Derrière le « plan de paix » de Trump, des investisseurs pressés de refaire des affaires sur le dos de l’Ukraine

samedi 13 décembre 2025.
 

Le dernier « plan de paix » de Trump est l’œuvre d’un groupe de businessmen qui n’a pas attendu la fin de l’agression russe pour renouer des liens d’affaires avec la Russie. Il justifie désormais son cynisme en assurant que le commerce amènera la paix. L’un de ses représentants, Steve Witkoff, se trouvait mardi à Moscou pour négocier avec Poutine.

https://www.mediapart.fr/journal/in...

Le « plan Trump » en vingt-huit points pour l’Ukraine, dévoilé le 20 novembre, a surpris et choqué le monde. C’est en réalité l’aboutissement tragique et attendu de dix mois de tractations discrètes entre les businessmen dépêchés par Donald Trump et Vladimir Poutine pour réfléchir à un accord sur la fin de la guerre – l’ancien promoteur immobilier Steve Witkoff d’un côté, le banquier d’investissement Kirill Dmitriev de l’autre.

Les deux hommes sont au centre des tractations diplomatiques censées mettre fin à l’agression russe contre l’Ukraine : mardi 2 décembre encore, ils étaient les chevilles ouvrières d’une rencontre entre émissaires états-uniens et russes à Moscou. Il s’agissait de la sixième rencontre entre Steve Witkoff et Vladimir Poutine, que l’ancien promoteur qualifie d’« ami ».

Mais depuis février 2025, leurs rencontres ont autant porté sur la situation en Ukraine que sur les belles opportunités que constituerait un retour des entreprises états-uniennes en Russie. C’est ce qu’indiquent des communications publiques, des témoignages d’officiels russes et états-uniens révélés dans la presse américaine, ainsi que des retranscriptions d’enregistrements téléphoniques ayant récemment fuité.

Toujours selon ces sources, ces affairistes ont très largement tenu l’Ukraine et ses partenaires à l’écart de leurs discussions – donnant lieu, logiquement, à des « propositions de paix » déconnectées des demandes ukrainiennes, sans aucune considération pour les questions de justice et de droit international et n’ayant à peu près aucune chance d’aboutir, faute d’avoir cherché des moyens de pression suffisants pour que le Kremlin abandonne ses revendications maximalistes.

Le « pouvoir du dollar »

L’ambition nourrie à Washington de relancer les relations économiques entre les deux pays n’est pas secrète. Dès son premier appel avec Vladimir Poutine, le 12 février 2025, Donald Trump avait devisé sur « les forces de [leurs] nations respectives » et le « grand bénéfice » qu’elles pourraient tirer d’une coopération réussie. Le 47e président des États-Unis avait parlé avec son homologue russe de négociations de paix avec l’Ukraine, mais aussi d’« énergie, d’intelligence artificielle » et « du pouvoir du dollar [sic] ».

Mais le degré d’avancement de ces projets – alors même qu’un cessez-le-feu n’a toujours pas été trouvé en Ukraine – et surtout l’influence qu’allaient exercer les hommes d’affaires sur les négociations pour un accord de paix sont restés largement sous le radar jusqu’à la révélation, fin novembre, du « plan de paix » en vingt-huit points de l’administration Trump fomenté par Steve Witkoff et Kirill Dmitriev.

Dès la première rencontre entre Russes et États-Uniens, en février 2025 en Arabie saoudite, un homme inconnu du grand public fait partie de la délégation envoyée par Moscou : Kirill Dmitriev, directeur du fonds souverain russe propulsé « envoyé spécial » de Vladimir Poutine « pour la coopération économique internationale ». Malgré les réticences d’autres membres de la délégation, il se débrouille alors pour obtenir une place directe à la table des négociations, face aux représentants de Trump.

Deux mois plus tard, le même Kirill Dmitriev présente à la Maison-Blanche une « liste de projets commerciaux de plusieurs milliards de dollars que les deux gouvernements pourraient mener ensemble », rapporte le Wall Street Journal, le quotidien des élites économiques états-uniennes, dans une longue enquête publiée le 28 novembre. L’envoyé de Vladimir Poutine n’a de cesse de clamer que les entreprises états-uniennes auraient « perdu 300 milliards de dollars » en quittant la Russie en février 2022 suite à l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, gâchis qu’il faudrait réparer sans tarder.

Concessions gazières et exploitation de terres rares

Parmi ceux que ce discours séduit : Steve Witkoff, ami de longue date de Donald Trump, envoyé spécial du président des États-Unis au Moyen-Orient et en Russie, et électron libre qui semble autant préoccupé de faire la paix que de nouer des contrats.

Sous leur patronage, les vagues projets de reprise des relations économiques prennent un tour très concret, alors même qu’aucune paix n’est en vue et que Vladimir Poutine ne fait rien pour stopper son agression de l’Ukraine.

Le vice-président du géant pétrolier états-unien ExxonMobil rencontre secrètement au Qatar le directeur de la société russe Rosneft, Igor Setchine (pourtant sous sanctions américaines) afin de discuter du retour d’Exxon dans un vaste projet d’exploration et de production de champs de gaz offshore, le projet Sakhaline. Exxon s’en était retiré en 2022.

Un ami d’université de Donald Trump Jr. (et donateur de la campagne de son père), Gentry Beach, engage des pourparlers pour acquérir 9,9 % d’un projet gazier dans l’Arctique avec Novatek, le deuxième plus grand producteur de gaz naturel de Russie, si les sanctions contre ce dernier étaient levées – selon le Wall Street Journal, qui a pu consulter un projet de contrat.

Toujours selon le quotidien, quatre hommes d’affaires russes très proches du Kremlin, Guennadi Timtchenko, Iouri Kovaltchouk et les frères Rotenberg (Boris et Arkadi) proposent « à leurs homologues américains des concessions gazières dans la mer d’Okhotsk [dans le Pacifique – ndlr], ainsi que dans quatre autres sites potentiels ». Des « opportunités d’exploitation de terres rares à proximité des immenses mines de nickel de Norilsk et dans pas moins de six autres sites sibériens encore inexploités » sont également évoquées.

Pour étayer son enquête sur les liens d’affaires entre Russie et les États-Unis, le Wall Street Journal dit avoir recueilli les témoignages de « dizaines de fonctionnaires, diplomates, agents (anciens comme actuels) des services de renseignement américain, russe et européen, ainsi que des lobbyistes et investisseurs américains proches de l’administration [Trump] ».

La paix par le commerce, vraiment ?

Opportunisme indécent ? Cynisme crasse ? Non, pour Steve Witkoff, ces projets tous azimuts sont la garantie d’une paix durable : « Si nous faisons tout cela, que tout le monde prospère et y participe, et que chacun y trouve son compte, cela constituera naturellement un rempart contre de futurs conflits dans cette région », jure l’ancien promoteur immobilier.

Il y a tout lieu d’en douter. D’abord, parce que nul ne sait si l’exécutif russe est sérieux dans sa volonté d’approfondir ses liens économiques avec les États-Unis, ou s’il s’agit simplement de gagner du temps et les faveurs de Donald Trump.

« Les États-Unis ont une équipe de promoteurs immobiliers, qui réfléchit en termes de deal. Mettre en avant ces projets est une manière de parler leur langue et de transformer le sujet “Ukraine” en petit caillou qui empêcherait d’avancer dans d’autres grands projets conjoints », décrypte Tatiana Kastouéva-Jean, directrice du Centre Russie-Eurasie de l’Institut français des relations internationales (Ifri).

Des sources gouvernementales russes expliquaient de fait, en avril, dans le Moscow Times, comment les questions économiques étaient vues par le Kremlin comme « des incitations susceptibles d’intéresser Trump » et « d’empêcher les discussions de se limiter à un ordre du jour restreint » – autrement dit, comme une manière d’esquiver les négociations sur la fin de la guerre en Ukraine, qui n’intéressent pas Vladimir Poutine pour le moment.

Dès la prise de fonctions du milliardaire, tous les ministères russes ont été invités à soumettre des idées de projets « conçus sur mesure pour Donald Trump », « réalisables en un seul mandat » et présentant un « fort attrait médiatique », détaille le Moscow Times.

L’envoyé spécial Kirill Dmitriev a parfaitement reçu le message. Ces derniers mois, il a lancé deux idées qui semblent conçues dans l’unique but d’attirer l’attention et de flatter l’ego du président états-unien : celle d’une mission spatiale conjointe Russie–États-Unis vers Mars, et la construction d’un tunnel qui relierait les deux pays en passant par la Sibérie et l’Alaska.

Peu importe qu’Elon Musk, avec qui il entendait concrétiser ses ambitions spatiales, soit désormais en guerre ouverte contre Donald Trump. Peu importe également que la plupart des experts s’interrogent sur l’intérêt et la faisabilité d’un tel tunnel : le banquier devenu diplomate l’a d’ores et déjà baptisé le « Tunnel Trump-Poutine » et en fait la promotion à coups de vidéos sur les réseaux sociaux. Interrogé sur cette idée, Donald Trump l’a jugée « intéressante ».

Diviser le camp occidental

Pour Tatiana Kastouéva-Jean, le discours russe sur la coopération économique n’est toutefois pas une pure coquille vide. Il remplit une triple fonction : c’est pour Moscou une « manière de ne pas perdre le soutien de Trump, de maintenir son attention », mais aussi un moyen de « tirer des avantages économiques » si certains projets venaient à se concrétiser, dans un contexte où l’économie russe souffre. C’est enfin la possibilité de « diviser le camp occidental » en agitant la concurrence entre entreprises états-uniennes et européennes dans l’hypothèse d’une réouverture du marché russe.

Dans tous les cas, l’idée de Steve Witkoff d’un commerce qui adoucirait les mœurs semble bien éloignée des réalités de la politique étrangère russe de ces dernières décennies. Le fait que l’Europe et les États-Unis aient massivement investi dans les infrastructures énergétiques post-soviétiques « n’a pas empêché le Kremlin de mener des agressions à l’étranger », rappelle l’essayiste Melik Kaylan, auteur de plusieurs livres sur les relations entre États-Unis, Russie et Chine : cela a même eu l’effet inverse, avec « les entreprises pétrolières et les banques [occidentales – ndlr] exerçant des pressions pour empêcher les sanctions » contre la Russie.

Dans ce jeu d’intérêts mêlés, « Poutine sait qu’il détient les investissements en otage, et non l’inverse. Rien de ce qu’il fera ne poussera les entreprises étrangères à sacrifier leurs investissements massifs », prédit-il encore.

Justine Brabant


Signatures: 0
Répondre à cet article

Forum

Date Nom Message