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Le politiste Adrien Schu analyse en quoi le président américain bouleverse les relations internationales. Si certaines de ses transgressions n’ont rien de nouveau, sa spécificité serait de réduire tous les liens entretenus par Washington à de la concurrence économique.
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L’entreprise de démolition de Donald Trump concerne les piliers de la République fédérale des États-Unis, mais ne s’arrête évidemment pas à ses frontières. Ses annonces, menaces et volte-face saturent au contraire l’agenda international, comme sans doute aucun de ses prédécesseurs à la Maison-Blanche. Pour autant, un certain nombre de ses transgressions n’ont rien d’original.
C’est ce qu’avait souligné, à l’issue de son premier mandat, le chercheur Adrien Schu. Dans la revue Politique américaine, il avait rappelé que « ses prédécesseurs ont régulièrement bafoué les principes et les règles de l’ordre pluraliste » voulu par les Nations unies. Son originalité était ailleurs, défendait celui qui est aujourd’hui professeur junior de science politique à l’université Paris-Panthéon-Assas et affilié au centre de recherches Thucydide. Un an après la réélection de Trump, Mediapart lui a demandé d’actualiser son analyse.
Mediapart : Vous avez travaillé sur la politique étrangère de Donald Trump à l’issue de son premier mandat. Quel bilan faites-vous de la première année du second ?
Adrien Schu : Il y a beaucoup d’éléments de continuité, même si, au début de son premier mandat, Trump se montrait encore hésitant et voyait ses initiatives contenues par ses conseillers. Cette retenue s’est estompée au fil des années et certaines de ses décisions, comme la sortie des accords de Paris sur le climat ou le retrait de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), n’ont pas été mises en œuvre uniquement parce qu’une administration démocrate lui a succédé. L’usage des tarifs douaniers, qui n’était certes pas de même ampleur, était également déjà repérable.
Deux aspects se sont cependant renforcés. En premier lieu, si l’on dézoome de Trump pour observer ses conseillers, on s’aperçoit qu’il est entouré d’une équipe beaucoup plus idéologisée. C’est le cas de son ministre de la défense, Pete Hegseth, et bien sûr de son vice-président, J. D. Vance. Le discours de ce dernier adressé aux Européens, à la conférence de Munich sur la sécurité, est devenu iconique : il a brutalement transposé les guerres culturelles menées aux États-Unis sur le Vieux Continent.
En second lieu, le Trump des années 2020 va encore plus loin dans la dégradation du lien aux alliés traditionnels des États-Unis. Il a tout de même débuté son second mandat en annonçant qu’il envisageait d’acheter le Groenland au Danemark, et de faire du Canada le 51e État des États-Unis. Cela dénote une attitude antagoniste beaucoup plus forte qu’en 2016.
Tout un milieu de droite extrême a préparé de manière structurée la reconquête du pouvoir. Une sorte de révolution conservatrice est recherchée en interne, mais les choses sont-elles aussi claires pour la politique extérieure ?
Ce qui caractérise les conseillers de l’administration Trump lors de ce second mandat, relève à mon avis d’une loyauté personnelle. La première conséquence, c’est qu’ils ne sont plus un obstacle à ses choix de politique étrangère. Des garde-fous ont donc sauté. Mais la seconde, c’est que le choix de la loyauté s’est parfois fait au détriment de la compétence, ce qui contribue à une improvisation récurrente, déroutante de l’extérieur et pas toujours efficace.
Selon Trump, les États-Unis sont le dindon de la farce du système international depuis 1945.
Des positions majeures, dans le champ de la sécurité et de la défense, sont de fait occupées par des personnes qui n’auraient jamais eu de tels postes dans les précédentes administrations. C’est le cas au secrétariat à la défense ou à la direction du renseignement national. Aucun des critères d’expérience et de compétence n’est rempli, ce qui leur aurait valu, par le passé, d’être barrés par le Sénat.
En dépit de cette improvisation, vous affirmez qu’on peut dégager un noyau dur du projet trumpiste en matière de relations internationales…
Oui. La vision trumpiste de la place des États-Unis dans le monde est forgée depuis les années 1980 et n’a guère bougé. Selon lui, les États-Unis sont le dindon de la farce du système international depuis 1945. Ils auraient rendu plein de services sans avoir rien eu en retour. Pire, les États ayant profité de leurs largesses, notamment en voyant leur sécurité assurée sans la payer, auraient profité de cette situation pour se développer aux dépens des États-Unis, notamment sur le plan commercial.
Son raisonnement est purement économique, pas du tout géopolitique ou stratégique. Ce qui le gêne dans les alliances de défense comme l’Otan, c’est surtout que les ressources investies par les États-Unis ne soient pas compensées financièrement. Les autres avantages objectifs qu’en retire son pays, comme l’influence acquise auprès d’autres capitales ou les accès militaires permis par de telles alliances, ne semblent pas compter.
Cela étant dit, sa politique étrangère ne reflète pas pleinement cette vision du monde, car sa personnalité influence la manière dont il gouverne. Sa psychologie est un obstacle au fait qu’il soit un président efficace : on sait à quel point il est susceptible, sensible à la flatterie, et son attention peut être rapidement détournée. D’où certains zigzags dans l’action, qui n’aident pas les observateurs ou le grand public à percevoir un fil directeur qui existe bien.
Dans vos travaux, vous rappelez que « l’attitude cavalière » des États-Unis avec le système onusien et les pratiques multilatérales n’ont rien de nouveau. En quoi se passe-t-il donc quelque chose d’inédit avec ce président ?
Cerner sa spécificité n’est pas si évident que ça en a l’air. À cause de son style et des effets de communication spectaculaires, on a tendance à voir des ruptures partout. Mais des prédécesseurs de Trump ont déjà fait sortir les États-Unis de l’Unesco (Reagan dans les années 1980), retiré leur signature d’accords sur le climat (Bush en 2002 à propos du protocole de Kyoto), sont revenus sur des accords de limitation des armes nucléaires, ou ont pratiqué des tarifs douaniers contradictoires avec la célébration du libre-échange.
Ce qui fait la nouveauté de Trump, c’est son dédain pour les relations privilégiées entretenues avec un certain nombre d’États, généralement des « démocraties de marché », en Europe, en Asie et en Océanie, avec qui sont noués des accords de défense. Il n’accorde pas d’importance spécifique à ces relations, en ne les envisageant que sous l’angle commercial.
Bien sûr, des désaccords politiques ont pu exister par le passé entre ces pays, comme l’a illustré l’épisode de la guerre en Irak de 2003, voire la guerre de Suez en 1956 si on remonte plus loin dans le temps. Mais ces désaccords portaient sur des orientations spécifiques, pas sur le maintien d’un lien privilégié entre puissances se reconnaissant des valeurs communes et des intérêts partagés.
La présidence Trump est un abandon net de “l’hégémonie bienveillante”. […] Mais c’est prendre un vrai risque d’isolement.
En fait, Trump remet en cause la notion même d’alliance. Dans un entretien télévisé, il s’est un jour interrogé à voix haute : « Qu’est-ce qu’un allié ? » Avec son éthos d’entrepreneur, il ne voit autour de lui que des concurrents, avec qui faire des deals dans le meilleur des cas, ou qu’il s’agit de faire plier pour ne pas être le perdant de la relation.
On voit bien à quel point cela peut heurter parmi les alliés traditionnels concernés, mais cette attitude plus brutale ne comporte-t-elle pas des risques pour les États-Unis eux-mêmes ?
Si, car sa politique étrangère a un caractère anti-stratégique. Il gère les dossiers les uns après les autres, à court terme, sans maîtriser les interférences entre eux. Par exemple, il va sanctionner l’Inde pour ses achats de pétrole russe, alors qu’il a besoin de liens privilégiés avec ce partenaire pour bien d’autres sujets, en particulier la gestion de la rivalité avec la Chine.
La présidence Trump est un abandon net de « l’hégémonie bienveillante ». Ce terme ne désigne par un comportement vertueux, mais il sert à décrire la situation d’un État ayant acquis une supériorité matérielle sur les autres, qui choisit d’organiser un système international autour de ses valeurs et rend des services à d’autres États pour se les mettre dans la poche, plutôt que de les dominer brutalement ou de leur donner des idées de rivalité.
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C’est ce que les États-Unis ont notamment fait avec leurs relations transatlantiques lors de la guerre froide, et ce qu’ils ont étendu à beaucoup d’autres États par la suite, mais toujours en distinguant entre ceux qui sont acceptés dans le club et les autres, les « déviants ».
Une métaphore qui illustre bien l’hégémonie bienveillante est celle d’un mammouth placide, qui pourrait brutaliser les autres s’il le voulait mais ne le fait pas en dehors de quelques exceptions. Depuis Trump, les États-Unis se comportent plutôt comme un tyrannosaure agressif, usant de sa supériorité militaire et économique pour obtenir ce qu’il veut. Mais c’est prendre un vrai risque d’isolement.
Comment qualifier les opérations de « police militaire » et les ingérences qu’il se permet en Amérique latine, au large du Vénézuela et en Argentine ? Est-on dans l’ordre de la continuité ou de la rupture ?
Je dirais que cela dépend de la perspective historique qu’on adopte. Vis-à-vis des Amériques, Trump est plutôt dans la continuité du tournant impérialiste des États-Unis entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle. Ceux-ci sont passés de la doctrine Monroe, qui était une mise en garde faite aux Européens de respecter la souveraineté des pays désormais indépendants de la région, au « corollaire Roosevelt », c’est-à-dire la revendication d’un pouvoir de police par les États-Unis, se permettant des ingérences pour leur propre compte.
Les prédécesseurs directs de Trump avaient tenté d’entretenir des relations différentes avec les Amériques, plus respectueuses des souverainetés nationales. De ce point de vue, c’est une rupture, mais elle n’a pas la même ampleur historique que le doute jeté sur la solidarité avec des alliés depuis huit décennies.
Pour les États européens, qu’est-ce que cela change stratégiquement ?
Lors du premier mandat, l’idée planait qu’il s’agissait peut-être d’une parenthèse avant un retour à la normale. Or, non seulement Trump a été réélu, mais l’évolution du Parti républicain a été très nette. Il était plutôt opposé à la politique étrangère du président entre 2016 et 2020, au point de voter avec les démocrates une loi au Congrès pour empêcher une sortie de l’Otan avec les démocrates. Depuis, il a été refaçonné à l’image de Trump. La remise en cause de l’Alliance atlantique est donc structurelle.
Face aux agressions russes et aux administrations Trump, les dirigeants européens ont réagi par à-coups. La pente est celle d’une plus grande coordination en termes de diplomatie et de défense. Un effort de réarmement a été engagé, avec le paradoxe que les Européens, par volonté de se renforcer vite, ont en fait accru leur dépendance aux États-Unis. Avec le recul, ce n’était pas un choix très pertinent.
Il n’y a certes pas de solution idéale, car cela prend du temps de bâtir une base de défense propre. Au-delà des montants engagés, l’enjeu est surtout de bien dépenser l’argent mis sur la table, ce qui devrait inciter à une intégration plus poussée en matière industrielle. Mais c’est très délicat, en raison des intérêts économiques nationaux et de la nature régalienne du champ de la défense.
Si l’on raisonne à plus court terme, il reste un peu de marge de manœuvre avec Trump, qui est sensible à la flatterie et peut être « retourné » sur certaines questions. Sur le conflit russo-ukrainien, sa présidence est clairement plus défavorable à l’Ukraine que celle de son prédécesseur, mais les blocages du côté de la Russie peuvent aussi l’exaspérer, ce qui offre des opportunités de damage control.
Fabien Escalona
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