Saint Jacques (le Juste, le Mineur) et l’égalité sociale

jeudi 21 octobre 2021.
 

21 octobre 2002 : Découverte en Israël d’un ossuaire avec l’inscription en Araméen "Jacques, fils de Joseph, frère de Jésus"

Au Moyen Age, il n’existait qu’un Saint Jacques, personnage religieux majeur, apôtre, auteur de l’Epître (parfois Evangile) de Jacques. Jusqu’au milieu du 20ème siècle, la dévotion rurale pour ce saint a gardé la même dimension et la même caractéristique.

Peut-être en raison du fond de cet Epître de Jacques, des courants catholiques progressistes se revendiquaient entre autres de ce Saint Jacques comme facteur d’identité.

1) 21 octobre 2002 : Découverte en Israël d’un ossuaire avec l’inscription en araméen "Jacques, fils de Joseph, frère de Jésus"

L’information publique concernant cette urne funéraire a été fournie à ce moment-là par l’épigraphiste français André Lemaire. A son avis, elle avait contenu les ossements de Jacques le Juste, frère et successeur de Jésus de Nazareth à la tête des chrétiens.

Cette découverte puis cette affirmation d’un scientifique ne pouvaient que déclencher des débats entre spécialistes :

-> Une telle petite urne en pierre (50,5 cm de long à la base, 56 cm au sommet, 25 cm de large et 30,5 cm de haut) correspond-elle aux rites du peuple juif au cours du 1er siècle de notre ère ? La réponse est oui (du 1er siècle avant notre ère au 2ème siècle après). Après le décès, le corps était enterré ; au bout d’un an, seuls subsistaient seulement les os qui étaient groupés dans l’urne en pierre.

-> L’inscription en araméen (langue de la Palestine à cette époque) « Jacques fils de Joseph, frère de Jésus » peut-elle concerner le Jésus du christianisme ? Les trois prénoms Jacques, Joseph et Jésus étaient très employés en Palestine durant les deux premiers tiers du premier siècle. Ceci dit, la mention du frère, ici "frère de Jésus" n’étaient absolument pas courante et montre seulement la notoriété de ce frère.

-> La graphie de l’inscription correspond-elle à l’écriture de l’araméen autour de l’an 70, c’est à dire à l’époque du décès de ce Jacques ? D’après André Lemaire, oui, la forme cursive du aleph, dalet et yod pouvant constituer un indice en faveur d’une datation plus proche de 70 que du tout début de notre ère. Ainsi, cette phrase et celles autour de la vie de Jacques le Juste constitueraient, de loin, les plus anciens textes chrétiens d’où leur importance.

-> L’endroit où l’urne a été trouvée correspond-il aux témoignages de l’époque ou peu après (affirmations de saint Hégésippe) Cela paraît effectif (environs de de Silwan)

2) Mais qui est ce Jacques, ce Saint Jacques ?

Le premier pape

L’Eglise catholique a toujours reconnu que Saint Jacques avait succédé à jésus à la direction du christianisme ; ainsi, il a convoqué le premier concile (celui de Jérusalem) ; ainsi les livres d’histoire de la papauté en font le premier pape.

Le problème, c’est que les évangiles validés au Concile de Nicée en 325 posent saint Pierre comme nommé par Jésus "Tu es Pierre et sur cette pierre, je bâtirai mon Eglise".

Les livres d’histoire de l’Eglise résolvaient cette contradiction de la façon suivante :Simon, pêcheur en Galilée et frère d’André rejoint Jésus qui l’adopte sous le nom de Cephas (Pierre). Après la "mort" de jésus, ce Pierre s’installe comme premier évêque à Jérusalem sous le nom de Saint Jacques le jeune et convoque le premier concile.

Et la virginité perpétuelle de Marie ?

L’Eglise catholique défend ce dogme de la virginité perpétuelle de Marie ; le Saint esprit ayant permis la grossesse de Marie sans que celle-ci ait connu un rapport sexuel avec Joseph.

Selon Luc (1, 34-35) « Mais Marie dit à l’ange : « Comment cela sera-t-il puisque je ne connais pas d’homme ? » L’ange dit : « l’Esprit saint viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre ; c’est pourquoi l’être qui naîtra sera appelé Fils de Dieu. » »

Selon Matthieu (1, 18) « Or la naissance de Jésus-Christ arriva ainsi. Marie, sa mère, ayant été fiancée à Joseph, il se trouva, avant qu’ils eussent habité ensemble, qu’elle avait conçu par la vertu du Saint-Esprit. »

Il est évident que l’on ne peut rationnellement défendre l’inscription de Silwan comme preuve de l’existence de Jésus et refuser l’existence d’au moins un frère de jésus non conçu par l’opération du Saint Esprit

Le protestantisme a été moins gêné que le catholicisme. Selon sa lecture des textes, Marie aurait eu, après la naissance de Jésus, des enfants avec Joseph, hypothèse qui n’altère pas la virginité de Marie à la naissance de Jésus mais s’oppose au dogme catholique de la virginité perpétuelle de Marie

Aujourd’hui le dogme catholique différencie :

- Jacques le Majeur (fils de Zébédée, frère de Jean l’apôtre) ;

- Jacques le Juste, Jacques le Jeune (de la famille du Seigneur), auteur de l’Epître de Jacques, qui a dirigé la communauté chrétienne de la mort de Jésus à l’an 62

- Jacques le Mineur, appelé aussi Jacques d’Alphée ou Jacques, fils d’Alphée (un des Apôtres).

3) Un christianisme progressiste en opposition à la hiérarchie

Dans le milieu rural des années 1950 survivait une tradition clairsemée et finissante se réclamant à la fois du christianisme et d’un républicanisme fermement ancré à gauche.

Je peux témoigner, dans les limites de mon expérience personnelle, d’une différence considérable de trajectoire historique entre :

- d’une part le "catholicisme de gauche" des années 1950 et 1960, généralement pratiquant et membre de l’Eglise, souvent ambigu sur la laïcité, peu oppositionnel quant au dogme, peu critique en fait vis à vis des évêques, de la papauté et de leur cléricalisme très conservateur autoritaire (royaliste puis fascisant).

- d’autre part, un les bribes d’un courant plus ancien que j’appellerais républicain socialiste chrétien, porteur d’une culture religieuse considérable, très oppositionnel vis à vis de l’orientation politique de l’épiscopat et de la papauté, marqué dans la société comme partie prenante de la gauche, se réclamant des Montagnards de 1793, du socialisme, de la laïcité militante et qui a souvent rejoint les réseaux travaillant avec le Parti Communiste après le Congrès de Tours.

4) Quel rapport entre Saint Jacques et le républicanisme socialiste

Mon souvenir manque de précision, 50 ans plus tard ; aussi, je me limiterais ici à le résumer en six points certains :

- Saint Jacques est le principal animateur de la communauté chrétienne primitive en Palestine et ses environs durant les trente ans après le départ de Jésus

- Saint Jacques ancre cette communauté dans le camp du peuple face aux riches, donnant une grande importance à la justice, au refus de l’exploitation des paysans endettés, des salariés par leurs patrons

- Saint Jacques met en avant un christianisme précurseur de la devise Liberté Egalité Fraternité

- Pour vivre en chrétien, Saint Jacques insiste sur la pratique vécue avec des termes que l’on croirait extraits d’un bréviaire cathare "La foi sans les oeuvres est une foi morte".

- Un bon chrétien est responsable de ses paroles (ne pas dire du mal du voisin...)

- L’Eglise de Rome a tout fait pour faire oublier le rôle de Saint Jacques (son rôle en Palestine, ses écrits...).

5) Qui est ce Jacques ?

- le « frère du Seigneur », « frère de Jésus », selon Paul de Tarse (Saint Paul) qui a participé à la communauté chrétienne en même temps que lui, selon les évangélistes Marc et Mathieu, selon Hégésippe (contemporain), selon Flavius Josèphe (historien juif contemporain de Jacques le Juste). Pour les chrétiens orthodoxes, il est considéré encore aujourd’hui comme le « frère du Christ »

- un des douze apôtres, également nommé Jacques le Mineur (le jeune par rapport à Jacques fils de Zébédée) et Jacques d’Alphée (le docte, le savant) comme l’affirme Paul dans l’Epître aux Galates

- effectivement celui qui assumait le rôle principal dans la vie de la communauté chrétienne primitive (nazoréenne) de Palestine et des environs après Jésus, jusqu’en 62, date de sa mort par lapidation.

- son rôle central dans l’Eglise primitive est confirmé par les Epîtres de Paul mais aussi par des manuscrits d’époque retrouvés récemment au Moyen Orient. C’est le cas par exemple dans L’Evangile de Thomas qui, dans son verset 12, prête à Jésus la réponse suivante sur la direction du mouvement après son départ « Vous irez vers Jacques le Juste. Ce qui concerne le Ciel et la Terre lui revient. »

- une personnalité centrale pour certains mouvements chrétiens des siècles à venir au Moyen Orient considérés comme hérétiques par l’Eglise : Nazoréens, Ebionites (les pauvres), Gnostiques...

Bizarrement, nous disposons de sources historiques plus sûres concernant Jacques que Jésus. Nous disposons de quelques éléments sur le "Concile de Jérusalem" qu’il a convoqué en 42. Sa mort par lapidation nous est racontée par Flavius Josèphe (Antiquités judaïques 20, 9, 1)

Il est présent dans le Coran.

Pour l’Eglise catholique, il est l’auteur de l’Epître de Jacques considéré comme canonique et du Protévangile de Jacques qui donne des détails sur la famille de Joseph et Marie, leurs parents...

6) L’Evangile de Jacques

Comme notre lecteur le sait, l’Epître de Jacques fait partie du Nouveau Testament, donc de la Bible, donc des textes canoniques de l’Eglise catholique. Les chrétiens républicains socialistes que j’ai connus appelaient ce texte Evangile de Jacques. Il ne signale aucun miracle et formule plutôt des préceptes de vie. Par ailleurs, il est nettement dualiste présentant un Dieu de bonté et de justice en lutte contre le Diable (ou des démons) représentant le Mal.

De quoi s’agit-il ? D’une lettre d’orientation envoyée par Jacques, de Jérusalem, aux Douze tribus d’Israël. Je relève ci-dessous quelques citations en commençant par les plus connues :

Liberté

« Parlez et agissez comme devant être jugés par une loi de liberté »

« Celui qui aura plongé les regards dans la loi parfaite, la loi de la liberté, et qui aura persévéré, n’étant pas un auditeur oublieux, mais se mettant à l’oeuvre, celui-là sera heureux dans son activité. »

Egalité

« A vous maintenant, riches ! Pleurez et gémissez, à cause des malheurs qui viendront sur vous.

Vos richesses sont pourries, et vos vêtements sont rongés par les teignes.

Votre or et votre argent sont rouillés ; et leur rouille s’élèvera en témoignage contre vous, et dévorera vos chairs comme un feu. Vous avez amassé des trésors dans les derniers jours !

Voici, le salaire des ouvriers qui ont moissonné vos champs, et dont vous les avez frustrés, crie, et les cris des moissonneurs sont parvenus jusqu’aux oreilles du Seigneur des armées.

Vous avez vécu sur la terre dans les voluptés et dans les délices, vous avez rassasiez vos coeurs au jour du carnage.

Vous avez condamné, vous avez tué le juste, qui ne vous a pas résisté. »

« Que le frère de condition humble se glorifie de son élévation.

Que le riche, au contraire, se glorifie de son humiliation ; car il passera comme la fleur de l’herbe.

Le soleil s’est levé avec sa chaleur ardente, il a desséché l’herbe, sa fleur est tombée, et la beauté de son aspect a disparu : ainsi le riche se flétrira dans ses entreprises. »

« Supposez qu’il entre dans votre assemblée un homme avec un anneau d’or et un habit magnifique, et qu’il y entre aussi un pauvre misérablement vêtu ;

si, tournant vos regards vers celui qui porte l’habit magnifique, vous lui dites : Toi, assieds-toi ici à cette place d’honneur ! et si vous dites au pauvre : Toi, tiens-toi là debout ! ou bien : Assieds-toi au-dessous de mon marche-pied,

ne faites vous pas en vous-mêmes une distinction, et ne jugez-vous pas sous l’inspiration de pensées mauvaises ?

Écoutez, mes frères bien-aimés : Dieu n’a-t-il pas choisi les pauvres aux yeux du monde, pour qu’ils soient riches en la foi, et héritiers du royaume qu’il a promis à ceux qui l’aiment ?

Et vous, vous avilissez le pauvre ! Ne sont-ce pas les riches qui vous oppriment, et qui vous traînent devant les tribunaux ?

Ne sont-ce pas eux qui outragent le beau nom que vous portez ?

Si vous accomplissez la loi royale, selon l’Écriture : Tu aimeras ton prochain comme toi-même, vous faites bien.

Mais si vous faites acception de personnes, vous commettez un péché, vous êtes condamnés par la loi comme des transgresseurs. »

Fraternité

« Ne parlez point mal les uns des autres, frères... Un seul est législateur et juge, c’est celui qui peut sauver et perdre ; mais toi, qui es-tu, qui juges le prochain ? »

« Mes frères, que sert-il à quelqu’un de dire qu’il a la foi, s’il n’a pas les oeuvres ? »

« Si un frère ou une soeur sont nus et manquent de la nourriture de chaque jour,

et que l’un d’entre vous leur dise : Allez en paix, chauffez-vous et vous rassasiez ! et que vous ne leur donniez pas ce qui est nécessaire au corps, à quoi cela sert-il ?

Il en est ainsi de la foi : si elle n’a pas les oeuvres, elle est morte en elle-même...

Rahab la prostituée ne fut-elle pas également justifiée par les oeuvres, lorsqu’elle reçut les messagers et qu’elle les fit partir par un autre chemin ?

Comme le corps sans âme est mort, de même la foi sans les oeuvres est morte. »

Le fruit de la justice est semé dans la paix par ceux qui recherchent la paix. »

7) Evangile de Jacques et républicanisme socialiste

J’ajoute deux souvenirs personnels :

- j’ai entendu affirmer que le vicaire (nommé Noël) de mon village natal se référait à l’Evangile de Saint Jacques durant la Révolution de 1848

- l’église paroissiale locale (rasée au milieu du 18ème siècle par les Jésuites) mettait en avant une citation de Saint Jacques

Ces souvenirs ne pourraient être considérés par nos lecteurs comme des preuves. Aussi, j’irai jeter un coup d’oeil sur des journaux républicains socialistes de mon département lorsque je disposerai d’un peu de temps.

Jacques Serieys


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