Non à la guerre (poème) : Marchez, frappez, tuez et mourez, bêtes brutes (Victor Hugo dans Le Pape)

vendredi 10 novembre 2017.
 

Ce poème fait partie de la série Poèmes contre la guerre

Un champ de bataille (extraits)

Mais quel est donc le bras qui tend cet arc affreux ?

Pourquoi ces hommes-ci s’égorgent-ils entr’eux ?

Quoi ! peuple contre peuple ! ô nations trompées !

De quel droit avez-vous les mains pleines d’épées ?

Que faites-vous ici ? Qu’est-ce que ces pavois ?

Que veulent ces canons ? Hommes que j’entrevois,

Dans l’assourdissement des trompettes farouches,

Plus forts que des lions et plus vains que des mouches,

Pour le plaisir de qui vous exterminez-vous ?

Tous n’avez qu’un seul droit, c’est de vous aimer tous...

Aimez-vous. Les palais doivent la paix aux chaumes.

O rois, des deux côtés vous voyez des royaumes,

Des fleuves, des cités, la terre à partager,

Des droits pareils aux loups cherchant à se manger,

Des trônes se gênant, les clairons, les chimères,

La gloire ; et moi je vois des deux côtés des mères.

Je vois des deux côtés des cœurs désespérés.

Je vois l’écrasement des sillons et des prés,

La lumière à des yeux pleins d’aurore ravie,

Le deuil, l’ombre, et la fuite affreuse de la vie.

Je vois les nations que la mort joue aux dés...

C’est parce que deux rois, deux spectres, deux vampires,

Parce que deux néants s’arrachent deux empires,

Parce que l’un, ce jeune, et l’autre, ce vieillard,

Semblent grands à travers on ne sait quel .brouillard,

Étant, le jeune, un fou, le vieux, un imbécile,

C’est parce qu’un vain sceptre entre leurs mains oscille

A tous les tremblements du vice et de l’erreur,

C’est parce que ces deux atomes en fureur

S’insultent, qu’on entend, ô triste foule humaine,

O peuples, sans savoir pourquoi, dans cette plaine

Votre stupidité formidable rugir !

Vous êtes des pantins que des fils font agir ;

On vous met dans la main une lame pointue,

Vous ne connaissez pas celui pour qui l’on tue,

Vous ne connaissez pas celui que vous tuerez.

Est-ce vous qui tuerez ? est-ce vous qui mourrez ?

Vous l’ignorez. Demain, la mort ouvrant son aile,

Vous entrerez dans l’ombre en foule, pêle-mêle,

Sans que vous puissiez dire au sépulcre pourquoi.

Oui, du moment que c’est décrété par un roi,

Par un czar, un porteur quelconque de couronne,

Sans rien comprendre au bruit menteur qui l’environne,

A tâtons, sans Savoir si l’on est un bandit,

On n’écoute plus rien ; battez, tambours, c’est dit ;

Vite, il faut qu’on se heurte, il faut qu’on se rencontre,

Qu’un aveugle soit pour parce qu’un sourd est contre !

Vous mourez pour vos rois. Eux, ils ne sont pas là.

Et vous avez quitté vos femmes pour cela !...

Vous jeunes, vous nombreux et forts, malgré leurs larmes,

Vous vous êtes laissés pousser par des gendarmes

Aux casernes ainsi qu’un troupeau par des chiens !

En guerre ! allez, Prussiens ! allez, Autrichiens !

Ici la schlague, et là le knout. Lauriers, victoire.

A grands coups de bâton on vous mène à la gloire.

Vous donnez votre force inepte à vos bourreaux

Les rois, comme en avant du chiffre les zéros.

Marchez, frappez, tuez et mourez, bêtes brutes !

Et vos maîtres, pendant vos exécrables luttes,

Boivent, mangent, sont gais et hautains ; et, contents,

Repus, ont autour d’eux leurs crimes bien portants ;

Vous allez être un tas de cadavres dans l’herbe,

Laissant derrière vous, sous le soleil superbe

Et sous l’étonnement des cieux, de vieux parents,

Et dans des berceaux, plaints par les nids murmurants,

O douleur, des petits aux regards de colombe ! ―

Eh bien non ! je me mets entre vous et la tombe.

Je ne veux pas ! Tremblez, c’est moi. Je vous défends

De vous assassiner, monstres ! ― ô mes enfants ! ―

Jetez-vous dans les bras les uns des autres, frères !...

Vous êtes les vaincus des rois, et sur le dos

Vous portez leur grandeur, leur néant, ces fardeaux ;

L’ombre des rois vous suit, vous tient, vous accompagne ;

Vous êtes des traîneurs de boulet comme au bagne ;

L’orgueil, leur garde-chiourme, est à votre côté ;

Vous avez cette honte au pied, leur majesté !

Débarrassez-vous-en, brisez-moi cette chaîne !

Sortez des quatre murs sanglants de la géhenne,

Ignorance, colère, orgueil, mensonge, à bas !

Hommes, entendez-vous. Vivez. Plus de combats.

Non, la terre d’horreur ne sera pas noyée.

Vous êtes l’innocence imbécile employée

Aux forfaits, et les bras utiles devenus

Scélérats, et je suis celui qui vient pieds nus

Vous supplier, lions, tigres, d’être des hommes.

Il est temps de laisser cette terre où nous sommes

Tranquille, et de permettre aux fleurs, aux blés épais,

Aux vignes, aux vergers bénis, de croître en paix ;

Il est temps que l’azur brille sur autre chose

Que de la haine, et l’aube est souriante et rose

Pour que nous soyons doux comme elle. Obéissons

A la vie, à l’aurore, aux berceaux, aux moissons.

Ne sacrifions pas le monde à quelques hommes.

Soyez de votre sang vénérable économes.


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