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Soupçonné d’être impliqué dans une affaire de corruption, le puissant et impopulaire chef de l’administration présidentielle, Andriy Yermak, a présenté sa démission. Ce départ inattendu suscite l’espoir d’une gouvernance plus transparente.
Longtemps méconnu du grand public, Yermak s’était pourtant imposé dans toutes les sphères du pouvoir ukrainien : meneur des pourparlers internationaux, coordinateur du groupe ukraino-américain sur les sanctions, et visage omniprésent aux côtés de Volodymyr Zelensky. Lors du sommet pour la paix en Suisse en juin 2024, il se tenait auprès du président ukrainien, éclipsant même la vice-présidente américaine Kamala Harris par sa stature imposante.
Âgé de 54 ans, Andriy Yermak – souvent qualifié de coprésident – était considéré comme l’homme le plus influent d’Ukraine après Zelensky, avec qui il vivait sept jours sur sept dans son bunker du centre de Kyiv depuis le 24 février 2022. La démission inattendue du chef de l’administration présidentielle, annoncée vendredi après que le Bureau national anticorruption d’Ukraine (NABU) et le Parquet spécialisé anticorruption (SAP) ont mené des perquisitions dans ses locaux, a provoqué un séisme politique à Kyiv.
« Je remercie Andriy d’avoir toujours présenté la position de l’Ukraine sur la voie des négociations comme il fallait : c’était toujours une position patriotique, a déclaré Zelensky dans un discours publié vendredi soir, appelant à l’unité. Mais je veux qu’il n’y ait ni rumeurs ni spéculations [...]. Quand toute l’attention se concentre sur la diplomatie et la défense en temps de guerre, la force intérieure est nécessaire. »
Cette démission survient à un moment critique pour le pays, soumis à la pression américaine pour accepter un accord de paix défavorable avec le Kremlin. Yermak dirigeait la délégation ukrainienne chargée des pourparlers avec les États-Unis et la Russie. Prévu initialement qu’il se rende à Washington ce week-end, il est finalement resté à Kyiv. Son remplaçant temporaire, Roustem Oumerov, secrétaire du Conseil de sécurité nationale et de défense, s’est envolé à sa place pour y rencontrer l’émissaire spécial de Donald Trump, Steve Witkoff, afin de discuter d’un nouveau « plan de paix ». Lundi 1er décembre, il ne sera pas non plus aux côtés de Volodymyr Zelensky, qui doit rencontrer Emmanuel Macron à Paris.
Bien que Yermak n’ait pas été inculpé et clame son innocence, il était très critiqué pour son rôle trouble dans l’affaire Midas, à laquelle se rattachent les perquisitions. Plus tôt ce mois-ci, la société civile mais aussi des députés ukrainiens d’opposition et même de la majorité ont exigé que Zelensky limoge Yermak dans le cadre d’une affaire révélée par le NABU, un réseau de pots‑de‑vin d’une valeur estimée à 100 millions de dollars dans le secteur énergétique.
Plusieurs hauts responsables, dont deux ministres et un ami de longue date de Zelensky, auraient mis en place un système de rétrocommissions atteignant jusqu’à 15 % des contrats d’Energoatom, l’entreprise publique du nucléaire civil. Une révélation d’autant plus explosive que la population endure depuis des mois des coupures d’électricité massives causées par les frappes russes.
D’après le NABU, une partie des sommes détournées aurait transité par les bureaux d’hommes proches de l’ancien député pro-russe Andriy Derkach, aujourd’hui sénateur en Russie. Ces fonds auraient servi à construire quatre villas de luxe près de Kyiv, dont l’une aurait été destinée à Yermak, selon des fuites médiatiques.
L’été dernier, la présidence et le Parlement avaient tenté de placer le NABU et le SAP sous la tutelle du procureur général, révoquant leur indépendance. Plusieurs observateurs affirment que Yermak avait joué un rôle central dans cette décision, perçue comme une manœuvre pour contenir les enquêtes sur l’entourage présidentiel. Les manifestations massives qui ont suivi, les plus importantes depuis 2022, ont forcé le gouvernement à reculer. Déjà à l’époque, les appels à la démission de Yermak étaient nombreux sur les pancartes des manifestant·es. Sous la pression de l’Union européenne et de la rue, Zelensky est revenu sur cette réforme.
« Tant que les demandes de destitution venaient surtout des politiques, Zelensky y était opposé, car il avait besoin de Yermak et céder aurait été un signe de faiblesse, analyse le politologue ukrainien Volodymyr Fessenko, interrogé par Mediapart. Mais avec ces perquisitions, Yermak se retrouve indirectement relié au scandale. Le maintenir en poste aurait pu déclencher une crise politique. » D’après lui, la pression des partenaires occidentaux, notamment européens, qui n’ont jamais fait confiance à Yermak, a joué un rôle décisif.
Dans le système ukrainien, le chef de l’administration présidentielle a toujours exercé une autorité considérable, mais la guerre a encore accru son influence. Surnommé le « cardinal vert » pour ses tenues militaires inspirées de celles du président, ce juriste et ancien producteur de séries avait su conquérir la confiance de Zelensky en demeurant à Kyiv dès le 24 février 2022. Yermak s’était imposé pour l’ex-comédien comme celui qui résout les crises, mais son emprise grandissante a fini par susciter des critiques, en Ukraine comme à l’étranger.
« Jamais le chef de l’administration présidentielle n’a été aussi puissant que lors du mandat de Yermak, note Oleksandr Salizhenko, analyste de Chesno, ONG de monitoring de la vie politique. C’est notamment car il n’y a pas eu d’élections depuis 2019 à cause de la loi martiale. Plus une équipe reste au pouvoir longtemps, plus les liens informels sont importants, surtout en période de guerre. »
Yermak n’hésitait pas à écarter les ministres devenus trop populaires ou indépendants, comme le respecté ancien ministre des affaires étrangères Dmytro Kouleba ou bien l’ex‑ministre des infrastructures Oleksandr Koubrakov. Ses opposants risquaient une enquête des services de sécurité, des poursuites judiciaires, ou des campagnes de diffamation sur des comptes anonymes, sous son contrôle, selon les médias ukrainiens. Selon Fessenko, « le successeur de Yermak ne sera pas aussi puissant que lui car il n’aura ni la même proximité avec le président ni le même réseau ou liens informels avec les officiels : cela devrait atténuer les tensions et favoriser une forme de stabilité politique ».
La société civile espère également que son départ favorisera une transparence dans la gouvernance qui était devenue très centralisée depuis 2022. « Cela aurait dû être fait il y a longtemps, mais cette démission est un pas important qui nous rend optimiste, se réjouit auprès de Mediapart Olena Halushka, du Centre d’action contre la corruption, la plus grosse ONG sur le sujet, qui réclamait son départ depuis des années.
« Le système de gouvernance de l’Ukraine mis en place par Zelensky, et plus particulièrement par Yermak, qui consistait à diriger le pays à l’aide de cinq ou six “managers”, n’était absolument pas efficace et ne correspondait pas aux besoins d’un pays en guerre, estime l’activiste. C’est l’une des principales raisons pour lesquelles nous assistons à une crise majeure sur le champ de bataille et pourquoi les scandales de corruption de gens proches de Zelensky font la une des journaux. »
Dans son allocution, le président ukrainien, qui cherche encore un successeur, a promis d’opérer des changements dans son administration. Les observateurs appellent cependant à la vigilance pour éviter que Yermak ne continue à diriger en coulisses.
Clara Marchaud
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