Sondages (2) " Les sondages imposent les problématiques de la classe dominante" (Pierre Bourdieu)

vendredi 10 juin 2016.
 

Des outils de domination

Les sondages sont devenus le principal instrument de connaissance du monde social. Jamais on n’a dépensé autant d’argent pour savoir ce que souhaite le peuple et jamais on ne l’a aussi mal su. Les utilisateurs de cet instrument statistique ne le remettent jamais en cause, pas même lorsque leurs prédictions échouent lamentablement comme le 21 avril 2002.

Les sondages présupposent un accord improbable des sondés sur les questions qui méritent d’être posées. En d’autres termes, les sondages font comme si tout le monde se posait les questions que se posent les élites médiatiques, économiques et politiques qui écrivent les questionnaires.

En réalité, les sondages en disent souvent bien plus long sur ceux qui posent les questions que sur ceux qui y répondent ! La plupart des personnes interrogées ne se sont jamais posées la question qui leur est soumise. Ou finissent par se la poser à force d’en entendre parler dans les médias. C’est ainsi à coup de sondages bien calibrés, que la gravité de la crise des retraites, des contraintes pesant sur les entreprises ou même du déclin du pays finit par s’imposer dans la tête des gens (cf. ci-contre l’exemple d’un sondage sur les retraites).

Ainsi, le sondage impose les problématiques de la classe dominante : c’est ce que Pierre Bourdieu appelle la puissance d’injonction du sondage. Le sondage devient un outil de domination qui force les citoyens à se prononcer sur des questions qui peuvent leur sembler absurdes, incohérentes ou même incompréhensibles. On prétend mesurer l’opinion publique, en fait on la crée.

Les sondages supposent aussi que chacun comprenne la question de la même manière. Or il existe souvent un décalage entre le sens précis que les enquêteurs donnent à la question et sa compréhension par les sondés. En 1986, IPSOS demandait par exemple si les revendications des agriculteurs en colère étaient justifiées ? 66% des personnes interrogées répondaient positivement. 3 mois plus tard, l’institut BVA posait cette question : les agriculteurs se plaignent ils trop ? 61% de l’échantillon répondait positivement.

On comprend ainsi comment les médias peuvent arriver à expliquer de plus en plus souvent à coup de sondages que l’opinion ne soutient pas tel ou tel mouvement social, en focalisant les questions sur les perturbations induites plutôt que sur la légitimité des revendications.

Une scientificité discutable

De nombreux biais faussent aussi souvent les résultats, comme ce que les sociologues appellent l’« effet prestige » : par exemple, peu d’électeurs du FN avouent leur choix politique face à l’enquêteur. A l’inverse, les intentions de vote pour les grands partis ou candidats reconnus comme politiquement corrects par les médias sont souvent surestimées car il est bien vu de voter pour ces partis. Face à cela, les instituts de sondages effectuent des redressements et pondérations aussi artificiels qu’opaques.

Reste surtout que 40% en moyenne des personnes interrogées refusent de répondre, ce qui est toujours passé sous silence. Les sondeurs essaient donc de limiter le taux de non-réponses et pour que tous puissent répondre quelque chose, même ceux qui n’ont pas d’opinion, les questionnaires ne comportent le plus souvent que des questions fermées (les réponses sont pré formatées), et une réponse médiane, dans laquelle les indécis pourront se réfugier artificiellement.

On comprend donc pourquoi il faut absolument se méfier des sondages et ne pas voir naïvement en eux, comme récemment Bertrand Delanoë, des « instruments de travail pour aujourd’hui. » L’opinion publique construite par les sondages doit être contestée au nom même de l’idéal républicain et de la volonté générale souverainement exprimée par des citoyens libres de tous conditionnements.


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