Au Parlement européen, l’alliance droite-extrême droite force les autres groupes à réviser leurs stratégies

mardi 2 décembre 2025.
 

Depuis la démolition du devoir de vigilance la semaine dernière, les gauches et les libéraux décrivent un « moment de bascule » dans la tension inédite qui caractérise cette mandature. Mais les sensibilités diffèrent sur les marges de manœuvre restantes et le style de résistance à construire.

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ÀÀla veille de se retrouver pour une session plénière du Parlement européen à Strasbourg, les différents groupes restent marqués par le vote-choc du 13 novembre, lorsque la directive sur le devoir de vigilance des entreprises a été vidée de sa substance par l’alliance des conservateurs et des extrêmes droites. Si les signaux d’alerte avaient été nombreux, ce scrutin confirme une bascule dangereuse, qui pose des défis stratégiques majeurs aux gauches et aux libéraux.

Comme un symbole, le texte crucifié était un des héritages progressistes de la mandature précédente, qui s’apparentait à un ensemble de dispositions anti-dumping social et environnemental. Dans un hémicycle aux rapports de force désormais en faveur des droites conservatrices et radicales, il a été la victime de votes convergents entre le groupe du Parti populaire européen (PPE) et les trois groupes nationalistes et xénophobes à sa droite – les Conservateurs et réformistes européens (CRE), les Patriotes pour l’Europe (PfE) présidé par Jordan Bardella et l’Europe des nations souveraines (ENS).

Au-delà du contenu de la directive, l’épisode s’est révélé marquant pour des raisons proprement politiques, à savoir le chantage assumé par le PPE à l’égard de ses partenaires de centre-droit et de centre-gauche, qui avaient pourtant permis à Ursula von der Leyen (elle-même issue du PPE) d’être renouvelée à la présidence de la Commission européenne. La droite a joué à plein d’une alliance de revers avec des groupes où pullulent des membres en pleine affinité avec les idéologies trumpiste et poutiniste.

Pour les autres groupes, dont Mediapart a questionné des élu·es des délégations françaises, la parade n’a rien d’évident. D’une part, ils sont minoritaires face à un PPE allié au « côté obscur » du Parlement. D’autre part, il y a un fossé entre les nostalgiques de la mondialisation néolibérale qu’on peut trouver chez Renew, présidé par la macroniste Valérie Hayer, et les partis hostiles à l’austérité, au libre-échange et à la défense européenne qui composent le groupe La Gauche, coprésidé par l’insoumise Manon Aubry.

Un diagnostic met tout le monde d’accord : faire avancer un agenda progressiste au parlement, quel que soit son degré de radicalité, est plus difficile que jamais dans cette nouvelle configuration. « Le problème n’est pas seulement la déloyauté de ce groupe envers ses partenaires, mais sa collusion avec des forces hostiles aux valeurs qui ont justifié la naissance de l’Union européenne », s’indigne l’écologiste David Cormand.

« Ce vote était un test majeur pour la plateforme soutenant von der Leyen, estime Valérie Hayer. Or, je pense que le PPE a fait une erreur stratégique. En espérant lutter contre le grignotage électoral de l’extrême droite, il contribue en fait à sa notabilisation et à ses succès futurs. En tous les cas, le résultat va susciter des tensions. Si on ne revient pas rapidement à un format de majorité pro-européenne, tout l’agenda de travail de la mandature risque d’être négativement affecté. »

Le nouveau monde de 2024

« On sent un moment de bascule, confie l’insoumise Leila Chaïbi, et on le vit au quotidien dans les commissions de travail du Parlement. Ce qui était intéressant jusqu’en 2024, c’est que, même en étant membre d’un petit groupe, on pouvait construire des coalitions pour obtenir des avancées, de manière plus souple qu’avec les frontières figées dans l’espace français. Des majorités progressistes avaient pu se constituer jusqu’à Renew et même le PPE, par exemple sur la directive relative aux travailleurs des plateformes. »

« Récemment en commission logement, j’ai vu le rapporteur espagnol du PPE commencer à construire sa majorité à l’extrême droite, témoigne-t-elle. Le nouveau poids de celle-ci a tout changé. Cette situation nous oblige davantage à nous se serrer les coudes entre groupes de gauche, en synchronisant mieux nos stratégies. Il est également devenu plus important de tirer Renew vers nous. »

Pour plusieurs des eurodéputé·es interrogé·es, le triste destin de la directive sur le devoir de vigilance ne doit cependant pas éclipser que les groupes dits « pro-européens » n’ont pas cédé au chantage du PPE. Ce faisant, ils l’ont contraint à dévoiler son jeu publiquement, au risque de ternir son image.

« Renew et les sociaux-démocrates ont tenu, se réjouit David Cormand. Le PPE s’est retrouvé isolé avec trois groupes d’extrême droite. Il est utile de dévoiler qu’ils préfèrent faire une politique commune avec des fascistes. Mais le vote sur le devoir de vigilance nous donne aussi des munitions pour “afficher” l’extrême droite. On va pouvoir dire que Jordan Bardella, Marion Maréchal et leurs amis ont fait cause commune avec les multinationales contre les classes populaires, et sont désormais comptables des politiques de l’UE. »

« Les citoyens européens ont pu voir comment le PPE s’est allié à des nationalistes au service des lobbies du “big business” », retient également Raphaël Glucksmann, satisfait que les sociaux-démocrates aient « assumé la confrontation gauche-droite ». « On sait que nous ne sommes plus dans un Parlement où nous pouvions faire passer des lois progressistes avec les centristes, poursuit-il. Mais il y a une différence entre faire des compromis défensifs et cosigner le démantèlement pur des lois qu’on avait fait passer. »

Dans le cheminement du texte qui remettait à plat le devoir de vigilance, la cheffe du groupe social-démocrate, la socialiste espagnole Iratxe Garcia, a cependant été tentée de céder au PPE. De fait, l’exaspération des sociaux-démocrates dépasse rarement le stade rhétorique. Ils savent qu’aucune majorité « pro-européenne » n’est possible sans eux, mais qu’ils n’ont aucune majorité alternative à opposer au PPE. D’où leur réticence à aller réellement au « clash » avec ce dernier.

Doser la négociation et la confrontation

D’autres ont moins de pudeurs. Manon Aubry l’assumait auprès de Mediapart, revendiquant « une posture de résistance » face à une commission « en train de détricoter les avancées du précédent mandat ». Depuis, elle a notamment été à l’initiative de la première motion issue de la gauche contre Ursula von der Leyen, le 9 octobre. Son échec a été tout aussi net que celui des motions déposées par l’extrême droite : elle n’a recueilli que 133 votes et 383 eurodéputé·es ont voté contre (78 se sont abstenu·es).

Tout en l’ayant votée par solidarité, l’écologiste David Cormand se montre agacé par le style insoumis au Parlement européen. « La posture d’opposition quoiqu’il arrive est perdante, estime-t-il. On peut protester et afficher notre pureté, mais cela n’a aucune vertu pédagogique. Et plutôt que de taper sur les traîtres à gauche qui ne s’opposent pas assez bruyamment, il vaut mieux faire honte à la droite en parlant de son alliance avec l’extrême droite. »

Il faut maintenant réfléchir à comment mettre la pression sur le PPE pour le garder à bord.

Un membre de Renew Si les différences de stratégie sont évidentes depuis les rangs libéraux jusqu’à ceux de la gauche radicale, elles ne sont cependant pas caricaturales. Même à l’intérieur de Renew, confie une voix interne sous le sceau de l’anonymat, des membres pourtant modérés ont expliqué à leurs collègues que dans leur pays, une félonie comme celle commise par le PPE sur le devoir de vigilance aurait suffi à faire tomber le gouvernement.

De là à ce que des libéraux envisagent de censurer von der Leyen, le chemin est encore long. Pour autant, le débat interne est amorcé sur les moyens de bâtir un rapport de forces. « On est entrés en eaux troubles. Il faut maintenant réfléchir à comment mettre la pression sur le PPE pour le garder à bord, dans notre intérêt et celui de l’Europe », affirme le même interlocuteur à Renew.

À l’autre bout du spectre partisan, l’insoumise Leila Chaibi souligne que « la politique de confrontation publique, partant du constat qu’il n’y a plus rien à tirer des nouveaux équilibres au Parlement », n’est pas gravée dans le marbre.

« Dans la commission marché intérieur, illustre-t-elle, il n’y a pas grand-chose à attendre. Mais dans la commission emploi, c’est différent. Si un encadrement législatif est atteignable sur le management algorithmique permis par l’intelligence artificielle au travail, cela vaut le coup de se rendre utile, et de ne pas se contenter d’une fonction tribunitienne. »

Complaisances avec l’extrême droite

Malgré sa discipline, le PPE n’est pas un bloc monolithique, et certain·es veulent tenter d’en appeler à la responsabilité des fractions sincèrement pro-européennes. Surtout, le chantage du PPE ne marchera pas à tous les coups. Dans certains domaines, les conservateurs resteront tributaires de partenaires de centre-droit et de centre-gauche qu’ils auront intérêt à ne pas trop échauder.

« Sur les questions environnementales et sociales, résume Raphaël Glucksmann, il y aura probablement une opposition gauche-droite plus assumée. En revanche, sur la défense et le budget, le PPE ne pourra pas faire d’alliance de revers, étant donné les positions antagonistes des extrêmes droites. De notre côté [celui des sociaux-démocrates − ndlr], on doit réfléchir aux types de sujets pouvant justifier qu’on les menace d’un blocage. »

« Sur le budget, confirme David Cormand, le PPE pourra s’appuyer sur l’extrême droite sur certains amendements, mais à la fin, il ne pourra pas compter sur elle pour voter l’ensemble. Il lui faudra bien “dealer” avec les groupes pro-européens. Ensuite, il y a des textes sur lesquels il sera possible de mettre en difficulté la droite, par exemple sur les revenus des agriculteurs ou sur le numérique, en rendant impossible pour elle le fait de se détourner de nos propositions. »

Il reste que l’espace communautaire reflète de plus en plus les complaisances de la droite conservatrice avec l’extrême droite à l’échelle des États membres. Dans certains pays, elles font partie de la même coalition gouvernementale (Italie, Finlande) ou s’épaulent depuis le Parlement pour la survie de l’exécutif (Suède). Dans d’autres (Danemark, France, Autriche, Portugal…) la reprise des obsessions nativistes par la force de droite conventionnelle s’est banalisée.

« Les droites d’aujourd’hui, écrivait en octobre dans Esprit Martin Delheixe, professeur de théorie politique à l’Université libre de Bruxelles, ne vantent plus un espace de paix européen conçu pour désarmer le nationalisme, ou la création d’un marché unique moteur de la croissance et de l’innovation. Elles sont bien plus promptes à dénoncer la perte de souveraineté qui accompagnerait une supposée mise sous tutelle des chancelleries nationales par Bruxelles ou par Strasbourg. »

Quand le sujet migratoire reviendra sur le devant de la scène – trois textes sont en préparation pour compléter le cadre législatif du Pacte européen sur l’asile et la migration –, les conséquences de cette dérive risquent d’être très visibles. Et la « majorité » de von der Leyen, devenue à géométrie variable, pourrait à nouveau être mise à rude épreuve.

Fabien Escalona


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