Alternance : quand les écoles privées se gavent de subventions et broient les étudiants

samedi 13 décembre 2025.
 

Sous la noble promesse de l’emploi pour tous, un système à deux vitesses s’installe. Des milliards d’euros d’aides publiques, des écoles privées qui poussent à toute allure et derrière la vitrine d’un « modèle gagnant-gagnant » ce sont des milliers d’étudiants précarisés.

Alors que le gouvernement vante le succès record de l’alternance pour expliquer la baisse du chômage, une enquête publiée par Mediapart révèle les dérives d’un système à la dérégulation inquiétante.

L’alternance, nouveau totem de la politique de l’emploi

Depuis 2020, les aides massives à l’embauche d’apprentis ont explosé : chaque jeune recruté ouvre droit à une prime de 6 000 euros versée à l’entreprise. Résultat : l’alternance est devenue l’un des principaux leviers statistiques de la baisse du chômage. Selon Les Échos, cet essor explique « une grande part » du recul du nombre de chômeurs, notamment chez les jeunes. Mais cette embellie masque une autre réalité. Comme le soulignait déjà Le Monde, cette politique « gonfle artificiellement » les chiffres de l’emploi : les apprentis sont comptabilisés comme salariés, même lorsque leur formation ne débouche sur aucun diplôme ni sur un emploi durable.

En d’autres termes, les chiffres s’améliorent, mais les trajectoires réelles se dégradent. Et la bulle pourrait bientôt éclater : selon Franceinfo, près de 65 000 postes en alternance pourraient être supprimés dans les prochains mois. Derrière la vitrine du « succès français de l’apprentissage », la machine montre déjà ses failles.

EBM Business School : la success story qui tourne au scandale

C’est dans ce contexte que Mediapart a publié, le 4 novembre 2025, une enquête fouillée sur EBM Business School, école privée en plein essor, symbole des dérives du secteur. Fondée en 2020, l’école s’est engouffrée dans la vague de l’apprentissage à 100 % subventionné, formant aujourd’hui plus de 4 000 jeunes sur douze sites en France. Une réussite fulgurante… en apparence. Car les résultats aux examens sont catastrophiques : à Nice, seuls 19,7 % des étudiants ont obtenu leur BTS « Management commercial opérationnel », contre 66,5 % au niveau national. À Gennevilliers, le taux chute à 25 % pour le BTS « Gestion de la PME ».

« Ils m’ont fait perdre deux ans de ma vie », raconte Nadia, ancienne apprentie, citée par Mediapart. Placée par son école dans un restaurant, elle servait les clients et faisait la plonge jusqu’à minuit, bien loin de la formation bénéfique commerciale promise. Même scénario pour des dizaines d’étudiants envoyés dans la restauration rapide ou les supermarchés, à des postes sans lien avec leur diplôme.

Les conditions d’apprentissage sont à la hauteur de ce désordre : journées d’essai gratuites, surveillance à distance, pression sur les étudiants chargés eux-mêmes de « placer » leurs camarades en entreprise. Sur le site de Villeneuve-la-Garenne, jusqu’à 65 % des contrats d’apprentissage ont été rompus en 2022-2023 selon la plateforme InserJeunes. Un chiffre que l’établissement conteste, tout en reconnaissant des « difficultés d’adéquation entre les postes et les formations ».

Des aides publiques sans contrôle réel

Derrière ce fiasco éducatif, un modèle économique redoutablement rentable. Chaque centre de formation perçoit environ 7 000 euros par an et par étudiant. À cela s’ajoutent les salaires pris en charge par les employeurs, eux-mêmes subventionnés. Résultat : les écoles privées comme EBM engrangent des financements publics massifs, sans contrôle pédagogique strict.

Mediapart rappelle que quatre sites d’EBM ont été inspectés en 2025 par les missions de contrôle du ministère de l’Éducation nationale, bien qu’aucun résultat n’ait encore été rendu public. En clair : les organismes privés profitent de fonds publics, mais l’État ferme les yeux sur les pratiques internes. « EBM se présente comme une école de la deuxième chance, mais en réalité, elle la retire aux étudiants », résume un ancien formateur cité dans l’enquête.

Un succès en trompe-l’œil

Au-delà du cas EBM, c’est tout le modèle de l’alternance subventionnée qui interroge. Derrière les chiffres flatteurs, les ruptures de contrat se multiplient, les formations se déqualifient, et les jeunes sortent fragilisés. Loin d’être une réponse structurelle au chômage, l’apprentissage est devenu une variable d’ajustement statistique et un marché lucratif pour les acteurs privés.

L’État dépense chaque année plus de 8 milliards d’euros pour soutenir l’apprentissage, selon Mediapart, sans évaluation sérieuse de l’efficacité des dispositifs. Pendant ce temps, les formations publiques voient leurs moyens se réduire, et les jeunes des milieux populaires s’endettent ou décrochent.

Les témoignages d’anciens étudiants dressent un tableau implacable : promesses non tenues, emplois fictifs, abandon progressif des exigences pédagogiques. Dans les écoles comme EBM, les étudiants deviennent les variables d’un modèle qui préfère la rentabilité au savoir.

Par Antoine Tamberi


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