À la COP30, les pays africains sont échaudés par les fausses promesses

dimanche 23 novembre 2025.
 

Premières victimes du chaos climatique et criblés par la dette, les États africains ont durant les premiers jours de négociations martelé une même antienne diplomatique : en finir avec les engagements non tenus des pays riches et partir de Belém avec des financements suffisants pour s’adapter à la surchauffe planétaire.

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– Evans Njewa a les traits tirés quand il prend le micro lors de l’assemblée plénière de la COP30 du 11 novembre. Et la voix du diplomate malawite, président du groupe des Pays les moins avancés – soit les quarante-quatre États les plus pauvres du globe et dont les trois quarts sont africains –, peine à masquer une certaine lassitude.

« Des mères qui parcourent de longues distances pour trouver de l’eau ou du bois de chauffe. Des agriculteurs qui ne peuvent se remettre des événements climatiques extrêmes qui s’enchaînent saison après saison. Tout cela n’est pas généré par l’intelligence artificielle : c’est la réalité des 1,6 milliard de personnes que nous représentons », assène dans l’enceinte onusienne le négociateur africain.

La veille, alors qu’une pluie torrentielle s’abattait sur le hangar qui abrite le sommet international sur le climat, Evans Njewa rappelait à l’occasion d’une conférence de presse : « Nos pays n’ont pas allumé ce feu, mais nous brûlons dans sa chaleur. »

Représentant un cinquième de l’humanité, le continent africain émet à peine chaque année 6 % des émissions de gaz à effet de serre (GES) mondiales. Par ailleurs, il n’est responsable historiquement que de 7 % des rejets carbonés sur la période courant de 1850 à 2022.

Pourtant, les États africains subissent de plein fouet les impacts du dérèglement climatique. Depuis 1991, 79 % des décès et 97 % du nombre total d’individus touchés par les conséquences des catastrophes climatiques l’ont été dans les pays du Sud. Actuellement, la surchauffe planétaire coûte aux gouvernements africains en moyenne 5 % de leur produit intérieur brut (PIB) chaque année. Certains consacrent déjà jusqu’à 9 % de leur budget national pour réparer les dommages causés par les événements climatiques extrêmes.

Poids de la dette

À cette situation délétère s’ajoute la dette. Les pays d’Afrique subsaharienne ont une dette extérieure de près de 700 milliards de dollars. Et en parallèle, selon l’Organisme météorologique mondial, ces nations devront d’ici à la prochaine décennie dépenser au total de 30 à 50 milliards de dollars par an pour s’adapter au chaos climatique.

À titre d’illustration, le Sénégal affichait en 2024 une dette publique de 132 % selon le Fonds monétaire international (FMI) – soit le plus haut taux d’endettement de l’Afrique. Or, le pays est en première ligne de l’ébullition climatique. La cité historique de Saint-Louis est par exemple fortement menacée par la montée des eaux. Et fin 2023, le Sénégal a subi trois semaines d’inondations intenses, provoquant le déplacement de plus de 55 000 personnes. Selon la Banque mondiale, le réchauffement planétaire pourrait faire perdre à l’État sénégalais jusqu’à 4 % de son PIB dès 2030 et « faire basculer plus de 2 millions de Sénégalais dans la pauvreté d’ici au milieu du siècle ».

« Nous considérons l’annulation de la dette comme une mesure de justice climatique. De nombreux pays sont contraints d’emprunter simplement pour faire face aux effets du changement climatique dont ils ne sont pas responsables, explique à Mediapart Evans Njewa. Mais au-delà du traitement de la dette existante, nous avons aussi besoin d’un financement climatique afin que nos pays disposent de la marge de manœuvre budgétaire nécessaire pour investir dans l’atténuation et l’adaptation au changement climatique. »

Promesse non tenue

Après le discours du président du groupe des Pays les moins avancés en plénière le 11 novembre, le diplomate tanzanien Richard Muyungi, chef du Groupe africain de négociateurs sur le changement climatique représentant cinquante-quatre pays du continent, a pris la parole pour prévenir : « On ne peut pas décarboner avec un portefeuille vide […] Nous avons déposé cette année nos feuilles de route climatiques auprès de l’ONU pour freiner le réchauffement global, mais sans aide financière ni coopération, nous ne pourrons jamais les mettre en œuvre. »

En 2024, durant la COP29 de Bakou (Azerbaïdjan), les nations riches, tels le Canada ou les États membres de l’Union européenne (UE), ont promis de verser aux pays du Sud au moins 300 milliards de dollars par an d’ici à 2035 pour les aider à résister face au changement climatique.

L’engagement avait alors laissé un goût amer aux États africains : des économistes mandatés par l’ONU avaient estimé durant cette COP29 que, hors Chine, le Sud global a besoin de 1 300 milliards de dollars d’aide climat par an d’ici à 2035.

La proportion d’électricité produite à partir de sources renouvelables est de 36 % au Ghana et de près de 90 % au Kenya.

Une « feuille de route de Bakou à Belém », initiative pilotée par les présidences des COP29 et COP30 pour atteindre ces 1 300 milliards de financement, devrait atterrir d’ici à la fin de ce sommet climat au Brésil, prévue pour le 21 novembre.

Mais le négociateur Evans Njewa reste dubitatif. « Il semble qu’il y ait encore beaucoup d’incertitudes sur cette feuille de route, confie-t-il à Mediapart. Ici, à Belém, nous avons besoin dans un premier temps de confiance et de clarté quant à la mise en œuvre des engagements pris à Bakou. Les pays développés doivent montrer comment ils comptent déjà atteindre l’objectif de 300 milliards de dollars par an d’ici à 2035. Nous ne pouvons pas nous permettre une nouvelle série de promesses qui resteront lettre morte. »

Les pays africains n’ont toujours pas oublié qu’en 2009, durant la COP15 à Copenhague (Danemark), les États les plus riches s’étaient engagés à mobiliser chaque année, et au plus tard dès 2020, 100 milliards de dollars par an à destination des pays du Sud – ces financements ont tardé et n’ont été atteints qu’avec deux ans de retard, d’après l’OCDE.

Des fonds internationaux peu dotés

Le groupe des Pays les moins avancés milite depuis des années dans les enceintes de la COP climat pour augmenter urgemment l’un des pans de ces financements climat : le soutien à l’adaptation au changement climatique. D’après un récent rapport de l’ONU, le financement public de l’adaptation à destination des pays du Sud, estimé en 2023 à 26 milliards de dollars, devrait être multiplié par douze, au minimum, d’ici à 2035.

Selon ses propres chiffres, le Fonds d’adaptation, une enveloppe internationale créée en 2007 après la COP7 de Marrakech (Maroc), était abondé au 10 novembre d’à peine 563 millions de dollars tandis que les projets d’adaptation en cours dans les pays du Sud nécessitent un financement s’élevant à 1,06 milliard de dollars.

Le Fonds africain de développement estime pour sa part que le continent a besoin de 64 milliards de dollars par an jusqu’à 2030 pour investir dans des réseaux électriques adaptés au changement climatique. Sachant que certains pays africains sont de bien meilleurs élèves en matière de transition énergétique que certaines nations les plus riches : la proportion d’électricité produite à partir de sources renouvelables est pour exemple de 36 % au Ghana et de près de 90 % au Kenya.

Tandis que les financements en matière d’adaptation tardent à affluer, les événements climatiques extrêmes liés au réchauffement planétaire s’intensifient, engrangeant pour les pays africains des dégâts irréversibles de plus en plus coûteux – les « pertes et dommages » en langage diplomatique. « Nous devons considérablement augmenter les ressources pour répondre aux besoins considérables sur le terrain », a alerté à Belém, le 11 novembre, Ibrahima Cheikh Diong, directeur exécutif du Fonds de réponse aux pertes et préjudices.

Lancé lors de la COP27 à Charm El-Cheikh (Égypte) en 2022, ce fonds est actuellement abondé par les pays riches de seulement 788 millions de dollars.

Or, la quantification économique des besoins financiers des États dits « en développement » pour affronter les destructions causées par le chaos climatique est d’en moyenne 395 milliards de dollars pour la seule année 2025. Ce coût pourrait atteindre les 580 milliards de dollars par an d’ici à 2030.

Ligne diplomatique

Excédés par l’absence de volonté politique des pays occidentaux, les cinquante-quatre pays du Groupe africain de négociateurs sur le changement climatique ont tenu ces derniers jours à la COP30 une même ligne diplomatique : des jalons clairs pour l’objectif des 1 300 milliards de dollars d’aide climat et un triplement du financement de l’adaptation. Pour ce dernier point, le groupe des Pays les moins avancés précise de son côté que cet engagement doit être basé sur des subventions d’au moins 120 milliards de dollars d’ici à 2030.

Le 12 novembre, un nouveau rapport d’économistes, élaboré à la demande des présidences de la COP29 et de la COP30, a jugé qu’il existe une « voie tout à fait réalisable » pour atteindre les 1 300 milliards de dollars de finance climat, dont environ la moitié pourrait provenir de sources privées.

Ce recours au financement privé est une des cartes préférées abattues par les pays du Nord sur la table des négociations climatiques pour éviter à la fois de grever leurs finances publiques et d’assumer leur responsabilité historique dans le réchauffement global. « Notre expérience montre que le financement du secteur privé n’a pas réussi à combler le déficit d’adaptation », s’exaspère Evans Njewa. Selon lui, si les petites et moyennes entreprises représentent plus de 90 % du secteur privé des Pays les moins avancés en Afrique, leur expérience en matière de mise en œuvre de projets d’adaptation reste limitée.

Les revendications des États africains pourraient peut-être se concrétiser à Belém grâce à un allié de poids : le pays hôte de cette COP30. « Nous sommes encore très marqués par des inégalités structurelles et 84,5 % des municipalités brésiliennes sont exposées à un risque élevé de subir les effets du changement climatique, dit à Mediapart Inamara Mélo, directrice des politiques d’adaptation au ministère de l’environnement brésilien. À cette COP, nous faisons pression sur les pays riches pour qu’ils financent beaucoup plus l’aide climatique : pour nous, l’adaptation est aussi une politique de lutte contre la pauvreté. »

Mickaël Correia


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