A nouveau, presque toutes les mains se levèrent.

- Qui est pour le soulèvement dans le sens indiqué par le camarade ?

Quelques-uns seulement votèrent pour...

Et, puissante, l’Internationale monta de milliers de poitrines :

Debout les damnés de la terre !

Debout les forçats de la faim !

4ème partie : L’armement des ouvriers de la fabrique

La rue est sombre, il pleut et il neige. L’air est humide et froid, mais personne ne le sent. Tous sont excités et discutent, très haut. On rit, tout le monde est content et de bonne humeur.

- Non, Wania, demain, je vais directement à la section. As-tu déjà vu ma carabine ? Je vais la nettoyer ce soir, mettre des cartouche dans mes poches et je viendrais en armes à la fabrique.

- Ecoute. Je veux aller un instant chez ma mère. J’y ai caché mes oranges (grenades à main)...

Dans la fabrique, Udaroff rencontre un garde rouge caché dans un coin de la cour qu’on ne peut apercevoir de la cour.

- Qu’est-ce que tu fais là ?

- Je monte la garde, répond en riant le jeune gars. Il ajoute à voix basse " Nous avons déterré les armes, et si, par hasard, prenait à la police la fantaisie de faire irruption...

Dans la salle du conseil d’usine régnait un désordre indescriptible. On avait reculé toutes les tables dans un coin ; partout, des caisses ouvertes. A côté, un tas gigantesque d’armes, de mitrailleuses et de cartouches. Udaroff en resta tout étonné sur le seuil.

- Toi, Petia, commanda Grigorieff, essuie les fusils et nettoie les culasses, elles sont toutes rouillées. Et toi, Jegoritkch, pourquoi ne fais-tu rien ? Occupe-toi des grenades...

Malgré l’aspect extraordinaire du corridor et de la salle du conseil d’usine, où partout gisaient des armes, les ouvriers qui venaient au conseil d’usine ne paraissaient en manifester aucun étonnement. Il y en avait toujours de nouveaux qui venaient dans la garde rouge... Le conseil d’usine a plus l’air d’un état-major que d’une paisible organisation ouvrière...

- Tu t’excites trop Grigorieff. Je vais maintenant au comité de rayon et je ne reviendrau que tard dans la nuit. Resre-là, prie quelqu’un d’aller jusque chez moi pour demander des nouvelles de mon petit. Au revoir, tiens-toi sur tes gardes...

5ème partie : A Smolny, quartier général du Comité militaire révolutionnaire du Soviet de Pétrograd

Petrograd est splendide par les nuits claires. Des milliers d’étoiles brillent au ciel et les lumières du quai se reflétent dans la Néva...

Il règne encore à Smolny beaucoup de mouvement malgré l’heure tardive. Toutes les fenêtres du bâtiment sont éclairées. Derrière le mur, sont rangées quelques automobiles, des groupes d soldats circulent. On a attaché des chevaux tout prêts scellés. Un courant de gens qui entrent et sortent franchit continuellement la porte. La même animation emplit les corridors de l’étage inférieur...

"L’oncle" marche à pas vifs. On voit qu’il vient souvent dans la maison. Il attrape carrément la poignée de la porte n°4, ouvre d’un geste vif et Udaroff aperçoit une grande pièce blanche dans laquelle sont assemblées environ 300 personnes. Les chaises, les sofas, le rebord des fenêtres, et beaucoup se sont simplement assis par terre...

- Tu es là, toi aussi. Udaroff ? lui crie tout d’un coup le jeune orateur... qui se met à lui indiquer les noms des assistants. tiens, tu dois bien connaître celui-là, c’est Wolodarsky. Il a hésité, tout comme moi. Je ne sais pas trop ce qu’il pense à présent. Pour moi, j’ai pris maintenant une décision et je pense comme vous qu’il est grand temps d’agir.

Udaroff regarde la figure jeune, très pâle, de Wolodarsky et le voit dans une conversation furieusement animée avec un camarade. Des taches brillantes brûlent sur ses joues, ses yeux jettent des éclairs à travers son lorgnon ; ses longues mains maigres et ses épaules sont sans cesse en mouvement.

- Cet homme-là, pense Udaroff, vit les évènements et ne les aborde pas avec sa seule raison.

- Et l’autre vieux là, c’est Riasanoff, continua le voisin. Il est contre le soulèvement... Là-bas, assis à sa table, en blouse sale, c’est Lachevitck. C’est un homme énergique, un vrai combattant. Il est pour le soulèvement...

- Vous pouvez venir ici me contredire, lance l’orateur du moment mais, nous, nous affirmons que faire opérer une retraite au parti, retarder l’heure de l’attaque, c’est livrer la Révolution aux mains de ses ennemis.

- Très bien, crient quelques voix...

L’assemblée est excitée, nerveuse. Le président est obligé d’agiter sa sonnette, de rappeler à l’ordre à chaque instant.

Un débat chaud et passionné s’engage. Udaroff n’a jamais rien entendu de semblable. Les orateurs se succèdent sans interruption. Leurs discours sont hérissés de pointes et de mots mordants. On leur répond du sein même de l’assemblée. Contre le mur, derrière le présidium, ceux qui ont déjà parlé ou ceux qui vont le faire se disputent. Cela bout et bouillonne tout autour de la salle comme dans une marmite...

Les orateurs deviennent de plus en plus hargneux. Bientôt, ils ne parlent plus, ils crient.

- Je vous adjure, s’écrie un orateur de ne pas faire ce pas.

- Quoi ? Ha ! Ha ! Ha !

- Cela suffit ! Passons au vote !

- Je suis contre la clôture des débats, crie-t-on d’un autre côté...

- Bon, donne-lui la parole et clôturons après lui. Il y en a assez !

On termine. On passe au vote. pour le soulèvement, c’est une véritable forêt de mains qui se lève.

- Ici, il n’y a pas deux opinions, déclare celui qui était contre le soulèvement. Le Parti a pris maintenant une décision définitive. Nous serons au premier rang.

- Camarades ! Un instant de silence ! crie de toutes ses forces un homme qui vient à peine d’entrer dans la pièce.

- Silence ! Nous venons de recevoir la nouvelle que le gouvernement a donné l’ordre de retirer les ponts. Il passe à l’attaque. Nous ne devons pas perdre une minute et nous rendre maîtres des ponts... Rentrez tout de suite dans vos rayons. Qu’il reste un homme de chaque rayon. Vous recevrez les directives du comité de Pétrograd.

Tous se pressent vers la sortie...

dans la rue, Udaroff rencontre son voisin. Chacun d’eux est absorbé par ses pensées. ils veulent deviner l’issue de la nuit. Ils voudraient bien savoir ce l’aube du lendemain apporterait.

- Epatant, le gouvernement n’a vraiment encore rien entrepris et, dans une heure, il sera trop tard pour eux. diable ! Il faut que dans une heure nous ayons tout mis sur pied.

- Justement, courons, dit Udaroff...

La ville dort. Cà et là quelques passants se hâtent par les rues. Il neige. Personne n’a idée que la révolte est déjà commencée.

La ville dort. Mais les hommes qui ont résolu de prendre la forteresse ne dorment pas, à présent, ils se glissent à travers les rues sombres des quartiers ouvriers. Et ils ne dorment pas non plus, ceux qui, dans cette nuit, étudient sur le plan de la ville, les points qu’il faudra prendre et occuper en premier.

Une neige fine tombe sans interruption. Il gèle un peu. Un profond, profond silence règne sur la ville.

6ème partie L’insurrection commence

- Allez les gars, remuez-vous ! En avant !

Les crosses des fusils sonnent dur. Les lourdes bottes résonnent sur la chaussée. Le temps est épouvantable,humide. La foule amassée dans les rues se chiffre par milliers... Des camions peins de gens en armes, avec des mitrailleuses passent en lançant de la boue. Une auto de place, avec des gardes rouges, le fusil prêt à faire feu, file devant.

La perspective Sampsoniewski n’avait encore jamais vu un tel trafic. Février et Juillet n’étaient rien en comparaison de ce qui se passe maintenant. Et surtout, fait capital, tout le monde est armé.

- Rassemblement !

Le détachement a un aspect peu ordinaire. De costumes de toutes sortes, les armes les plus différentes. Les hommes eux-mêmes se ressemblent peu... Là-bas une jeune ouvrière, avec la croix rouge au bras et une trousse sur le dos. Le commandant, l’air d’un coq, haut planté, en veston court, un révolver et deux grenades à main à la ceinture, court çà et là et crie à plein gosier.

- Petia, regarde, c’est l’oncle Grigorieff, qui est le capitaine, dit une petite voix flutée d’enfant.

- Et là-bas, vois-tu l’oncle Maxime.

- Oui, et celui-là, là-bas, avec la grande barbe, c’est le père de Wania, dit un tout petit garçon.

- Attention... En avant... marche...

Ils sont partis. On entend des sanglots et des mots à demi-étouffés.

- Ne pleure pas, petite mère, on ne tue pas des hommes comme ceux-là. Ce sont des aigles.

- Quoi, des aigles... Ils ne savent même pas marcher au pas.

- Oui, mais, en compensation, ils se battront bien.

- Ils auront affaire aux Junkers, là-bas.

En fait, le détachement n’a pas un merveilleux aspect. L’un a l’arme sur l’épaule, un autre la laisse pendre négligemment. Les une se taisent, les autres parlent. Celui-ci porte un manteau, l’autre une veste, le troisième un capuchon, un autre encore une casquette de fourrure et ils forment un mélange curieusement bariolé.

Soudain, l’un entonne une chanson. Les autres reprennent, et, du coup, le détachement prend un autre aspect. Les tailles se redressent, les pas s’affermissent et on sent qu’une nouvelle force les anime tous.

Quelqu’un crie du trottoir : "Hurrah ! Hurrah !" Les casquettes volent en l’air pour les saluer, on bat des mains, les enfants suivent.

Un autre détachement de troupes sort de l’usine Erikson. Un camion armé le dépasse avec cette inscription menaçante "Mort au capital !"

Avec son manteau ouvert, sa casquette rejetée en arrière, un révolver à la ceinture, Udaroff a complètement changé. Son allure d’ordinaire peu remarquable paraît soudain avoir grandi en taille et en importance.

Dans son usine, tout marche dans l’ordre le plus parfait. Les soldats sont beaucoup mieux organisés que ceux de beaucoup d’usines. C’est aussi pour cela qu’on l’envoie au Palais d’Hiver.

7ème partie : La prise du Palais d’Hiver

Udaroff et Schura Juroff se collent sur le sol et se mettent à ramper sur le pavé froid et sale de la chaussée. La zone où ils se trouvent est véritablement prise sous les feux, mais les balles volent au-dessus de leurs têtes. Ils rampent en silence, côte à côte. Ils aperçoivent déjà la place et la façade du Palais d’Hiver. Ils voient les barricades de bois devant les portes du château, et les éclairs des coups de feu qui partent des jardins du Palais. Une ligne d’hommes, venant du jardin Alexandre, se déplace vers eux. Tout d’un coup les balles battent la chaussée. Un sentiment de malaise les empoigne. Ils courbent instinctivement la tête et attendent. On entend les mitrailleuses sous l’arche du pont...

Udaroff, Grigorieff et leurs camarades d’usine se préparent à l’attaque. Ils examinent avec attention les mouvements qui s’exécutent à l’Amirauté et attendent prêts à bondir à tout instant.

Un cri de tonnerre éclate à l’angle de la rue des Millions Hurrah !

- Trop tôt ! crie presque Udaroff, mais il s’élance tout de même hors de son coin avec Schura, les autres le suivent et tous se ruent vers le château. Une pluie de balles s’abat sur eux.

L’un butte, l’autre gémit de douleur. En voici un autre qui s’écroule...

- Les gars, il ne faut pas faiblir, à aucun prix. En avant ! leur crie Udaroff, puis arrêtez-vous.

- Nous tenons ! En avant ! répond-on de tous côtés.

Ils s’arrêtent une minute. Les balles passent au-dessus de leurs têtes. devenus plus hardis, ils repartent au pas de course. De la perspective Nevsky, du jardin Alexandre, de l’Amirauté, les mitrailleuses crépitent. cela redonne du coeur et fait baisser le feu des adveraires.

Un hurrah ! retentit encore de tous côtés.

Ils sont déjà tout près de la barricade, quand le feu bien ajusté des gardes blancs fauche presque toute la première ligne. Involontairement, tous ont un mouvement de recul.

- Couchez-vous ! Ne reculez-pas, ce serait pire. Couchez-vous.

Le feu des Junkers s’arrête un instant. Puis il pleut une nouvelle pluie de balles.

- Hurrah ! crie-t-on à nouveau à l’autre coin de la place.

Et soudain, voici que Schura se dresse d’un seul coup de toute sa hauteur et crie de toutes ses forces :

- A moi ! A moi !

- Hurrah ! crie-t-on partout.

Udaroff se précipite à la suite de Schura. Mais, au même instant, celui-ci pousse un grand cri, butte en avant comme s’il allait tomber, lance un juron, sort son révolver, tire, se précipite en avant et crie encore une fois :

- A moi ! A moi !

Tous bondissent an avant. Réunissant toutes leurs forces, ils se précipitent à l’assaut de la barricade, l’arrachent et commencent à tirer dans la porte. Là-bas, on entend des gémissements. Ils se couchent encore une fois et tirent.

Udaroff se rend compte que les révolutionnaires ont reçu des renforts aux deux ailes. Maintenant, voici qu’arrivent encore les matelots.

Quelqu’un crie :

- Ils ont hissé le drapeau blanc !

- Bon Dieu, entrons dans le château...

8) Face à la contre-révolution de Kérenski

Résumé du récit de Naumov

(Durant les trois jours succédant à la prise du Palais d’Hiver, le chef du gouvernement Kérenski marche avec des troupes dirigées par le général Krasnow vers Pétrograd. Leurs cosaques avancent sans rencontrer d’opposition, reprennent plusieurs villes, approchent de la capitale.

Dans le même temps, les écoles d’élèves-officiers et le " château des ingénieurs ", édifices où était concentrée une assez grande quantité d’armes et de munitions, poursuivent le combat contre la Révolution. Des détachements ouvriers se mettent à creuser des tranchées pour protéger la ville, d’autres marchent face aux Cosaques.

Les employés des usines de canons remettent des pièces en état. Sous la direction de Trotski et Murawjow, des milliers d’ouvriers transformés en gardes rouges, font face à Kérenski. Drôle de bataille. Les ouvriers artilleurs utilisent parfaitement leur matériel. Par contre, les unités de gardes rouges n’arrivent pas à combattre en unité constituée. "Ils ne marchaient pas en unité régulière, mais chacun pour soi, sans peur".

Heureusement, la bonne tenue de l’artillerie et l’enthousiasme des gardes rouges suffit à stopper des Cosaques souvent dubitatifs sur le rôle qu’on leur demandait de jouer).

9) La victoire...

Deux jours passent avant que les ouvriers ne reviennent du front... Un détachement défile. Tous le saluent et rayonnent de joie. Dans la foule, quelqu’un crie :

- Vania ! Tu es un brave gars !

- Mon garçon ! Mon cher petit !

- Jegor, viens à la maison, car tu es sûrement fatigué !

Mais le vieux ne quitte pas les rangs. Il continue. Sur toutes les figures se lit le bonheur et la fierté. Udaroff et Utkin regardent par une fenêtre. Ils sourient. Leurs yeux brillent...

Victor crie dans la rue :

- Camarades, nous venons de recevoir un télégramme. A Moscou, les Soviets ont pris le pouvoir.

- Hurrah ! Hurrah ! crient les hommes, les femmes et les enfants. Hurrah ! crient les gardes rouges en brandissant leurs fusils.

Les passants s’arrêtent, les voitures aussi. On n’entend plus rien que les cris d’enthousiasme de la foule :

- Hurrah !

- Vive la révolution !

- Hurrah !

Victor n’abandonne pas la tribune. Il veut dire quelque chose mais on ne lui en laisse pas la possibilité. Il finit par saisir le moment :

- Camarades, nous avons vaincu dans la bataille. Nous avons anéanti la force de la bourgeoisie. Les journées d’Octobre sont finies. Notre Révolution s’est libérée de ses chaînes. Puisse-t-elle maintenant, pareille à une vague immense, submerger le monde entier...

Jenny, Juroff, Iwan s’approchent. Mais Victor continue. Il parle des tâches nouvelles, des difficultés. Tout cela est près de la masse et elle le comprend.

Quelqu’un dans la foule, propose de faire une démonstration.

Tous approuvent, enthousiastes.

- Chantons ! Chantons !

Et ils partent en chantant. De nouveaux groupes se joignent sans cesse à leur cortège. Le chant s’enfle. On a trouvé des drapeaux. La manifestation cortège devient de plus en plus puissante. De chaque usine, de chaque fabrique, de chaque maison des gens viennent s’y joindre et reprennent en choeur...

Le chant du prolétariat résonne, ample, puissant.

- Victoire ! Victoire !

- Comme c’est beau, quelle force, dit à Udaroff un de ses voisins. Qui ne ressentirait pas cela ?

- Tous l’entendront. Tous. Toutes les voix se réuniront en un immense hymne de victoire...

I K Naumov


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