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Le meurtre de l’influenceur trumpiste, très populaire auprès des jeunes, est le prétexte à une escalade de la part du pouvoir. Alors que le président et ses proches multiplient les attaques contre leurs opposants, les sanctions s’abattent sur toute voix critique.
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Les années 1960 et leurs assassinats politiques, les années 1950 et le maccarthysme : avec le meurtre, précédé d’autres, de l’influenceur trumpiste Charlie Kirk sur un campus de l’Utah, il y a une semaine, et le climat de chasse aux sorcières qui s’est mis en place, les États-Unis semblent renouer avec leurs vieux démons, rappelant des périodes parmi les pires de leur histoire.
Le gouverneur républicain de l’Utah, Spencer Cox, a mis en garde contre toute conclusion hâtive avant la mise en examen, mardi 16 septembre, de Tyler Robinson. Il a simplement précisé que l’assassin présumé de Charlie Kirk, avait été endoctriné par une « idéologie de gauche », se basant sur les témoignages des proches, et avait agi seul. Cependant, la Maison-Blanche ne s’est guère embarrassée de ces préventions.
Très vite, Donald Trump a dénoncé la « gauche radicale ». Et ses soutiens lui ont emboîté le pas, laissant libre cours à leur désir de vengeance.
Lundi 15, le vice-président J. D. Vance, qui s’était rendu dans l’Utah et auprès de la famille de Charlie Kirk dès l’annonce de sa mort, a animé, depuis la Maison-Blanche, un épisode de l’émission de radio de l’influenceur, le « Charlie Kirk Show », à la place de son ami. Soulignant l’influence qu’il avait eue sur lui – « Sans Charlie Kirk, je ne serais pas vice-président des États-Unis », a-t-il dit –, Vance en a profité pour appeler à s’attaquer aux réseaux de gauche qui, selon lui, financent et suscitent la violence.
En compagnie des proches du défunt, qui sont également des figures de la galaxie Maga (« Make America Great Again »), J. D. Vance a rendu hommage pendant deux heures à l’influenceur, qui avait lancé en 2012 le mouvement Turning Point USA, pour aller porter la bataille culturelle au sein des campus considérés comme des bastions de gauche. Mais le vice-président a surtout durci le ton contre l’opposition et contre les médias, accusés d’avoir publié des articles critiquant l’idéologie fondamentaliste chrétienne de Kirk et son absence de toute empathie envers ses adversaires.
Ainsi la vénérable revue de gauche The Nation a-t-elle été prise à partie pour un article intitulé « L’héritage de Charlie Kirk ne mérite aucun deuil ». L’autrice relevait que « ce provocateur nationaliste chrétien blanc n’était pas le promoteur d’un discours citoyen », mais prônait « la haine, le sectarisme et la division ». J. D. Vance l’a accusée de mensonge au sujet des positions de Kirk concernant la discrimination positive, et il a dénoncé le soutien financier que lui auraient apporté deux organisations dans le collimateur des conservateurs depuis longtemps, la Ford Foundation et l’Open Society de George Soros. J. D. Vance a ainsi accusé des « milliardaires libéraux [au sens américain, de gauche – ndlr] » de « récompenser cette attaque ».
En réponse, les deux ONG ont précisé n’avoir respectivement donné à The Nation que 100 000 dollars (près de 85 000 euros) et 60 000 dollars pour des programmes spécifiques entre 2018 et 2020. Dans son communiqué, la Ford Foundation a qualifié l’assassinat de Kirk d’« acte de violence effroyable », jugeant que « la violence politique est contraire aux valeurs américaines et menace notre mode de vie ». « La recrudescence des violences à caractère politique constitue une crise majeure dans notre société, souligne également le texte, à laquelle tous les Américains doivent s’attaquer ensemble. »
Lors de cette émission, on a pu voir aussi Stephen Miller, chef adjoint de l’administration Trump, appeler à la vengeance et mettre en cause un « vaste mouvement terroriste national » composé d’organisations non gouvernementales de gauche qui encourageraient la violence dans le pays, sans donner leurs noms.
Miller a expliqué à son interlocuteur que dans le dernier message que Kirk lui avait envoyé, ce dernier lui avait enjoint de réfléchir à une « stratégie organisée » au sein de la Maison-Blanche pour poursuivre ces organisations. À cette fin, Stephen Miller s’est engagé à utiliser tout le poids du ministère de la justice, de celui de la sécurité intérieure et de l’ensemble du gouvernement.
Pour l’heure, l’ensemble du mouvement Maga est appelé à participer à cette chasse aux sorcières, dont ont été victimes des journalistes, des fonctionnaires, mais aussi des employé·es du secteur privé. Souvent uniquement pour avoir émis des commentaires jugés « indélicats » sur les réseaux sociaux.
Une élue républicaine de la Chambre des représentants, Nancy Mace, a déclaré lundi qu’elle allait déposer une résolution visant à démettre l’élue démocrate Ilhan Omar de ses fonctions au sein des commissions parlementaires. En cause, ses propos après l’assassinat de Kirk, qui rappelaient à quel point le camp trumpiste avait « incité à la violence » contre elle.
Dans l’État de Floride, un bastion du trumpisme, quatre enseignants seraient l’objet d’une enquête pour des publications liées au meurtre de l’influenceur. Un dirigeant syndical évoque « un environnement à la McCarthy, où vos fréquentations et vos propos peuvent être sortis de leur contexte et utilisés à votre détriment ». « C’est très inquiétant à bien des égards », a-t-il dit, ajoutant : « On a vraiment l’impression que les gens cherchent à s’en prendre aux autres en ce moment, et ce n’est pas ce que nous sommes en tant que pays ».
Les médias ne sont pas épargnés. Une journaliste du service opinions du Washington Post, Karen Attiah, a attribué son licenciement à une série de posts sur Bluesky après l’assassinat de Charlie Kirk, dans laquelle elle évoquait également les assassinats, en juin, de la législatrice du Minnesota Melissa Hortman, de son mari et de leur chien. Elle dénonçait « la violence politique, les doubles standards raciaux et l’apathie des États-Unis envers les armes à feu ».
Le quotidien, qui a vu de nombreux départs depuis le rapprochement entre son propriétaire, le milliardaire Jeff Bezos, et Donald Trump, l’a licenciée au motif que ces écrits étaient « inacceptables », constituant une « faute grave » susceptible de mettre en danger la sécurité physique de ses collègues. « Des accusations sans fondement, que je rejette totalement comme étant fausses », écrit-elle.
Enfin, le secrétaire d’État, Marco Rubio (équivalent du ministre des affaires étrangères), a déclaré que les visas des ressortissants étrangers qui « célèbrent » l’assassinat de Charlie Kirk seront révoqués. Sans préciser si, dans son esprit, faire preuve d’un esprit critique, un droit normalement protégé par le premier amendement aux États-Unis, est une célébration.
Toutes celles et ceux qui se glorifient d’être Charlie Kirk au nom de la défense de la liberté d’expression n’ont désormais aucun scrupule à organiser ce qui s’apparente bel et bien à la répression d’adversaires politiques non violents, qui se sont contentés d’exprimer un avis sur Charlie Kirk. Mais celui-ci semble être devenu intouchable en raison de son statut de martyr. Et l’on atteint alors le comble de l’hypocrisie.
Peu après la mort de Kirk, le gouverneur de l’Utah avait estimé qu’il s’agissait d’un « moment décisif dans l’histoire américaine ». « La question est : quel type de tournant ? Ce chapitre reste à écrire. S’agit-il de la fin d’un chapitre sombre de notre histoire ou du début d’un chapitre encore plus sombre ? » Au vu des développements des derniers jours, on peut craindre que le pouvoir trumpiste ait choisi sa voie : celle de la répression et de l’autoritarisme.
François Bougon
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