Quand la finance fait main basse sur les mers

jeudi 9 avril 2015.
 

Un rapport publié récemment alerte sur la financiarisation des fonds marins et dénonce «  l’accaparement des mers  » par les mastodontes du secteur au détriment de la pêche artisanale.

Au scandale de l’accaparement des terres par les multinationales de l’agroalimentaire qui rachètent sans vergogne des centaines de milliers d’hectares de terres arables à travers le monde, un rapport publié en septembre dernier sous l’égide du Forum mondial des peuples de pêcheurs (WFFP) dresse un parallèle alarmant et dénonce le processus d’«  accaparement des mers  ». Premières victimes de cette «  OPA  » sur les ressources halieutiques  : les communautés de pêcheurs traditionnelles, qui se retrouvent exclues du marché, dépossédées de leurs sources de revenus.

L’équilibre des écosystèmes marins bouleversé de façon irrémédiable

«  Nous assistons aujourd’hui à un important processus de saisies des ressources océaniques et halieutiques de la planète, notamment celles de la pêche marine, côtière et artisanale (…) au détriment des pêcheurs artisanaux et de leurs communautés, souvent sans aucune prise en compte des conséquences dramatiques sur l’environnement  », constatent les auteurs du rapport. Ce que les spécialistes désignent sous le nom global d’«  accaparement des mers  » définit en réalité une myriade de dispositifs politiques, législatifs ou industriels, «  de mécanismes aussi variés que la gouvernance et les politiques de ­commerce et d’investissement en matière de ressources halieutiques au niveau 
(inter)national, la désignation d’espaces protégés pour la conservation des zones ­côtières et marines, les politiques en matière d’(éco)tourisme et d’énergie, la spéculation financière ainsi que l’expansion des opérations relatives à l’industrie mondiale alimentaire et halieutique, dont l’aquaculture à grande échelle  », détaille le rapport.

En d’autres termes, tout est bon pour privatiser l’accès et donc les ressources des mers. Et si les procédés divergent, ils ont un dénominateur commun  : «  l’exclusion des pêcheurs artisanaux  », et un but unique  : «  renforcer la position des acteurs d’entreprises et d’autres acteurs puissants  ». Le rapport détaille trois procédés qui aboutissent à cette forme de dépossession. D’abord les réformes politiques visant à généraliser le droit d’accès privé à la pêche, qui porte souvent les noms barbares de «  quota individuel transférable  » (QIT) ou de «  concession de pêche transférable  » et qui concentre, de fait, l’accès aux ressources entre les mains de quelques grands. Le mécanisme est simple, «  l’État décide d’accorder des droits de pêche (quotas) (…) et établit un marché en vue de permettre aux nouveaux propriétaires d’acheter, de louer, ou de vendre leurs quotas  ».

En Afrique du Sud, la mise en place de ces QIT en 2005 «  a entraîné une exclusion du jour au lendemain de 90 % des 50 000 pêcheurs artisanaux du pays  », révèle le rapport. En parallèle, l’instauration de zones de protection marine (ZPM), qui s’accompagne en général d’une restriction des activités de pêche, le bétonnage des littoraux ainsi que l’étalement des zones de débarquement portuaires contribuent également à l’exclusion des petits pêcheurs, en déréglant au passage et de manière irréversible, souvent, l’équilibre des écosystèmes marins. «  Lorsque les États mettent en place de tels programmes de privatisation, tout le contrôle politique démocratique des ressources ­existant est donc annulé  », analysent les auteurs du rapport. Résultat  : au Chili, quatre entreprises seulement se partagent le contrôle de 90 % des quotas. Et les multinationales, dont le lobbying a vraisemblablement pesé dans les prises de décisions politiques, ont tendu leurs filets sur toutes les mers du globe.

Ainsi, «  Marine Harvest Norvège produit un ­cinquième de la production mondiale de saumon, les 30 plus grands fournisseurs de crevettes d’élevage produisent un cinquième de la production mondiale, les trois premières sociétés de thon en conserves fournissent un tiers des captures globales…  ». En achetant les mers, multinationales et financiers ont mis au point le discours bien rodé de la privatisation comme seule ­réponse aux questions de surpêche, mais également de préservation de l’environnement  ! Or, «  ce récit ne tient pas compte du fait que la propriété des ressources dans les zones économiques exclusives (jusqu’à 200 milles nautiques des côtes) appartient aux États souverains  », précise le rapport. C’est donc avec la complicité des politiques que les puissances d’argent sont en passe de se payer nos mers.

Petites pêches, emplois majeurs, gestion cruciale

Selon l’Organisation mondiale pour l’alimentation (FAO), le secteur des pêches artisanales emploie environ 37 millions 
de personnes dans le monde. «  À cela s’ajoutent 100 millions de personnes 
qui trouvent un emploi dans des activités connexes  », ainsi que tous ceux qui «  pratiquent des activités liées à la pêche à temps partiel ou de façon saisonnière  ». In fine, ces pêches «  jouent un rôle important pour la sécurité alimentaire, l’éradication de la pauvreté et l’utilisation durable des ressources  », relève encore 
la FAO dans ses directives internationales pour garantir la pêche artisanale.

Marion d’Allard, L’Humanité


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