4 novembre 1904 : L’affaire des fiches

mardi 8 novembre 2022.
 

Un fichage politique des militaires, mené par une officine privée ? Le 28 octobre 1904, faisant écho à la presse, le député nationaliste Jean Guyot de Villeneuve dénonçait à la tribune le ministre de la Guerre, le général Louis André : il procéderait aux nominations sur le fondement de fiches de renseignement établies par la franc-maçonnerie. Lorsque s’ouvre la séance du 4 novembre, il brandit cette fois une preuve : un document portant l’écriture du ministre, qui renvoie aux fameuses fiches.

André se défend, suivi entre autres par Jaurès, qui affirme le droit de la République à s’assurer la loyauté de ses soldats. La tension monte. Soudain, alors que l’ordre du jour est mis aux voix, le député Gabriel Sylveton se rue vers André et le frappe. Les élus en viennent aux mains. Après une suspension de séance, Sylveton est expulsé manu militari.

Certes, les républicains modérés aux affaires depuis 1877 avaient une relation distante avec la hiérarchie militaire, majoritairement conservatrice, catholique, aristocratique pour bonne part. L’affaire Dreyfus amplifie la défiance. Le gouvernement de défense républicaine de Pierre Waldeck-Rousseau charge le ministre de la Guerre d’arrimer la « Grande Muette » (dont les membres n’ont pas le droit de vote) à la République.

Pour ce faire, Louis André, nommé en 1900, libre-penseur, anticlérical, recourt à l’arme des nominations : favoriser la carrière des officiers républicains, freiner celle des réactionnaires. Mais comment identifier les officiers « sûrs » ?

Les préfets sont mis à contribution. Mais, doutant de l’administration, André se tourne vers une source extérieure, authentiquement républicaine : la franc-maçonnerie. Le Grand Orient de France, proche du Parti radical, est chargé d’organiser le recueil de renseignements à travers son réseau de loges qui parsème le territoire. Opinions politiques, philosophiques, religieuses, voire vie privée des officiers sont consignées dans des fiches rédigées par les maçons locaux et centralisées au ministère. Lequel distingue ensuite les profils « Corinthe » (à promouvoir) et « Carthage » (à écarter, à « détruire »).

Ce système prospère sous le cabinet du très anticlérical Emile Combes à compter de 1902. Mais des officiers mécontents finissent par l’ébruiter. Jusqu’au pugilat dans l’hémicycle.

André, acculé, démissionne le 15 novembre. Bientôt, le ministère Combes est emporté. Toutefois, le but que recherchaient les nationalistes en révélant l’affaire échoue : la séparation des églises et de l’État, alors en débat, aboutira bien l’année suivante.

Thibaut L.


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