Israël / Palestine : anatomie d’un siècle de colonisation

mercredi 10 décembre 2025.
 

La France a reconnu l’État de Palestine. Enfin, pas exactement : cette reconnaissance est entourée de conditions coloniales occidentalisantes, allant à l’encontre des droits des Palestiniens. Cette demi-reconnaissance constitue un écran de fumée pour mieux cacher la complicité d’Emmanuel Macron et de ses gouvernements successifs face au génocide à Gaza.

Aucune sanction n’a été prise par les autorités européennes pour l’empêcher : ni embargo sur les armes livrées à Tsahal, ni suspension de l’accord d’association entre l’Union européenne et Israël, ni sanction concrète de Netanyahu et ses ministres. L’Insoumission vous propose de revenir sur plus d’un siècle de colonisation à Gaza, jusqu’au génocide qui se poursuit en Palestine.

Dans le monde, les opinions publiques continuent se de mobiliser pour la fin des messages et la création d’un État palestinien libre et souverain dans les territoires définis par les résolutions de l’ONU de 1967, ainsi que la fin de l’apartheid (reconnu par l’avis de la Cour Internationale de Justice du 19 juillet 2024) dans le territoire de l’état d’Israël. Notre article.

Les premières colonies juives : un projet de l’élite sioniste

L’existence des premières colonies reflète davantage un souhait de l’élite sioniste plutôt que du peuple juif en lui-même. Le 2 novembre 1917, alors que la Guerre bat toujours son plein en Europe, la Déclaration Balfour est avancée : il s’agit d’une lettre du ministre des Colonies britannique à Lord Lionel Rothschild, portant sur la fondation de colonies juives en Orient, sur le site de la future Palestine mandataire. Il s’agit selon les termes de l’époque, de constituer un « foyer national pour le peuple juif ». Ce territoire, encore ottoman au moment de la Déclaration, n’est effectivement contrôlé par l’Empire britannique qu’en 1923. Même si le document précise que les droits des non-juifs devront être respectés, l’installation de nouveaux colons en Palestine n’a pas tardé à déclencher l’hostilité des populations arabes déjà présentes.

D’après une étude de Sergio DellaPergola parue en 2001, le recensement de 1922 donnait une population de 84 000 juifs en Palestine mandataire, et 630 000 juifs en 1947, soit une augmentation de 7,5 fois en 25 ans. Les juifs représentent alors un tiers de la population palestinienne totale. Plusieurs épisodes d’émeutes violentes contre la colonisation et le mandat britannique éclatent dans les années 1920 et 1930, culminant avec la Grande Révolte arabe (1936-1939). C’est à cette époque que David Ben Gourion, directeur de l’Agence juive et futur Premier ministre d’Israël, résume ainsi la situation :

« Ne nous racontons pas d’histoire… Politiquement, nous sommes les agresseurs et ils se défendent… C’est leur pays, parce qu’ils y habitent, alors que nous voulons venir ici et coloniser, et de leur point de vue, nous voulons nous emparer de leur pays » cité dans Simha Flapan, « Zionism and the Palestinians » (1979).

Suite à la Grande Révolte, le Troisième Livre blanc est publié par le gouvernement britannique le 17 mai 1939. Ce document vient limiter la vente de terres aux colons juifs, fixe un quota d’immigration en Palestine et promeut l’indépendance de celle-ci dans les dix ans à venir. Immédiatement, la lutte contre le Livre blanc est promulguée par Ben Gourion et les sionistes, au moment où de plus en plus de juifs décident de quitter l’Europe centrale pour des raisons évidentes. Pendant la Guerre, le programme de Baltimore de 1942 prévoit d’établir un État juif sur tout le territoire de la Palestine. En 1944, et jusqu’en 1948, éclate la révolte juive : 300 Britanniques et des milliers d’Arabes sont tués par les forces armées sionistes, la plupart au cours d’attentats.

Néanmoins, l’opinion publique générale évolue avec les conséquences de la Shoah, et l’idée d’établir une nation juive en Orient progresse suffisamment pour qu’en 1947 soit votée une résolution par l’ONU concernant le plan de partage de la Palestine mandataire, ce qui ouvre la voie à la création de l’État d’Israël l’année suivante.

1948, effacer la Palestine arabe

La résolution 181 du 29 novembre 1947 acte la partition de la Palestine mandataire en deux zones, l’une d’elles étant appelée à devenir Israël, l’autre un État arabe. Il faut savoir que l’État juif délimité par le plan de partage couvrait une superficie nettement plus grande que les colonies juives de l’époque, ce qui laissait un vaste espace où installer des colons. La résolution 181 apportait des garanties, notamment sur l’administration de Jérusalem, qui devait rester une ville internationale sous l’égide de l’ONU.

Néanmoins, cela ne suffisait pas pour les éléments les plus radicaux du mouvement sioniste. Avant même la création officielle de l’État d’Israël, le Plan Daleth de mars 1948 prévoyait selon Ilan Pappé, l’expulsion forcée des Arabes palestiniens. La première décision du nouveau gouvernement israélien est d’annuler les dispositions du Troisième Livre blanc de 1939, et donc de lever les restrictions concernant l’immigration juive en Palestine. À ce moment, Yossef Weiz, haut responsable sioniste au Fonds national juif, déclare sans ambiguïté qu’« il doit être clair qu’il n’y a pas d’espace dans le pays pour deux peuples […] Il n’y a pas d’autre moyen que de transférer les Arabes d’ici vers les pays voisins, de les transférer tous », cité par Benny Morris, dans The Birth of the Palestinian Refugee Problem 1947/1949, Cambridge University Press, 1987, p. 27.

En 1967, au moment de la Guerre des Six Jours, Charles De Gaulle déclare dans une conférence de presse le 27 novembre :

« On pouvait se demander, en effet, et on se demandait même chez beaucoup de Juifs, si l’implantation de cette communauté sur des terres qui avaient été acquises dans des conditions plus ou moins justifiables et au milieu des peuples arabes qui lui étaient foncièrement hostiles, n’allait pas entraîner d’incessants, d’interminables frictions et conflits. »

En effet, la guerre n’a pas tardé à éclater entre les Juifs et les Arabes, en 1948-1949. C’est au cours de ces 10 mois de conflits qu’a lieu la Nakba, la Catastrophe. 750 000 des 900 000 Palestiniens présents sur le nouvel espace israélien sont chassés, selon l’historien israélien Ilan Pappé. Si les soldats et notamment les soldates israéliennes capturé·e·s sont relativement bien traité·e·s par les autorités palestiniennes, les quelques 8 000 Arabes faits prisonniers sont enfermés dans de véritables camps, où le travail forcé est pratiqué, sous la surveillance de membres de milices sionistes d’extrême droite telles que l’Irgoun et le Léhi. Certains prisonniers ne seront libérés qu’en 1955, malgré la pression du Comité international de la Croix-Rouge. (Shai Gortler et Umar al-Ghubari, Remembering the Prisoners of War Camps, Zochrot, 2024).

Certaines sources, dont les mémoires de Ben Gourion, font état d’une frénésie de destruction et surtout de pillage des biens immobiliers et mobiliers palestiniens par les populations juives du nouveau Israël. Selon Benny Morris, les Palestiniens réfugiés à l’étranger se voient refuser le droit au retour et leurs biens sont confisqués (Benny Morris, 1948, Yale University Press, 2008). La réquisition massive de maisons et édifices servira à accueillir de nouveaux colons israéliens dans les années à venir. Les criminels de guerre israéliens ont presque tous été amnistiés à la fin de la guerre (Adam Raz, « Classified Docs Reveal Massacres of Palestinians in ’48 – and What Israeli Leaders Knew » [archive], Haaretz, 9 décembre 2021).

Mais la colonisation ne se résume pas au déplacement forcé de la population, elle s’accompagne de destructions colossales et de crimes contre la mémoire même du peuple palestinien. Comme le rappelle un article du site Aircrige (l’Association internationale de recherche sur les crimes contre l’humanité et les génocides) :

« 1948, c’est avant tout une tragédie humaine de premier plan. 80 à 85 % des villages arabes passés sous contrôle israélien ont été tout simplement rasés, leur population chassée, et ce en dehors de tout fait de guerre. »

« Entre les mois d’avril et mai 1948, la presse palestinienne, source de première importance, a été confisquée et détruite, les événements de la guerre n’ont plus été couverts après cette date. La totalité du patrimoine culturel écrit a été dévalisée, les archives des conseils locaux, celles des hôpitaux, des écoles, les bibliothèques privées, les papiers de famille et les mémoires personnels. »

La destruction des archives par les Israéliens rend difficile l’accès à l’histoire palestinienne. C’est la volonté d’effacer entièrement le peuple palestinien afin d’ériger sur ses terres un tout nouvel État, aux populations venues de l’étranger, et plus précisément, du monde occidental et blanc. La mise en route d’un nouveau suprémacisme est dès lors évidente.

Une succession de conflits coloniaux

La guerre de 1948-49 a été un événement particulièrement brutal pour le peuple palestinien, mais malheureusement, ce ne sera que le début. L’année 1956 marque l’affaire de la Crise du Canal de Suez. La France, le Royaume-Uni et Israël s’associent pour tenter de renverser le président égyptien Nasser et de reprendre le contrôle du Canal, récemment nationalisé. C’est au cours de la Crise qu’a lieu une confrontation directe avec l’Égypte et la première occupation de la Bande de Gaza.

Beaucoup de civils palestiniens ont été tués selon l’Agence des Nations unies pour les réfugiés palestiniens (UNRWA). Ben Gourion désirait à l’époque l’annexion de Gaza, mais les pressions égyptiennes et américaines feront échouer ce plan. La brutalité de l’assaut israélien contre les populations à Gaza et Rafah trouve un écho dans les paroles du futur Premier ministre Ariel Sharon, alors militaire de l’État hébreu (interview avec le général Ouze Mehram en 1956).

« J’ai tué 750 Palestiniens d’un seul coup (à Rafah en 1956). Je voulais encourager mes soldats à violer les filles arabes, car la femme palestinienne est une esclave pour les Juifs, et nous leur faisons de toute façon ce que nous voulons et personne ne nous dit ce que devons faire, mais nous disons aux autres ce qu’ils doivent faire. »

« Je ne connais pas cette chose appelée Principes internationaux. La femme palestinienne et son enfant est plus dangereuse que l’homme, parce que l’existence des enfants palestiniens implique que des générations continueront, mais l’homme cause un danger plus limité. »

Ariel Sharon était déjà responsable en 1953 du Massacre de Qibya, conséquence d’un raid israélien contre un village arabe. Cet acte fut comparé à l’époque aux massacres commis pendant la Deuxième Guerre mondiale par les nazis. (Luc Rosenzweig, Ariel Sharon, Paris, Perrin, 2006). Le colonel Ariel Sharon est alors soutenu par Ben Gourion au moment des faits. L’Unité 101 qu’Ariel Sharon dirige devient malheureusement un modèle pour Tsahal, l’actuelle armée génocidaire israélienne.

Une décennie plus tard, la Guerre des Six Jours a entraîné l’expulsion de 325 000 Palestiniens, conjointement à l’occupation du Sinaï et du Golan par les troupes israéliennes. C’est également en 1967 que l’armée israélienne annexe Jérusalem-Est, envers et contre toutes les résolutions de l’ONU. Ce conflit provoque indirectement la Guerre du Kippour en 1973. Le soutien américain à Israël provoque l’embargo des pays pétroliers arabes, le 17 octobre. C’est ainsi que le premier choc pétrolier survient. Si à partir de 1973, on constate une réduction des opérations militaires israéliennes à l’étranger, la scène politique nationale se radicalise avec l’arrivée au pouvoir de la droite conservatrice, via le parti du Likoud en 1977, puis la fondation du parti d’extrême droite Shas dans les années 1980.

Israël envahit néanmoins le sud du Liban en 1982 pour chercher les dirigeants de l’Organisation de libération de la Palestine. Dans les années 70 et 80, Israël exporte son armement et ses méthodes de répression des civils en Amérique du Sud, où l’État hébreu devient le premier fournisseur des dictatures de Pinochet, Videla mais aussi Alfredo Stroessner au Paraguay.

Au Moyen-Orient, la guerre entre les Israéliens et les Palestiniens se poursuit, au travers des deux Intifadas, dans les années 1990 et 2000. Les Accords d’Oslo de 1993 marquent une courte période de détente, et la création de l’Autorité nationale palestinienne, appelée à représenter les Arabes vivant dans la Bande de Gaza et la Cisjordanie. L’État de Palestine devient membre observateur de l’ONU en 2012.

Cela n’empêche pas Israël de décréter en 2007 un blocus de la Bande de Gaza, ni d’entreprendre régulièrement des opérations militaires sur les territoires palestiniens. Plusieurs courts épisodes de guerre ont lieu entre l’État hébreu et ses voisins, contre le Liban en 2006, à Gaza en 2009, 2012 et 2014, avec en prime, le 31 mai 2010, l’attaque d’une flottille de navires humanitaires venus briser le blocus. Certains observateurs considèrent que dès 2007, Gaza s’apparente à un « camp de concentration » à ciel ouvert.

Le 7 octobre 2023, ou la grande amnésie médiatique

Au moment des attentats du 7 octobre 2023 commis par le Hamas, tuant 1 200 israéliens, beaucoup de grands médias se sont comportés comme s’il s’agissait d’une année zéro de l’affrontement israélo-palestinien. Ils ont oublié cent ans de colonisation, débutée officiellement plus d’un siècle plus tôt, se sont comportés de manière anhistorique.

Il ne s’agit certainement pas du premier acte terroriste commis, et même l’ampleur du 7 octobre ne parvient pas à expliquer le parti-pris médiatique en faveur d’Israël, qui commence seulement à voir ses soutiens baisser face au génocide. Sa réaction devenant d’abord un nettoyage ethnique, puis un génocide. Les médias ont aussi oublié que des attentats et des assauts historiques ont été commis par des Israéliens, comme les massacres de Sabra et Chatila en 1982, d’Hébron en 1994 ou encore de Cana en 1996.

Néanmoins, des voix dissidentes se sont élevées dans un contexte difficile. Dès 11 octobre 2023, Charles Enderlin, ancien correspondant à Jérusalem pour France 2, a accusé Netanyahou d’avoir favorisé le Hamas au détriment du Fatah afin d’extrémiser les instances palestiniennes et d’en éliminer l’aile gauche. Il faut rappeler que le Hamas a été fondé en 1987 et que dès lors, « Pendant vingt ans, les Israéliens vont soutenir l’islam radical à Gaza, représenté par l’« union islamique », alors qu’il s’agit de la branche la plus extrémiste des Frères musulmans. Tout cela jusqu’en août 1988, où les Israéliens découvrent que la charte du mouvement que Yassine a créé, le Hamas, prévoit la destruction d’Israël… » Charles Enderlin poursuit et affirme que « le blocus de Gaza ne visait pas du tout à renverser le Hamas. À plusieurs reprises, l’armée israélienne a su où se trouvait sa direction politique et militaire, mais à aucun moment elle n’a reçu l’ordre de les liquider. »

L’objectif de Netanyahou, qui gouverne actuellement une coalition réunissant la droite conservatrice du Likoud et des partis d’extrême droite sioniste tels que le Shas, mouvement ultra-orthodoxe, semble avoir trouvé le moyen de légitimer une réaction brutale et expansionniste : faire monter l’islamisme. Il ne faut pas oublier qu’en 2016, le ministre de la Défense israélien, Moshé Yaalon, disait « préférer Daesh à l’Iran », sans que cela ne déclenche de polémique dans son pays.

Aujourd’hui, il ne s’agit pas sûrement de contester le droit à Israël d’exister. Le droit international l’a déjà exprimé clairement depuis 1947, les insoumis ne le contestent en rien, contrairement à ce que les menteurs de plateaux peuvent affirmer.

Cependant, il ne faut pas nier et toujours rappeler l’existence de crimes avérés de la part des colons sionistes, ni le fait qu’aujourd’hui Israël est gouverné par une droite extrême, qui atteint les plus hauts degrés de l’identitarisme, du cléricalisme, du suprémacisme blanc et du racisme. Déjà en son temps, Ariel Sharon se revendiquait des idées du sionisme révisionniste, courant représenté dans les années 1930 par Vladimir Jabotinsky, représentant de l’extrême droite juive. Benyamin Netanyahou en est le digne héritier. Son père, Benzion Netanyahou, fut d’ailleurs le secrétaire de Jabotinsky. C’est l’occasion de rappeler que l’organisation Betar de Jabotinsky a notamment fait ses classes dans l’Italie mussolinienne, entre 1934 et 1938, et que leur école navale a participé aux guerres coloniales contre l’Éthiopie, en 1935-36.

Il semble qu’il ait fallu attendre plus de deux ans de guerre totale à Gaza et au moins 200 000 morts directs et indirects, essentiellement des civils, pour que l’opinion médiatique générale daigne amorcer un début de réaction. Aujourd’hui, la Palestine aussi a le droit d’exister. Son territoire était initialement composé d’une très grande majorité d’Arabes musulmans, comme le prouve le recensement de 1922.

Dans le monde, les opinions publiques continuent se de mobiliser pour la fin des messages et la création d’un État palestinien libre et souverain dans les territoires définis par les résolutions de l’ONU de 1967, ainsi que la fin de l’apartheid (reconnu par l’avis de la Cour Internationale de Justice du 19 juillet 2024) dans le territoire de l’état d’Israël.

Par Victor Gueretti


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