Face à la boucherie de 14-18, les appels à la paix de la communiste Clara Zetkin

samedi 23 août 2025.
 

Elle fut l’une des grandes figures de la gauche allemande. Au cours de sa vie, Clara Zetkin, à qui l’on doit la journée internationale des droits des femmes, n’a pas cessé de se mobiliser contre la guerre.

https://www.mediapart.fr/journal/in...

Amélie Poinssot Bâle, novembre 1912. Dans la cathédrale de la ville suisse sont rassemblés plus de cinq cents socialistes venus d’une vingtaine de nations différentes. Les bruits de bottes se font alors de plus en plus sonores sur le continent européen.

Quelques semaines plus tôt, l’empire ottoman a commencé à se fissurer tandis que l’Autriche-Hongrie progresse dans les Balkans. Que peut-on faire contre la guerre ?

Sous les hautes voûtes gothiques du lieu prêté par l’évêque de la ville et couvert de banderoles politiques, une voix se distingue, suscitant une tempête d’applaudissements. C’est celle de la socialiste allemande Clara Zetkin. À 55 ans, cette journaliste qui a derrière elle un long parcours militant du côté de l’aile gauche de la social-démocratie et a lancé, deux ans plus tôt, l’idée d’une journée internationale dédiée aux femmes, entame une vibrante dénonciation de la guerre.

« Nous ne pensons pas seulement aux corps écharpés et déchiquetés des nôtres, nous pensons tout autant à l’assassinat en masse des âmes, qui est une conséquence inévitable de la guerre, dit-elle. Il menace ce que, en notre qualité de mères, nous avons semé dans l’âme de nos enfants, ce que nous leur avons légué comme l’héritage le plus précieux de la civilisation et du progrès de l’humanité, c’est-à-dire la conscience de la solidarité internationale et de la fraternité des peuples. Cet idéal est avili, souillé, tué par la guerre. »

Deux décennies plus tard, Aragon relatera la scène dans son roman Les Cloches de Bâle. Point d’orgue magistral d’une fresque fourmillante sur la France des années 1910, le discours de Clara Zetkin marque la naissance, pour lui, de « la femme de demain ». Ou plutôt, ajoute-t-il, de « la femme d’aujourd’hui », celle qui est l’égale de l’homme. Et de terminer son histoire sur ces mots : « La femme des temps modernes est née, et c’est elle que je chante. Et c’est elle que je chanterai. »

En lutte pour la paix et contre le capitalisme

Qui est donc cette incarnation de la « femme moderne » dans laquelle Aragon voyait « les yeux de toute l’Allemagne ouvrière, bleus et mobiles, comme des eaux profondes traversées par des courants » ?

Quand le poète la met en scène, en 1912, Clara Zetkin se trouve à un moment clé de son parcours. Observant la course aux armements allemande, celle qui prône depuis des années la révolution se met à voyager pour mobiliser contre la guerre. Le conflit est évitable et le pacifisme lui apparaît comme la seule voie possible, la seule attitude digne qui vaille, la grande cause à défendre pour les classes travailleuses.

Sa conviction ne fait par la suite que se renforcer : déclaration de guerre de l’Allemagne contre la France et la Russie en août 1914, quelques jours après la déclaration de l’Autriche-Hongrie contre la Serbie ; crédits militaires votés par le Bundestag en août et décembre 1914, puis en décembre 1915 ; boucherie de la guerre des tranchées ; humiliant traité de Versailles à l’issue du conflit ; montée du nazisme…

Le pacifisme de Clara Zetkin s’aiguise à la lumière des événements des années 1910-1920, pour devenir le point cardinal de sa pensée politique : capitalisme et impérialisme vont de pair, et il n’y a de paix possible que dans une société socialiste.

C’est d’ailleurs l’Union sacrée favorable au conflit et le vote du budget de guerre par les sociaux-démocrates allemands qui actent son divorce avec la social-démocratie, contre laquelle elle n’aura pas de mots assez durs par la suite.

Il faut condamner, écrira-t-elle quelques mois plus tard, « le soutien apporté par les socialistes à la guerre mondiale impérialiste », et plus largement « l’indigence intellectuelle et l’indignité de tous les partis socialistes qui, au son du canon de la guerre mondiale et sous le signe de l’Union sacrée, adorent aujourd’hui ce qu’ils brûlaient hier : la politique impérialiste anti-ouvrière de leurs gouvernements ». Une fois le conflit terminé, c’est en hausses d’impôts que les crédits de guerre se transformeront pour rembourser la dette, et ce sont les classes travailleuses qui en paieront le prix…

La gauche allemande se fracture précisément sur cette position et Clara Zetkin, avec son amie Rosa Luxemburg rencontrée une vingtaine d’années plus tôt, participera activement à la création, fin 1918, du Parti communiste allemand.

Les femmes, remparts à la guerre

Grande oratrice, faisant preuve d’une ténacité peu commune, celle dont les deux fils ont été mobilisés sur le front ne craint pas les voix adverses – y compris au sein de son propre camp politique –, ni ne se laisse décourager par les persécutions qui la visent.

C’est ainsi qu’au retour d’une conférence de femmes pour la paix en mars 1915 à Berne, en Suisse, dont elle est l’instigatrice, elle est emprisonnée en Allemagne pendant deux mois et demi avant d’être libérée sous caution. En pleine guerre, tenir des propos pacifistes est illégal et considéré comme un acte de haute trahison, et les articles de presse appelant à la paix sont censurés.

C’est à l’occasion de cette conférence, à laquelle soixante-dix représentantes socialistes de pays en guerre se sont rendues, que Clara Zetkin prononce l’un de ses plus émouvants appels aux femmes – les seules à même, désormais, d’arrêter le conflit.

Vous devez devenir des héroïnes, des libératrices ! [...] Ce que vos maris, vos fils, ne peuvent pas encore dire, proclamez-le des millions de fois.

« Où sont vos maris ? Où sont vos fils ?, clame-t-elle. […] Ils sont déjà plusieurs millions à reposer dans des fosses communes, plusieurs centaines de milliers dans des hôpitaux militaires avec le corps déchiqueté, des membres fracassés, borgnes ou aveugles et le cerveau atteint, infectés par des épidémies ou écrasés d’épuisement. »

Ces hommes qui mènent la guerre, dit-elle encore, « ont été contraints au silence. La guerre a altéré leur conscience, paralysé leur volonté, déformé tout leur être. Mais vous, femmes […] qu’attendez-vous pour clamer votre désir de paix, votre rejet de la guerre ? ».

Et la militante pacifiste de conclure par ces mots : « Vous devez devenir des héroïnes, des libératrices ! Unissez-vous dans une même volonté, une même action ! Ce que vos maris, vos fils, ne peuvent pas encore dire, proclamez-le des millions de fois. »

Le manifeste issu de la conférence circulera par la suite clandestinement en Europe et Clara Zetkin s’occupera elle-même de diffuser 300 000 tracts en Allemagne.

Car même si s’opposer à la guerre est alors passible d’emprisonnement, des mouvements de contestation à la guerre émergent, en Allemagne comme dans les pays de la Triple-Entente – notamment chez les métallurgistes français et au sein du Parti travailliste britannique.

Dénoncer l’impérialisme

Dans un article paru dans l’unique numéro de la revue Die Internationale en avril 1915, Clara Zetkin y puise des raisons d’espérer. « On voit se lever l’aube d’un jour nouveau, avec ses espoirs et ses tâches, pour tous ceux qui, dans la nuit, ont continué à porter sans défaillance le drapeau des principes socialistes », écrit la journaliste. « Les ouvriers des pays en guerre, au beau milieu de l’ivresse impérialiste, commencent à se ressaisir. »

Une fois de plus, au sein de ce monde ouvrier, le premier rôle revient aux femmes, selon Clara Zetkin, qui invoque ce que l’on n’appelait pas encore la sororité. « Malgré la loi martiale et l’Union sacrée, il appartient aux femmes socialistes des pays qui luttent les uns contre les autres de reprendre ensemble le cri de leurs sœurs : “Guerre à la guerre !” »

Nous, les femmes, écrit-elle plus loin, prenons conscience « du pouvoir réel que nous avons et que la guerre mondiale met si crûment en lumière. Utilisons-le, en nous mettant hardiment à la tête de la guerre contre la guerre et en donnant à notre volonté de paix, par de puissantes manifestations, l’expression politique efficace d’une volonté de masse consciente et sans faille ». Et peu importe, si cela leur vaudra d’être accusées de « haute trahison ». Ce qui compte, c’est d’assurer « l’avenir du prolétariat ».

La guerre apparaît dans toute sa nudité hideuse comme une guerre offensive pour la possession de l’empire mondial.

Cet appel stimulant à la moitié de l’humanité, alors que l’époque ne lui conférait qu’un statut mineur dans la société – le droit de vote était encore uniquement masculin en Allemagne comme en France –, pouvait aussi se lire, quelques mois plus tôt, dans un texte percutant intitulé Les Femmes socialistes contre la guerre, par lequel celles-ci sont incitées à exercer toute leur influence à travers des actions et des publications.

L’écrit circule sous le manteau dans les réseaux pacifistes européens, et à Paris où Clara Zetkin avait vécu quelques années pendant sa vingtaine, il sert même de base à la naissance d’un « comité d’action féministe socialiste pour la paix contre le chauvinisme ».

C’est sous la forme de microfiches que l’on peut consulter aujourd’hui à Paris, à la Bibliothèque nationale de France (BNF), cette brochure publiée il y a plus d’un siècle. Des dizaines de pages écrites aux premières heures de la guerre 1914-1918, aux accents étonnement prémonitoires...

« Les masques tombent, le beau voile qui a égaré tant de monde se déchire, et la guerre apparaît dans toute sa nudité hideuse comme une guerre offensive pour la possession de l’empire mondial, y dénonce Clara Zetkin, anticipant déjà l’après. On ne doit pas imposer la paix à des conditions déshonorantes, cela prolongerait la rivalité des armements et pourrait être la cause de complications internationales. »

Camarade Zetkin face à la montée nazisme

À la sortie de la guerre, la communiste allemande épouse la cause soviétique. Commence alors une carrière politique pour celle qui avait vécu de sa plume jusque-là comme journaliste. Elle est désormais élue députée au Bundestag allemand – elle le restera tout au long de la république de Weimar –, mais aussi membre du Komintern à Moscou, où elle continue de tenir des positions fermes contre la guerre.

Elle ne reste pas pour autant qu’une femme de discours et d’appareil. Elle est aussi à l’origine du Secours rouge international, la grande organisation humanitaire de l’époque, créée en 1924 à l’initiative de l’Internationale communiste pour venir en aide aux réfugié·es communistes et aux femmes et enfants de prisonniers politiques, et qui sera particulièrement active une décennie plus tard, pendant la guerre d’Espagne.

Une « grande œuvre de solidarité mondiale, à laquelle Clara Zetkin se dévoua corps et âme », soulignera, quelques mois après sa mort, l’une de ses camarades russes, Elena Stassova, dans un petit livret intitulé En souvenir d’une grande révolutionnaire disparue. Décrite comme « éclairée d’une flamme intérieure », Clara Zetkin prenait visiblement part avec une certaine efficacité à des campagnes qui ont grandement contribué au succès de l’organisation.

Les dernières années de sa vie, l’empathie, la curiosité et les talents d’observatrice de l’intellectuelle engagée font place à des textes plus idéologiques. La Clara pacifiste devient une camarade Zetkin plus doctrinaire, répétant les mêmes idées, vouant sans relâche une haine à la social-démocratie, défendant la « volonté de paix » de l’Union soviétique... Face à la montée du nazisme, elle n’a rapidement plus comme issue que de se réfugier à Moscou.

La communiste allemande revient toutefois à Berlin en août 1932 pour inaugurer, en tant que doyenne, le Reichstag élu un mois plus tôt. Devant des bancs remplis de chemises brunes et de brassards aux croix gammées, elle en appelle courageusement à « un front uni de tous les travailleurs pour repousser le fascisme » et à une « révolution prolétarienne » pour « surmonter les crises économiques et écarter tous les dangers de guerre impérialiste ».

Mais il est déjà trop tard. L’Assemblée est aussitôt dissoute et les nouvelles élections placent le NSDAP (Parti national-socialiste des travailleurs allemands) à nouveau en tête. Hitler devient chancelier en janvier 1933, le Parti communiste est interdit deux mois plus tard.

La défense du prolétariat comme fil rouge

Clara Zetkin, elle, est retournée à Moscou où, à 76 ans, elle continue d’écrire. Dans son testament politique inachevé – Les Guerres impérialistes contre les travailleurs. Les travailleurs contre les guerres impérialistes, publié à titre posthume en 1934 –, les souffrances endurées par les femmes pendant la Première Guerre mondiale, les tueries, et le prix qu’ont dû payer les « masses travailleuses » une fois l’armistice signé deviennent le socle de l’idéal soviétique. Et la seule perspective valable aux yeux de la communiste allemande est un monde en paix. Cette paix, selon elle, ne peut être garantie que par le projet soviétique – dont on sait aujourd’hui combien il fut en réalité, lui aussi, meurtrier et colonisateur.

Mais en 1933, pour Clara Zetkin, lutter contre la guerre est aussi important que détruire le capitalisme. « Les guerres impérialistes […] ne sont que la continuation au-delà des frontières nationales de l’exploitation et de l’écrasement des travailleurs dans leur pays et elles sont destinées à maintenir ceux-ci dans une soumission et une résignation complètes », écrit la camarade soviétique dans l’une des phrases qui résume sans doute le mieux sa pensée au soir de sa vie.

Un nouveau conflit est en germe ; comment le faire reculer ? Refuser de travailler pour les entreprises d’armement, se rebeller ouvertement contre le capitalisme, construire un front international des travailleurs : voilà les dernières consignes que la députée en exil couche sur le papier avant de s’éteindre à Moscou, le 20 juin 1933.

Les obsèques de Clara Zetkin attireront un défilé grandiose sur la place Rouge. Ses cendres reposent, depuis, dans les murs du Kremlin. Mais de son pacifisme, à l’heure de la guerre russe en Ukraine, il n’y est plus question.

Amélie Poinssot


Signatures: 0
Répondre à cet article

Forum

Date Nom Message