La fragilité structurelle de l’accord sur Gaza

jeudi 23 octobre 2025.
 

Un accord a certes été conclu, mais il est étagé en plusieurs phases, et Israël pourrait le rompre plus tôt que tard. Si la victime et le bourreau d’un génocide se réjouissent simultanément, la situation recèle assurément une forme de paradoxe. L’importance de cet accord est indéniable, en premier lieu parce qu’il apporte un répit substantiel à la population de Gaza. Toutefois, les Palestiniens sont bien conscient que cet accord ne constitue en rien une garantie et qu’Israël détournera vraisemblablement sa pression de la Bande de Gaza vers la Cisjordanie, où un plan d’annexion avait déjà été entériné.

La crainte des Palestiniens est donc fondée : qu’Israël ne reprenne les hostilités génocidaires une fois les otages restitués

Négocié en Égypte sous la médiation du Qatar – intervenant après les excuses, simples excuses, de Benjamin Netanyahu pour la violation de la souveraineté qatarienne lors de l’attaque perpétré il y a quelques semaines –, cet accord survient alors qu’Israël avait déjà mis un terme à ses opérations strictement offensives, sans pour autant cesser ses frappes sur la Bande. Le repositionnement de ses troupes en vue d’un retrait graduel de Gaza constitue un signal supplémentaire.

Ce plan, qui doit être soumis au gouvernement israélien, appelle une première distinction : il s’agit d’un accord pour une phase initiale, non d’un plan de paix global. Bien que visant un cessez-le-feu effectif et affichant une volonté déclarée de pérennisation, le plan approuvé est moins ambitieux que celui du début de l’année 2025… qu’Israël avait déjà violé. La crainte des Palestiniens est donc fondée : qu’Israël ne reprenne les hostilités génocidaires une fois les otages restitués.

L’accord établit un arrêt des hostilités devant mener à un cessez-le-feu permanent, lequel doit à son tour ouvrir la voie à la négociation d’une seconde phase. Tel Aviv ayant opposé son veto à un accord complet, c’est ce découpage en séquences qui a été retenu, laissant planer une incertitude considérable, au regard du caractère même de l’État d’Israël.

L’influence de Trump

La pérennisation de cet accord, bien que malaisée, n’est pas impossible. Si Israël n’a nullement modifié son approche génocidaire à Gaza, il ne maîtrise pas pour autant l’ensemble des variables. D’un point de vue politique, Donald Trump nourrit un intérêt aussi authentique que personnel à soutenir le cessez-le-feu – lui qui brigue, de manière pour le moins indécente, le toujours politique et discrétionnaire prix Nobel de la Paix. Il pourrait souhaiter, après la cérémonie, entretenir quelque temps le récit d’une « paix » à Gaza, sans que cette raison ne puisse indéfiniment contenir Israël.

Le Hamas et ses alliés ne se sont pas fourvoyés dans un piège ; ils ont simplement obtenu un accord dans un contexte de profonde précarité. Leur confiance n’est pas particulièrement acquise à Donald Trump, mais plutôt à l’ambition politique démesurée du magnat républicain.

Ils savent qu’il a engagé son image personnelle et son récit politique dans cet accord pour Gaza. Il est conscient que les liens de Washington avec les pays de la région, qu’il a convaincus de presser le Hamas, sont en jeu. Il sait que sa crédibilité face au Qatar, un partenaire crucial au Moyen-Orient, se joue également. Et il mesure que son image sur la scène mondiale serait durablement entachée si Israël venait à violer le cessez-le-feu dans les jours à venir. Tels sont les ressorts sur lesquels jouent le Hamas et ses comparses.

Les Palestiniens savent par ailleurs que les États-Unis entendent affecter des ressources stratégiques à la zone Asie-Pacifique et au continent américain – les yeux fixés sur le Venezuela, soit dit en passant – sans pour autant être disposés à abandonner Israël. En résumé, le Hamas et consorts, pleinement conscients de l’existence de variables politiques échappant au contrôle de Tel Aviv, cherche à exacerber ces contradictions entre Washington et Tel Aviv pour en tirer parti.

Pas de souveraineté pour les Palestiniens, ni d’élections

La reconnaissance récente d’un État palestinien par certaines puissances reste une victoire en trompe-l’œil, tant elle s’apparente davantage à un coup diplomatique qu’à une réelle avancée pour les populations concernées.

En effet, cette annonce, savamment calibrée pour apaiser les opinions publiques occidentales de moins en moins conciliantes à l’égard d’Israël, ne s’accompagne d’aucun mécanisme concret pour permettre aux Palestiniens de choisir librement leurs représentants. Comment parler de souveraineté sans élections crédibles et sans un processus clair pour y parvenir ? Pire, aucune garantie internationale solide n’est venue acter la création d’un État de Palestine viable, avec des frontières définies et une réelle autonomie. Ce nouvel épisode révèle ainsi une fois de plus la prééminence des calculs politiques à courte vue sur l’exigence de justice et d’autodétermination, laissant les Palestiniens avec une reconnaissance de papier, mais toujours sans État et sans droit de vote.

Les motifs de défiance

Ainsi, en dépit de toute analyse plus ou moins optimiste, le scénario le plus probable reste une rupture éventuelle de l’accord et une reprise du génocide. Il est également fort à parier que la violence sioniste en Cisjordanie s’intensifiera.

Le cadre accepté par les génocidaires israéliens et le Hamas présente, sur certains aspects, des contradictions. Israël et les États-Unis réaffirment le caractère non-négociable du désarmement du Hamas, point qu’ils considéreront vraisemblablement comme incontournable lors de la négociation de la seconde phase. Pour sa part, le Hamas n’envisage de déposer les armes qu’après la constitution d’un État palestinien pleinement fonctionnel, doté de forces armées propres.

La question des prisonniers constitue un autre point de friction. Une fois le cessez-le-feu entériné par Israël, devraient s’engager un processus d’échange de prisonniers et un retrait graduel de la Bande de Gaza. L’entente est même ici précaire : Tel Aviv entend se réserver le droit de s’opposer à la libération de certains détenus palestiniens, particulièrement ceux exerçant un leadership politique substantiel dans les rangs du Hamas et ses affidés.

Le Hamas n’acceptera de se désarmer qu’à la condition que soit garantie la souveraineté du peuple palestinien. Ce refus pourrait servir de prétexte à Israël pour reprendre le génocide. Tel Aviv pourrait également opter pour l’établissement d’un statu quo intermédiaire, où un cessez-le-feu formel serait systématiquement violé par les sionistes sous le prétexte de l’autodéfense.

Il est nécessaire de rappeler à cet égard qu’Israël ne se considère jamais comme partie prenante soumise aux cessez-le-feu dans la région – qu’il s’agisse du Liban ou ailleurs –, mais comme l’acteur devant veiller à ce que ses ennemis les respectent. Cette posture légitime intérieurement l’armée israélienne à violer les accords par décret, avec le soutien constant des États-Unis à sa narration.

Une paix durable à Gaza est une chimère, car Israël n’en veut point. Seules une pression extérieure soutenue et une modification du rapport de forces régional pourraient empêcher Israël de reprendre son œuvre génocidaire… À moins que cela ne dépende du bon vouloir de Donald Trump.

Par Rafael Karoubi


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