Portrait – Christian Rodriguez, des prisons de Pinochet à Jean-Luc Mélenchon, l’incroyable récit d’un révolutionnaire

samedi 26 novembre 2022.
 

« Ma conscience politique et l’entrée active dans la lutte se font à partir de la disparition de mon cousin. Il reste disparu jusqu’à aujourd’hui. Cet événement a marqué ma vie. Où est-il ? Où sont-ils ? Il avait 15 ans. J’avais 10 ans. Il dormait à mes côtés dans la même chambre. Il a disparu. Et personne ne m’avait dit où il était parti ».

Christian Rodriguez ouvre les yeux au Chili dix ans avant le coup d’État d’Augusto Pinochet soutenu par la CIA. Dix ans avant l’assassinat de Salvador Allende. La violence de la naissance du néolibéralisme, le jeune Christian Rodriguez va la vivre dans son propre sang. Il va s’engager dans la lutte contre la dictature militaire très jeune, auprès du Mouvement de la gauche révolutionnaire, le MIR. Il est aujourd’hui l’un des bras droits de Jean-Luc Mélenchon. Accrochez votre ceinture, voici l’incroyable histoire de Christian Rodriguez. La vie d’un révolutionnaire. Portrait.

« Mon cousin et tous ces détenus disparus me hantent jusqu’à aujourd’hui. Voilà pourquoi je suis rentré au MIR dans la lutte armée » 1978. Christian Rodriguez a 15 ans. Il veut être prêtre. « Grâce à Dieu, j’ai été viré du séminaire ». Ce jour-là, il accompagne son curé pour rencontrer une mère de famille, dans une maison proche de Laja, à San Rosendo, au sud de Santiago du Chili.

Elle attend le retour de sa famille, ses trois enfants et son mari, portés disparus depuis 1973. Depuis ce jour-là, elle a établi un rite qui a duré plus de 4 ans : elle met tous les soirs la table pour cinq. « Elle va nous raconter comment le jour de l’arrestation de sa famille en 1973, elle est partie au commissariat, un cocktail molotov dans son sac, pour les faire sortir, mais un officier de police lui avait promis qu’ils allaient être libérés le lendemain sans aucune difficulté ». Le curé lui annonce la nouvelle : on vient de retrouver son mari et ses 3 enfants, les corps calcinés dans un trou à cadavres. San Rosendo est la ville des premiers disparus au Chili. Le début d’une terrible série.

Cet épisode va marquer à vie Christian Rodriguez. Il résonne en lui. Christian Rodriguez décide alors d’entrer dans le Mouvement de la gauche révolutionnaire, le MIR (Movimiento de Izquierda Revolucionaria, en espagnol) : « On était dans une période très dure. On a appris qu’en politique par temps de dictature, il faut développer toutes les formes de lutte. Quand tu ne peux agir autrement, prendre les armes dans certains contextes, devient nécessaire. Mon cousin et tous ces détenus disparus me hantent jusqu’à aujourd’hui. Voilà pourquoi je me suis intégré au MIR, une organisation politique, révolutionnaire et populaire qui menait la lutte armée depuis le coup d’état de Pinochet ».

Luis Cotal Alvarez, le cousin de Christian Rodriguez Alvarez, est le plus jeune disparu de la dictature militaire d’Augusto Pinochet Luis Cotal Alvarez, le cousin de Christian Rodriguez Alvarez, est le plus jeune disparu de la dictature militaire d’Augusto Pinochet. Beaucoup des camarades de Christian Rodriguez vont suivre. « On ne retrouvait pas les corps, on ne pouvait pas leur dire au revoir. Quand tu ne peux dire au revoir à quelqu’un de ta famille, ça tourne dans ta tête. La mère de mon cousin , a été gagnée par la folie. Elle est décédée sans savoir où il se trouvait. C’est toute une famille qui s’est déchirée ».

Pour Christian, à partir du jour de la disparition de son cousin , la vie familiale avec les grandes retrouvailles festives, c’est fini. Plus une fête de famille. Avant, pourtant, on en faisait des grandes, avec de la musique, des pommes, des abricots. « On apprendra plus tard que le chef de la patrouille qui avait arrêté mon cousin, c’était le parrain de son baptême ».

Christian Rodriguez Christian Rodriguez à 18 ans, en 1982 Arrêté pour non-respect du couvre-feu, pour être allé chercher un médicament pour sa grand-mère, son cousin fut emmené dans une camion et assassiné. « Cette histoire terrible a marqué ma famille. Elle m’a poussé à entrer en politique. Le cousin ne faisait pas du tout de politique, il a juste traversé la rue pour chercher un médicament pour sa grand- mère ». La vie d’un gamin de 15 ans, arrachée pour un médicament.

Le Chili, laboratoire du néolibéralisme Sous Pinochet, tous les livres étaient brûlés, surtout ceux qui parlaient de près ou de loin de marxisme, de Cuba, du Che, etc. Rappelons ici pour nos lecteurs que le coup d’État militaire d’Augusto Pinochet a été promu et soutenu par les Américains à travers la CIA, mais aussi par la mobilisation du Pentagone qui a positionné un avion AWACS pour surveiller toutes les communications radio le long du pays. Lire à ce sujet La stratégie du choc, l’ouvrage de Naomi Klein, qui raconte l’imposition par la force du néolibéralisme au Chili dans les années 1970. Ce pays a servi de laboratoire pour les « Chicago boys », les disciples de l’économiste Milton Friedman, père du libéralisme économique. Augusto Pinochet brûlait alors les livres dans une tentative ridicule pour effacer l’Histoire. Christian Rodriguez raconte l’anecdote suivante : comme les livres étaient brûlés au nom de la lutte contre le marxisme, le jeune Christian pensait que « marxisme » signifiait « masturbation », une activité interdite.

C’est la période où la théologie de la libération, la pensée politique des chrétiens chiliens (et de l’Amérique Latine) qui se sont insurgés contre la dictature sans être marxistes pour autant, va amener une grande quantité de jeunes à militer activement contre la dictature. Christian faisait partie de ces jeunes là. Il apprend alors la Théologie de la Libération, base doctrinaire des jeunes résistants chrétiens révolutionnaires avec qui il milite et qui avaient leurs discours bien engagés : « une seule possibilité de résurrection : c’est la révolution. Tu ressuscites dans l’autre, ton camarade. Le Christ était un guérillero qui se battait contre un État. L’option pour les plus pauvres, pour les opprimés, c’est la Théologie de la Libération. Être chrétien, c’est être aux côtés des opprimés. C’est comme ça, en aidant les pauvres, que tu trouves le chemin de la libération ».

La prison, la torture Christian Rodriguez est rentré dans la résistance chilienne à l’âge de 15 ans. C’était un combat quotidien au lycée et dans son quartier. Une double vie : l’école le jour, la clandestinité la nuit. À 17 ans, il est recherché à la suite d’un « enfrentamiento » (confrontation armée) et de l’assassinat d’un de ses camarades par la CNI (police politique chilienne). Toute une cellule tombe et il se fait arrêter. « Je tombe à cause d’une délation en prison ». 6 mois auparavant, l’erreur avait été commise : il avait amené l’un des membres de sa cellule chez lui un soir où la pluie, la fatigue et la faim les avaient poussés à violer la règle de ne jamais montrer son domicile. Ce camarade, une fois arrêté, sous la pression de la torture, donne le nom de Christian Rodriguez. « C’est moi qui ai commis l’erreur. Parfois on tombe en prison de nos propres erreurs ».

Les services chiliens de la répression ont appris à torturer par l’intermédiaire d’officiers de l’armée française ayant servi en Algérie, jumelés avec l’École Militaire des États Unis qui formaient des militaires partout en Amérique Latine, notamment dans leur base américaine de Panama. Ils enseignaient une panoplie redoutable de techniques de torture, dont le « Pau de Arara » : « Tu vois le cochon qui tourne ? Eh bien, tu tournais comme un cochon sur une broche, avec l’application du courant électrique partout dans ton corps. La torture fait que tu passes à un autre stade. Il te reste à jamais dans la mémoire : ses cris, ses pleurs de douleur, car tu entends tout. Je savais que celui qui m’avait dénoncé a souffert 10 fois plus que moi pendant son arrestation Je l’ai retrouvé en prison et mon premier réflexe fut celui d’une accolade chaleureuse, il était vivant. Au moment de rentrer dans la résistance, je ne sais pas pourquoi, j’étais sûr que j’allais mourir très jeune. Je me suis toujours dit : si je passe les 18 ans, c’est déjà pas mal.

C’est un cadeau de la vie de m’avoir sorti vivant de tous ces événements. C’est pour ça que je continuerai à me battre, jusqu’à mon dernier souffle. Dans ma vie en général, j’aurais dû être mort depuis longtemps. Quand tu embrasses la lutte armée, tu sais très bien ce qu’il peut se passer à tout moment. »

Insoumis depuis gamin La prison le forge. L’histoire de Christian Rodriguez rend tout petit. Tous les politicards et autres melons immenses du champ politique devraient en apprendre l’humilité, à la fermer et apprendre à écouter. Christian Rodriguez va faire trois prisons, une prison pour adulte et deux prisons pour mineurs, car il est alors mineur, même si la dictature ne veut pas le reconnaître. « En prison, j’ai beaucoup appris. Je dois une bonne partie de ma vie à ce passage en prison. C’est ça qui a fait de moi un militant de gauche, un révolutionnaire, un insoumis, va savoir quel mot tu utilises aujourd’hui ».

Christian Rodriguez était l’un des porte-paroles des jeunes pour la démocratie. Il va organiser plusieurs actions, mobilisations et grèves dans son lycée. Il me raconte une anecdote. Tous les lundis pendant la dictature, on chantait l’hymne chilien au lycée. Un lundi, le directeur lance l’hymne national. Silence dans la cour de l’école. Christian Rodriguez et ses camarades ne chantent pas. Le directeur cri de rage « Monsieur Rodriguez, sortez d’ici ! ». Suite à ça, interdiction de participer aux activités scolaires avec plus de quatre personnes. Sa première médaille d’insoumis.

L’insoumission ne va plus jamais le quitter. « Je me rends compte avec le temps : soit tu tues le moustique, soit il ne s’arrête jamais. Cette rage, où est-il mon cousin ? Où sont-ils tous ces disparus ? Elle ne s’est jamais arrêtée. »

Prisonnier politique Pourtant, l’insoumission de Christian Rodriguez aurait pu tourner court il y a bien longtemps, dans la troisième et dernière prison où il a été envoyé. Christian Rodriguez fait alors une grève de la faim. Son but ? Faire reconnaître son statut de prisonnier politique. La prison reconnaissait les soi-disant terroristes, les délinquants, mais pas l’existence des prisonniers politiques. Sa mère, le curé, tout le monde lui met la pression pour qu’il mange. « Moi, tête dure, pas question de manger. Je suis prisonnier politique. Il s’agissait d’un combat important : Pinochet n’avait jamais reconnu l’existence des prisonniers politiques ». Après la torture des services secrets, la tête dure.

En prison, Christian Rodriguez se forme, participe aux cours de formation politique. Des camarades lui donnent des cours. Soit dans des dortoirs à six, soit dans des cellules pour trois. Les pièces minuscules se transforment en salle des classes. Les débats sur la suite à donner à la lutte sont passionnés. Une autre question se pose : comment s’échapper ?

Mais comment se politiser au Chili sous Pinochet ? Le dictateur a détruit tous les lieux de socialisation, pas de syndicats, pas de lieux communs pour se réunir. De nombreux camarades se réfugient alors dans les églises. Christian Rodriguez a été scout toute sa vie. C’est là qu’il a appris… le marxisme. De nombreux scouts étaient des nôtres. La quasi intégralité du comité central des scouts s’est retrouvée en prison. À l’intérieur, ils parlaient de dehors, comment sortir, comment se former pour la lutte, comment apprendre le maximum. « La prison m’a beaucoup apporté, ça a été une très bonne école pour moi ».

Pendant un an derrière les barreaux, Christian Rodriguez apprend. Et il enseigne aussi. Il donne des cours d’alphabétisation à des mineurs comme lui. Des mineurs qui ne savent ni lire, ni écrire. Il leur enseigne l’alphabet : « A : comme amour, M : comme marxisme, L : comme Lénine ».

Un personnage va lui sauver la vie. Alors qu’il continue à marteler qu’il est prisonnier politique, le directeur de la prison lui ordonne de prétendre qu’il est là pour marijuana. Il refuse. Un vendredi à 18 heures, on vient le chercher pour l’emmener soi-disant au tribunal. C’est étrange, car le tribunal est fermé à 18 heures. C’est la CNI, la police politique chilienne. Elle veut faire sortir Christian Rodriguez de prison, pour le faire disparaître. Le directeur de la prison, père d’un de ses camarades, refuse de le laisser sortir : il est 18 heures, les audiences ont lieu le matin. Occasion ratée. Il vient de lui sauver la vie.

La France Le long exil commence : on est en 1982. Christian Rodriguez vient d’avoir tout juste 19 ans. Il arrive en France. Quelqu’un l’attend à Orly avec un papier. Il y est écrit : France Terre d’Asile. Pendant ce temps, ses parents ignorent où il est passé. Ils vont le chercher pendant longtemps. Ils le croient disparu. Christian Rodriguez débarque à Massy.

La personne qui l’accueille s’appelle Oscar Espinoza, alias « Sambo » en référence à sa coupe de cheveux, à la Michael Jackson. Sambo travaille à France Terre d’Asile, il organise l’accueil des demandeurs d’asile. Son meilleur ami est alors conseiller municipal de Massy. Un certain… Jean-Luc Mélenchon. Militant du MIR lui aussi, il organise tout un réseau d’accueil à Massy : des Chiliens, des Boliviens, des Argentins, des Uruguayens… Tous ces pays sont alors des dictatures. « Il y avait à Massy des gens venus de toute l’Amérique Latine, c’était une grande famille, notre famille de substitution affective. Comme c’était moi le mouton noir dans ma famille, j’arrive tout seul. Et je n’arrive pas trop en pointe ».

JLM a Massy Mobilisation en soutien aux prisonniers politiques avec Jean-Luc Mélenchon (à gauche) à Massy en 1983. À Paris 8, leader étudiant contre la loi Devaquet Christian Rodriguez prend la fonction de secrétaire général de la jeunesse du MIR exilé. Ils organisent à Massy un grand rassemblement de la jeunesse résistante contre les dictatures. « Ce fût comme une fête de l’Huma, une grande fête latino-américaine, on dépose une plaque Salvador Allende, des cars remplis des jeunes qui viennent de partout, une fête incroyable ».

Deux missions : préparer le retour au pays et apprendre le maximum politiquement de la France. On est en 1983. Christian Rodriguez s’inscrit à la fac. Trois ans plus tard, il va être l’un des cinq leaders nationaux du mouvement contre la loi Devaquet. Un mouvement qui va forger toute une génération de leaders de gauche. On est en 1986, Christian Rodriguez est à Paris 8. La meilleure université de France. « Paris 8, ça restera ma fac pour toujours. Paris 8 c’est mai 68, c’est Michel Foucault, Levis Strauss, Raymond Aron, Georges Lapassade, Yves Sintomer, Yann Cochin un compagnon, toute cette génération est à Paris 8 ». Christian Rodriguez raconte les cours donnés dans les bar-tabacs, la devanture fermée, jusqu’à deux heures du matin. Il me raconte 3 000 étudiants couchés sur l’avenue qui va de Saint-Denis à Paris, pour obtenir la création de la station de métro Saint-Denis Université.

Paris 8 est la seule université ouverte les soirs de semaine, le samedi, et même parfois le dimanche, pour faciliter l’accès aux études des camarades ouvriers. Yann Cochin, travailleur chez EDF, étudiant en sociologie, futur fondateur de Sud énergie et cofondateur du Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA), fait partie lui aussi du mouvement étudiant. Il va former Christian Rodriguez. Un soir de 1986 à Saint-Denis, lors d’une AG à Paris 8, tout va basculer. Yann Cochin propose à Christian Rodriguez de lever la main, et de se présenter comme candidat à la coordination nationale au nom des étudiants étrangers. « Moi, étudiant chilien, je vous invite à vous battre contre la loi Devaquet. Ça passe comme une lettre à la poste, à l’unanimité, je suis élu ».

Arrêté par la Direction de la Surveillance du territoire (DST) Au cœur de la bataille, Christian Rodriguez va être arrêté par la Direction de la Surveillance du Territoire, la DST. Garde à vue pendant 48 heures. Christian Rodriguez, leader étudiant de Paris 8, arrêté. En tant que réfugié, pas le droit de se mêler de politique française. Trotski, sors de ce corps. La veille de l’arrestation, Christian Rodriguez repère une camionnette pour faire des écoutes devant chez lui. On est dans un vieux polar français.

« Quand tu es dans la lutte, tu sens les flics ». Christian Rodriguez va prévenir son camarade et ami Yann Cochin. La solidarité de ses camarades de lutte de Paris 8 est immédiate : ils viennent dormir chez Christian Rodriguez. 6 heures du matin, la police toque. Ils sont neuf. Toute sa vie est retournée. Comme toute personne qui a un jour subi une perquisition, Christian Rodriguez sent son intimité bafouée. Il ne remettra jamais les pieds dans ce studio. Ses camarades et lui sont emmenés au commissariat.

La DST demande à ses camarades si eux aussi sont des dangereux révolutionnaires du MIR. Ses amis ne connaissent pas le MIR, ils ne connaissent que la marque de lessive. « À l’époque, on pouvait te donner quelques claques au commissariat ». Les mœurs policières n’ont pas beaucoup changé. La police les soupçonne de fomenter un attentat contre l’ambassade chilienne à Paris. Le MIR n’a jamais fait d’attentat sur le sol étranger. Orlando Letelier, ministre chilien des Affaires étrangères de Salvador Allende, sera par contre assassiné le 21 septembre 1976 à Washington par la CIA. Qui sont les terroristes ? Christian Rodriguez regarde son téléphone, et rigole en découvrant le dernier tweet de Jean-Luc Mélenchon sur Jean-Michel Blanquer et la Chantilly. Il revient à ses camarades arrêtés avec lui au commissariat. Pour eux, le MIR, c’est une marque de lessive. Les claques pleuvent.

1986, les années folles Christian Rodriguez devient l’une des figures du bureau national du mouvement étudiant. Il est entré de fait dans la vie politique française. La lutte, c’est pas une question de nationalité. « Là où il y a de la lutte, il faut lutter. Le Che disait : là où l’injustice existe, bienvenue soit notre lutte. Un insoumis est avant tout un internationaliste prêt à se battre là où il faut ». Mais le gouvernement français ne l’entend pas de cette oreille. On est en novembre 1986, les voltigeurs et les lacrymos pleuvent dans les rues de Paris. La décision va tomber après les 48 heures de garde à vue : Christian Rodriguez doit être expulsé de France.

On est au moment de la première cohabitation. Jacques Chirac est Premier ministre, Charles Pasqua est ministre de l’Intérieur. Christian Rodriguez doit être emmené à l’aéroport. Mais Jean-Luc Mélenchon et quelques amis vont empêcher son expulsion du territoire. Son expulsion est bloquée par François Mitterrand.

À cette époque de sa vie, pendant les grèves des facs, les nuits se transforment en jours. Une époque formidable, pour reprendre les mots de Sinik. Une époque où il va forger deux amitiés, pour le restant de sa vie. Il rencontre ses « deux grands frères » : Yann Cochin, cité plus haut, et Samuel Dumas, le fils de Maurice Dumas, qui avait commencé comme concierge de Paris 8. Un vieux militant communiste, avec deux chiens, qui va passer de concierge de la fac à directeur du département d’informatique en psychologie de l’Université. On est à Paris 8, tout est possible.

Samuel Dumas, le fils de Maurice Dumas, va être le garde du corps de Christian Rodriguez. Les deux jeunes hommes font le tour des campus en grève, à deux sur une moto. Carnet de voyages : le Che à moto sur les routes d’Amérique Latine, Christian et Samuel à moto à travers les rues et les soirées parisiennes. Les années folles. Sam Dumas nous a quittés il y a un an, ici son nom est commémoré, une trace de la mémoire des vaincus, des oubliés, des camarades de l’ombre qui ont dédié leur vie à la lutte, sans rien attendre en retour.

Malik Oussekine

Ils gagnent. Le 8 décembre 1986, le projet de loi Devaquet est retiré. Mais ils ne peuvent fêter la victoire. Le mouvement social est en deuil. Deux jours plus tôt, dans la nuit du 5 au 6 décembre 1986, un jeune homme de 22 ans est frappé à mort par trois voltigeurs. Il s’appelait Malik Oussekine. Des marches silencieuses vont être organisées dans tout le pays. Un silence que ne comprend pas Christian Rodriguez.

Aux minutes de silence, il préfère les minutes d’applaudissements, d’une foule unie qui chante « el pueblo unido jamás será vencido » (le peuple uni ne sera jamais vaincu). « C’était une manif énorme, énorme. Des milliers et des milliers de gens qui défilent en silence total en hommage à Malik Oussekine. À mon avis ça fait du mal. Je pense que c’est bien de crier son désespoir, de prendre force collective. Une minute de silence ce n’est pas pareil qu’une minute d’applaudissement, c’est d’hommage ».

Anthropologue, psychologue et sociologue 1987, 1988. Christian Rodriguez poursuit ses longues études. Il va obtenir un DEA en anthropologie politique, un DESS en psychologie sociale, doctorant en sociologie et cinq ans de formation à la thérapie systémique. Rien que ça. « J’ai passé ma vie à voler la pensée ici pour pouvoir l’apporter là-bas, à m’imprégner des idées libertaires, des idées de la Révolution française, des grands penseurs, de la culture française centre du monde, pour pouvoir l’enseigner là-bas. C’est un capital, j’appelle tous les jeunes à faire des études non pas pour s’éloigner de la lutte mais pour l’enrichir ». Bourdieu, sors de ce corps.

En 1989, Christian Rodriguez obtient la nationalité française. Jean-Luc Mélenchon lui demande s’il veut être maire d’une commune. Christian Rodriguez lui répond qu’il doit rentrer au Chili. Pinochet est fini, il peut retourner au Chili. Il part. Il est appelé à rouvrir la faculté de sciences sociales dans sa ville de naissance, Concepción, avec une équipe de professeurs de plusieurs universités en Europe. Il faut savoir que toutes les écoles de sociologie, d’anthropologie, de philosophie, de sciences sociales, avaient été fermées pendant la dictature.

Le retour au Chili, la bataille contre le sida

De 1990 à 1996, Christian Rodriguez est de retour dans son pays d’enfance. De retour pour enseigner à l’Université, mais aussi pour lutter contre les discriminations, pour les exclus, les marginalisés, notamment les victimes du sida. À cette époque, on se balade dans les rues du Chili avec les cadavres emballés dans de grands sacs noirs. Les personnes vivant avec le VIH au Chili sont rejetées de partout. Ainsi vont les vies clandestines des malades traités comme les lépreux jadis.

Pour les victimes du sida, deux fois plus cher est le prix de la tombe. Christian Rodriguez, en parallèle de ses cours à l’Université, pilote un programme de santé publique sur le sida. Ils frappent aux portes des églises pour trouver quelqu’un pour dire un dernier adieu aux victimes. On est au début des années 1990, en plein tsunami de l’infection.

Déjà en 1986, 1987, 1988 en France, à l’époque de Jack Lang, Christian fait face à la vague du cancer gay. En Amérique Latine, le sida frappe les classes populaires exclues : femmes, travailleuses sexuelles, indiennes, pauvres. Vies homosexuelles clandestines, cachées. L’homosexualité est condamnée jusqu’en 1993 au Chili.

Christian Rodriguez fait cours dans des mines de charbon, chez des pêcheurs, des travailleuses du sexe, une autre manière d’enseigner les sciences sociales Prof, Christian Rodriguez ramène ses élèves dans des lieux où travaillent et vivent les invisibles. Il fait cours chez des travailleuses du sexe. Il fait cours dans des mines de charbon. Il fait cours chez des pêcheurs. Une autre manière de faire des sciences sociales. Il prône une anthropologie engagée avec la vie. « Imagine toi Pigalle. On réservait des tables, et le cours c’était de parler de prévention, des MST, du VIH avec les filles. Pour ça, il fallait prendre la bouteille de Pisco. Pendant que nous on parlait aux filles en haut, on distribuait des capotes et des formations sur le SIDA en bas en cachette car c’était interdit, il ne fallait pas faire fuir le client ».

Il invente alors un personnage : super CONDOM. Le logo du super héros va être collé dans les bars du pays. Si le logo est visible, le lieu est sûr, pas de VIH. Christian Rodriguez et ses camarades retournent le stigmate : les clients vont se mettre à chercher le logo. Le sociologue Daniel Defert, ami de Michel Foucault et fondateur de AIDES, lui envoie un chargement par bateau : 1,5 millions de capotes. Des histoires comme ça, Christian Rodriguez en a plein sa besace. Il distribue alors les capotes dans les kiosques à journaux, presque gratuitement (10 centimes). Les capotes à l’époque c’était un truc de riches. Il est alors excommunié de l’église catholique. « Grâce à dieu ».

« Imagine toi Pigalle. On réservait des tables, et le cours c’était de parler de prévention, des MST, du VIH avec les filles. Pour ça, il fallait prendre la bouteille de Pisco » Christian Rodriguez organise les premières rencontres entre homosexuels et lesbiennes à l’échelle nationale. Il monte le premier syndicat des travailleuses sexuelles, qui existe encore aujourd’hui. Il monte la première rencontre des travestis à l’échelle nationale, à la suite d’un drame. Le 4 septembre 1993, des militants d’extrême-droite bloquent les portes d’une boîte de nuit clandestine de Valparaíso et y mettent le feu. Bilan : 18 morts. Un carnage. L’extrême-droite tue. Christian Rodriguez s’interrompt, il est en train d’organiser un déplacement de Jean-Luc Mélenchon en Italie alors que l’ombre de Giorgia Meloni se fait de plus en plus menaçante. La grande roue de l’Histoire. Il reprend.

L’auto-organisation des plus exclus de la société Il m’explique leur stratégie au début des années 1990 au Chili : que les exclus et les opprimés s’auto-organisent. Christian Rodriguez bâtit l’auto-organisation chez les plus exclus des plus exclus. Des comités de santés locales fleurissent. Cette logique s’installe chez les travailleuses et travailleurs, les mineurs, les femmes, les mapuches, les lycéens, les étudiants. « Dans une société extrêmement conservatrice, c’est quelque chose mon pote non ? ». Un sacré combat. Une sacrée médaille d’insoumis.

Viennent les élections. Christian Rodriguez appelle à voter pour le candidat super CONDOM. Ils collent des affiches. Ses adversaires appellent à l’abstinence et à la fidélité comme solution face au VIH. Diablement efficace. Eux répondent : la liberté, c’est la capote, enlevons l’Église du débat politique. Un combat pour la laïcité au Chili. « Cette bataille pour la liberté, contre l’église conservatrice, on l’a gagnée mon ami ».

La lutte, Christian Rodriguez la mène au sein de son centre d’éducation et de prévention en santé sociale. Tout le réseau d’organisation sociale populaire au moment de la dictature sert à nouveau. « On a monté des sièges partout. On a créé une révolte des jeunes, c’était magnifique ». Une révolte féministe. Sur le sujet, l’insoumission vous conseille Mon Pays imaginaire, le documentaire de Patricio Guzman sur la révolution citoyenne féministe en 2019 au Chili.

Retour en France Christian Rodriguez rentre en France en 1996, à Paris. Le social, toujours. Il va travailler dans un centre d’accueil d’usagers de drogues. Toxicomanie, sans-abris, prévention de récidive de tentatives de suicide chez les jeunes, médiation familiale, prévention de la délinquance juvénile, des usagers d’héroïne… Il va travailler avec différents publics. Notamment avec des jeunes « dits incasables », pas assez fous pour être en hôpital psychiatrique, pas assez voyous pour être en prison, mais trop âgés pour être scolarisés. Aujourd’hui, Christian Rodriguez est toujours assesseur au Tribunal de Bobigny sur les questions de délinquance juvénile. Christian Rodriguez va en parallèle effectuer son retour à Paris 8, pour donner un cours d’introduction à la sociologie politique. Enseigner, il adore ça.

Christian Rodriguez me raconte un épisode qui l’a poussé à arrêter d’être psychologue. « Un jour, je reçois une dame. Elle me parle de sa solitude. Elle n’avait aucune maladie mentale. Sa seule maladie, c’était la solitude. Et pour ça, elle devait me payer de 60 à 80 euros l’heure de consultation. C’est le moment où éthiquement il faut partir. On ne peut plus construire de société comme ça où quand on veut trouver quelqu’un qui sache écouter, on doit payer 80 euros ». Nombreux sont ceux qui savent parler, tellement rares sont ceux qui savent écouter.

Christian Rodriguez, la nouvelle internationale de Jean-Luc Mélenchon ?

Christian Rodriguez évoque sa rencontre avec Jean-Luc Mélenchon. « C’est une rencontre avec un grand frère qui soigne son petit frère. On a toujours eu une relation très égalitaire. Il a toujours voulu apprendre. Il se démenait pour sortir les prisonniers politiques de prison partout en Amérique latine ». Les deux hommes vont avoir beaucoup d’amis communs, certains vont être tués. Le journaliste José Carasco, au lendemain d’un attentat contre Pinochet, est assassiné à la mitraillette devant chez lui le 8 septembre 1986. La liste est longue de leurs amis communs qui sont morts. Une relation à part.

Les deux hommes ne se sont jamais quittés politiquement. Christian Rodriguez sera de l’aventure au Parti Socialiste (PS), au Parti de Gauche (PG) et à La France insoumise (LFI). À chaque fois, il fait le lien avec les pays d’Amérique Latine. « Ma mission c’est d’ouvrir des portes. C’est avant tout des relations humaines. On vient de voir ensemble trois présidents. Ces présidents sont avant tout des amis, des compañeros. Une fraternité qui traverse les frontières ». Christian Rodriguez évoque la rencontre de Jean-Luc Mélenchon avec Andrés Manuel Lopez Obrado (AMLO), président du Mexique, Xiomara Castro de Zelaya, présidente du Honduras, et Gustavo Petro, président de Colombie, cet été. Trois rencontres organisées par un certain Christian Rodriguez. Il raconte la rencontre avec AMLO à Paris, bien avant qu’il ne devienne président du Mexique. En Afrique, en Europe, en Asie aussi, il tisse des liens de fraternité avec des camarades du monde entier pour se soutenir dans la lutte. Christian Rodriguez, la nouvelle internationale ?

La visite à Lula en prison

« Quand Jean-Luc Mélenchon est allé au Brésil, rendre visite à Lula dans sa prison… ça va rester dans nos tripes toute notre vie ». Il enchaîne et raconte la rencontre avec Cristina Fernandez, ancienne présidente d’Argentine, qui a remis un prix à Jean-Luc Mélenchon pour son combat pour les droits de l’homme. Le Chili aussi. Et ainsi de suite. « Un homme engagé, un homme en fraternité avec toutes les luttes. Un intellectuel qui apprend de ce qui se passe partout. Ce qui nous lie, c’est la loyauté avec tous ceux qui ont fait partie de notre famille, et qui ne sont plus là aujourd’hui. Il va continuer à se battre jusqu’à sa mort pour un monde meilleur. Quand on rencontre un frère, on est frère jusqu’au bout. J’ai retrouvé le frère plus âgé que j’aurais aimé avoir à mes côtés. Lui n’a pas disparu. Chaque fois qu’on s’est séparé, ça a été pour faire avancer la lutte. »

Christian Rodriguez a un message à faire passer à tous les insoumis : « Les relations fortes entre nous tous, c’est le plus précieux. Ce qui nous unit, ce n’est pas seulement une candidature, une élection. Ce qui nous unit, c’est la lutte. La France insoumise, l’Insoumission, ça permet de faire avancer la lutte. Il ne faut pas lâcher. On perd, on revient, on remonte la montagne. C’est un éternel engagement. Que faire d’autre ? Je te disais que j’allais mourir à 18 ans. J’ai la force pour me battre jusqu’au bout. Je ne vois pas d’autre horizon que la lutte. On se bat, on échoue, on se bat, on échoue, jusqu’à la victoire ».

Par Pierre Joigneaux


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