16 juin 1976 Massacre de lycéens à Soweto (au moins 575 morts)

jeudi 18 juin 2020.
 

Mercredi 16 juin 1976, 8 heures du matin. Comme prévu trois jours plutôt, des milliers d’élèves de Soweto, grande banlieue située à quelques kilomètres au sud de Johannesburg, se rassemblent devant l’école Morris Isaacson. À l’appel de leur leader, Tsietsi Mashinini, ils veulent en cette période d’examens manifester contre la décision du gouvernement d’imposer l’afrikaans, la langue des Boers qui ont instauré l’apartheid depuis 1949, pour l’enseignement de certaines matières (la géographie, les mathématiques, l’histoire). Pour les jeunes Noirs de Soweto, il n’est pas question d’accepter cette mesure discriminatoire. Depuis trois semaines, des élèves du lycée technique de Phefeni observent déjà une grève.

Devant l’école Morris Isaacson, la foule des manifestants enfle. Combien sont-ils ? Plusieurs milliers. Sur les banderoles qu’ils déploient, on peut lire leur opposition à l’afrikaans. Ce matin, ils comptent marcher dans tout Soweto, avant de se retrouver au stade d’Orlando. Mais la police n’est pas disposée à les laisser faire. Armée jusqu’aux dents, elle a déjà investi les rues. Et donne aux manifestants l’ordre de se disperser. Refus. Dans un premier temps, les policiers lâchent les chiens sur la foule. Ensuite, pour amplifier la panique, ils lancent des grenades lacrymogènes, avant de tirer à balles réelles. Première victime : Hector Pieterson, un garçon de treize ans, atteint dans le dos. Un photographe, Sam Nzima, immortalise le moment où Pieterson, agonisant, est porté dans les bras par son camarade Mbuyisa Makhubu, le visage ravagé par la douleur.

Champ de bataille

À l’heure du bilan, il sera question de 575 morts. Un chiffre, de toute évidence, en deçà de la réalité.

Cette photo fera le tour du monde pour montrer, à une communauté internationale hypocrite, la violence de l’apartheid. La mort d’Hector Pieterson met le feu à Soweto. Les élèves sont rejoints par d’autres habitants du township qui se transforme, en un clin d’œil, en un véritable champ de bataille où s’affrontent une armée et une police suréquipées et une population dont les seules armes, celles de la colère, se résument à quelques cailloux et des bricoles.

L’émeute gagne Soweto malgré la répression sauvage et aveugle à laquelle se livre le gouvernement. Elle s’étend à d’autres banlieues noires autour de Johannesburg et, très vite, à quasiment l’ensemble du pays. Fait significatif, des étudiants et élèves blancs manifestent à leur tour au centre de Johannesburg et expriment leur solidarité aux émeutiers de Soweto où les forces de sécurité continuent à faucher des vies. Le 21 juin on parle, officiellement, de 140 morts, dont deux Blancs. À l’heure du bilan, il sera question de 575 morts. Un chiffre, de toute évidence, en deçà de la réalité. Face à l’ampleur du drame, le régime de John Vorster est contraint de retirer la circulaire sur l’afrikaans.

Les événements de ce 16 juin 1976 se déroulent à un moment où le gouvernement raciste sud-africain a brisé l’opposition noire dont les principaux leaders, à l’instar de Nelson Mandela, sont en prison depuis de nombreuses années ou en exil. Face à ce vide, des syndicats et quelques organisations d’étudiants et d’élèves essayent, à leurs risques et périls, de résister à un système qui les réduit à une condition de sous-hommes, sans droits, condamnés à obéir à l’ordre blanc.

Libération

Parmi les organisations étudiantes qui s’imposent, on trouve d’abord l’African Students Movement, fondée en 1968. En 1972, elle devient South African Students Movement (SASM), qui se transformera ensuite en South African Student’s Organisation (SASO), avec une branche lycéenne. La coordination des activités de la SASO est assurée par la Black Consciousness, le mouvement de la Conscience noire, à caractère politique et dont le leader s’appelle Steve Bantu Biko (il mourra en détention en 1977). L’idéologie de la Black Consciousness est claire : si les Noirs veulent se libérer politiquement du système d’apartheid, ils doivent commencer par ne plus se sentir inférieurs aux Blancs.

Dix-sept ans plus tard, l’apartheid rend l’âme

C’est ce que les lycéens de Soweto ont mis en pratique ce 16 juin 1976, en brandissant le poing vers le ciel et en évoquant le pouvoir noir. La répression qui s’abat sur eux ne les fait pas reculer. Elle touche le monde entier au point que les pays occidentaux, jusque-là englués dans une sorte de double jeu consistant à condamner l’apartheid du bout des lèvres tout en coopérant avec l’Afrique du Sud, acceptent que le Conseil de sécurité de l’ONU décrète, en 1977, un embargo sur la vente d’armes à ce pays. Au moment de la révolte des jeunes Noirs, la situation de Soweto est la suivante : 1 million d’habitants dont 54 % au chômage, des logements trois pièces qui contiennent en réalité plus du double, 86 % des logements sans électricité et 93 % sans aucune installation sanitaire, quatre heures de trajet quotidien pour les travailleurs… Dix-sept ans plus tard, l’apartheid rend l’âme.

Par Tshitenge Lubabu M.K.

B) Le 16 juin 1976, jour où Hector Pieterson (12 ans) a été tué à Soweto

Alors que des dizaines de milliers de lycéens se rassemblent à Soweto pour protester contre la volonté du régime d’apartheid d’imposer l’afrikaans comme langue d’enseignement, la police tire. Le premier à tomber est un jeune de 12 ans. Un mémorial et un musée portent son nom.

Quand, le 16 juin 1976, éclate le soulèvement de Soweto, la grande township qui s’étend non loin de Johannesburg, Nelson Mandela est emprisonné depuis quatorze ans. Quatorze longues années pendant lesquelles le régime d’apartheid, mis en place en 1948, a aggravé le sort des populations non blanches et particulièrement celui des Noirs, majoritaires dans le pays. Le 21 mars 1960, déjà, la police d’apartheid s’était distinguée en tuant, dans la township de Sharpeville, 69 Noirs sud-africains qui manifestaient contre la politique des pass, ce passeport intérieur que tout non-Blanc était censé présenter lorsqu’il se déplaçait dans le pays.

La bataille de la langue devenait presque centrale

En 1976, la tension est grande dans l’ensemble du pays. Le Congrès national africain (ANC), le parti de Mandela, multiplie les actions contre le régime ségrégationniste, notamment par le biais de sa branche armée, Umkhonto we Sizwe (ou MK, le « fer de lance de la nation »). Mais dans ces années-là, un autre mouvement créé par Steve Biko, le Mouvement de la conscience noire, prend de l’ampleur. « Le principe de base de la Conscience noire est le rejet par l’homme noir du système de valeurs qui veut faire de lui un étranger dans son propre pays et qui détruit jusqu’à sa dignité humaine », affirmait le leader charismatique du mouvement, en 1976. Quelques années auparavant, en 1971, dans un discours prononcé au Cap, il lançait  : « L’arme la plus puissante dans les mains des oppresseurs est la mentalité des opprimés  ! » Une autre fois, il expliquait  : « Pour commencer, il faut que les Blancs réalisent qu’ils sont seulement humains, pas supérieurs. De même, les Noirs doivent réaliser qu’ils sont aussi humains, pas inférieurs… » Des idées qui avaient imprégné beaucoup de milieux universitaires et lycéens. Le langage africaniste, plus radical malgré sa référence au mouvement américain non violent, avait d’autant plus gagné les consciences que, paradoxalement, l’ANC, se battant pour une Afrique non raciale, apparaissait comme plus enclin au compromis.

Dans cet esprit, la bataille de la langue devenait presque centrale. Le pouvoir décida ainsi que l’afrikaans serait la langue d’enseignement pour les mathématiques, l’arithmétique et les études sociales. L’anglais serait la langue d’enseignement pour les sciences en général et les sujets pratiques (comme la ferronnerie ou la couture). Les langues autochtones ne seraient utilisées dès lors que pour l’enseignement religieux, la musique et la culture physique  ! Pour justifier le décret publié en 1974, le vice-ministre de l’Éducation bantou déclarait alors qu’« un homme noir peut avoir à travailler dans une ferme ou dans une usine. Il peut avoir à travailler pour un employeur anglophone ou de langue afrikaans et il doit pouvoir comprendre ses instructions. Pourquoi devrions-nous commencer maintenant à nous quereller à propos de la langue d’enseignement pour les personnes de race noire  ? ... Non, je ne les ai pas consultées et je ne vais pas les consulter. J’ai consulté la Constitution de la République d’Afrique du Sud ». Mais le décret passe mal dans les townships. Très mal.

Banderoles et pancartes dénoncent la politique de John Forster

Le 30 avril 1976, les élèves de l’école Thomas Mofolo junior d’Orlando Ouest, un quartier de Soweto (qui signifie SOuth WEst TOwnship), se mettent en grève en ne se rendant plus en cours. Le mouvement s’étend aux autres établissements de la township. Le 13 juin, un comité est constitué, qui appelle à un rassemblement pour le 16 juin.

Les élèves sont déterminés. Ils sont près de 20 000, ce jour-là. Des banderoles et des pancartes sont déployées, sur lesquelles on peut lire des inscriptions dénonçant la politique de John Forster, le premier ministre, ou célébrant l’Avanie, le nom que les mouvements africanistes donnaient alors à l’Afrique du Sud. Tout va très vite dégénérer. La police et l’armée de l’apartheid se déploient et tirent. L’un des premiers à tomber est un gamin de 12 ans, Hector Pieterson. Sur la photo, prise par Sam Nzima, on le voit, mourant, dans les bras d’un camarade de classe, Mbuyisa Makhubo, et sa propre sœur, Antoinette (Tiny) qui court à ses côtés. Le premier d’une longue série. Les flics sont comme à la foire. D’autres clichés, pris par Peter Magubane, les montrent, sourire aux lèvres, fiers d’eux. La révolte va s’étendre aux autres townships, comme celle d’Alexandra. Paradoxe, de nombreux jeunes de Soweto gagneront alors la branche armée de l’ANC, encouragés en cela par Joe Slovo, responsable du Parti communiste sud-africain (SACP). Theunis Swanepoel, le chef de la police qui a donné l’ordre de tirer, est mort d’une crise cardiaque, en 1998, à l’âge de 71 ans.

Depuis 1991, l’Organisation de l’unité africaine (OUA, devenue l’Union africaine) a fait de cette journée du 16 juin, la Journée mondiale de l’enfant africain. En Afrique du Sud, elle est considérée comme la Journée de la jeunesse.

L’Apartheid ébranlé

« J’ai vu un enfant tomber. Sous une pluie de balles je me suis précipité et j’ai réalisé le cliché », se souvient Sam Nzima, qui travaillait alors pour un journal de Johannesburg, The World, auteur de la photo où l’on voit Hector Pieterson dans les bras d’un de ses camarades de classe. « C’était une marche pacifique, on a dit aux enfants de se disperser et ils ont commencé à chanter Nkosi Sikelele (l’hymne des mouvements de libération sud-africains – NDLR). La police a reçu l’ordre de tirer. » La désapprobation internationale qui a suivi les événements de Soweto (et la répression sanglante dans le reste du pays) a poussé l’ONU à décréter en 1977 un embargo sur les ventes d’armes à destination de l’Afrique du Sud. La révolte de Soweto aura ébranlé l’apartheid et reste gravée dans la mémoire de l’Afrique du Sud non raciale.

Pierre Barbancey, L’Humanité

Repères

1924 Mise en place du premier gouvernement nationaliste. L’afrikaans devient langue nationale.

1944 Fondation de la Ligue de jeunesse de l’ANC par Nelson Mandela, Walter Sisulu et Oliver Tambo.

1963 Nelson Mandela est condamné à perpétuité pour terrorisme et les chefs de l’ANC sont emprisonnés ou exilés.

10 mai 1994 Nelson Mandela devient le premier président noir de l’Afrique du Sud.


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