Les mensonges, les menaces et les petits calculs du « prisonnier » Sarkozy

jeudi 25 décembre 2025.
 

Dans « Le Journal d’un prisonnier », en librairie le 10 décembre, l’ancien président multicondamné peaufine son image de martyr d’une prétendue « haine » des juges à son égard. Au risque du pathétique et d’arrangements multiples avec les faits.

https://www.mediapart.fr/journal/fr...[HEBDO]-hebdo-20251213-060506&M_BT=1489664863989

En refermant les 216 pages du Journal d’un prisonnier de Nicolas Sarkozy, à paraître le 10 décembre chez Fayard, propriété de son ami Vincent Bolloré, on est en droit de se demander si l’ancien président de la République n’est pas avant tout prisonnier de lui-même. Son livre est un récit à la première personne de son expérience carcérale de vingt et un jours à la prison de la Santé à la suite de sa condamnation dans l’affaire des financements libyens.

Auteur probablement le plus prolifique de toute l’histoire de la littérature carcérale, Nicolas Sarkozy s’épanche sans retenue sur sa famille (en revendiquant la pudeur des sentiments), s’apitoie sans répit sur son sort (en disant détester se plaindre), fait la courte échelle à l’extrême droite (en assurant ne plus faire de politique), convoque sans relâche la vérité (en multipliant les mensonges) et règle des comptes à tour de bras (en jurant n’en vouloir à personne).

Une charge virulente contre les juges

Nicolas Sarkozy se garde bien de le dire à son lectorat, et pour cause : il est un délinquant désormais deux fois condamné définitivement pour des atteintes à la probité, dans l’affaire Bismuth pour corruption et dans l’affaire Bygmalion pour financement illégal de campagne électorale.

Mais toute l’encre de son stylo Bic – la précision est offerte depuis trois jours par de nombreux médias – ne se concentre que sur un dossier, le scandale libyen, qui l’a amené derrière les barreaux de la prison de la Santé après sa condamnation en première instance pour association de malfaiteurs ; il a fait appel du jugement, et un nouveau procès est prévu en mars 2026.

Mon crime aujourd’hui serait-il de ne pas être de gauche ?

Nicolas Sarkozy

Ce lourd CV judiciaire, inédit pour un ancien président de la République, fait dire à Nicolas Sarkozy que le problème, ce n’est évidemment pas lui et son respect élastique du Code pénal, mais les juges, dont il a fait depuis des années sa poupée vaudou préférée.

« Mon crime aujourd’hui serait-il de ne pas être de gauche ? Ces dernières années, on ne peut que constater la célérité autant que la sévérité de la justice lorsqu’il s’agit de responsables de droite », écrit-il, citant pourtant dans la phrase suivante l’affaire Cahuzac (un ministre… socialiste) pour mieux s’étonner que celui-ci n’ait pas fait un jour de prison – Jérôme Cahuzac, dont la fraude fiscale avait été révélée par Mediapart en 2012, a néanmoins eu droit à un bracelet électronique, ce qu’oublie de mentionner l’écrivain de la Santé.

« L’indépendance de la justice est un principe essentiel dans notre République. Je serai le dernier à le contester alors que, président, je n’ai jamais été suspecté de la plus petite intervention en la matière », ajoute Nicolas Sarkozy, qui omet ses rendez-vous secrets à l’Élysée avec le procureur Philippe Courroye, alors chargé de l’affaire Bettencourt. Procureur auquel il a d’ailleurs remis en main propre l’insigne de l’ordre national du Mérite, en 2009.

« On oublie trop souvent que la contrepartie nécessaire de l’indépendance, c’est l’impartialité. De ce point de vue, que dire du fait que j’ai été par deux fois jugé par des présidentes de tribunal et de cour qui avaient publiquement manifesté et pris clairement position politiquement contre moi ? », ose encore l’ancien chef de l’État. Il n’hésite pas à réécrire l’histoire à sa façon, car si ce qu’il dit était aussi éclatant, il aurait pu réclamer la récusation de ses juges avant ses procès. Ce qu’il s’est bien gardé de faire.

Mais pour lui, les juges ne jugent pas en droit quand cela le concerne. Le but est de l’humilier, lui et sa famille, parce qu’il est Nicolas Sarkozy, et rien d’autre : « Pourquoi fallait-il imposer toutes ces cruautés et ces vexations à ma famille ? Je voyais les miens souffrir inutilement. Cela me rendait fou de colère et de douleur. Tenter de m’abattre aussi injustement ne suffisait-il donc pas ? Il fallait, de surcroît, blesser ma famille. »

« Et en bafouant mon innocence, on a abaissé la France. Il suffit, pour s’en convaincre, de lire la presse internationale qui a beaucoup critiqué l’outrance de ma condamnation », conclut celui qui ne s’embarrasse pas non plus avec l’idée de citer des exemples précis d’articles de ladite presse internationale pour illustrer son propos.

« Rien, absolument rien, ne justifiait cette décision d’une brutalité inouïe. Bien sûr que la détention provisoire existe dans notre arsenal juridique pour ceux qui pourraient être tentés de se soustraire à la justice, cela n’a jamais été mon cas », tempête l’ancien président de la République, qui trompe une fois de plus son monde : il n’a pas été incarcéré à cause d’un potentiel risque de fuite mais au regard de « l’exceptionnelle gravité » des faits pour lesquels il a été condamné à cinq ans de prison ferme, a expliqué le tribunal.

Des mensonges éhontés sur Mediapart

C’est une autre récurrence de la langue sarkozyste : honnir Mediapart. « À l’origine de toute l’affaire, il y a l’officine Mediapart et ce fameux document dont le tribunal correctionnel de Paris a jugé que “le plus probable est qu’il soit un faux” », écrit Nicolas Sarkozy au sujet de la note dite « Moussa Koussa » révélée par Mediapart en avril 2012. « Le faux est établi », assène-t-il, à tort. Il est particulièrement bien placé pour savoir qu’à trois reprises, et jusque définitivement devant la Cour de cassation en 2019, la justice a jugé que la note Moussa Koussa n’était ni un faux intellectuel ni un faux matériel.

L’ancien président de la République ainsi que son lieutenant Brice Hortefeux, qui s’était joint à sa plainte pour faux et usage de faux, ont même dû verser à Mediapart de l’argent après avoir perdu leur procès. Mediapart s’en est déjà expliqué plusieurs fois : la phrase du tribunal de Paris, qui qualifie de « probablement faux » la note Koussa, est une incongruité juridique et factuelle.

Juridique, parce que le tribunal n’était pas saisi de l’examen de cette note et il y avait déjà une autorité de la chose jugée sur la question.

Factuelle, parce que la note Koussa révélait : 1) une promesse de financement du régime Kadhafi dans la perspective de la campagne présidentielle de 2007, dont la justice a finalement trouvé la trace de 6,5 millions d’euros effectivement versés ; 2) l’existence d’une rencontre entre Brice Hortefeux et le terroriste libyen Abdallah Senoussi, qui a réellement existé – mais il y a une erreur probable de date dans la note Koussa, ce qui n’en fait évidemment pas un faux.

Nicolas Sarkozy continue également d’affirmer que la note Koussa fut le déclencheur de l’enquête judiciaire sur l’affaire libyenne. Rien n’est plus faux : l’instruction a été ouverte en avril 2013 (un an après la diffusion de la note en question) à la suite de déclarations sur France 2 de l’agent de corruption Ziad Takieddine et la découverte d’un virement suspect de 500 000 euros sur le compte de Claude Guéant, principal collaborateur de l’ancien chef de l’État.

L’indécente comparaison avec Alfred Dreyfus

Nicolas Sarkozy n’en démord pas. Son sort est comparable à celui du capitaine Dreyfus, synonyme par-delà les siècles de l’erreur judiciaire par excellence : « Certains éditorialistes de gauche ont beaucoup glosé sur la comparaison que j’avais avancée entre l’affaire Dreyfus et la situation que je vivais. Et pourtant, pour tout observateur impartial et connaissant l’histoire, les concordances étaient stupéfiantes. L’affaire Dreyfus prospéra sur la base de faux documents. La mienne débuta sur la base du faux de Mediapart doublé des faux témoignages de Takieddine et du clan Kadhafi. Ces faits sont désormais avérés. »

Il continue : « Dreyfus fut d’abord dégradé devant le front des troupes. On lui retira ses galons et ses décorations. Je fus exclu de la Légion d’honneur devant le front de la nation, sans même attendre l’issue de mon recours auprès de la Cour européenne des droits de l’homme. Dreyfus fut emprisonné à la prison de la Santé. Un endroit que je connais bien désormais. Certes, je n’ai pas été relégué sur l’île du Diable dans la lointaine Guyane. Sur ce point, j’ai eu bien davantage de chance que lui. »

Cela se passe de commentaires.

« Faire du mal » : son désir de vengeance

L’autre personne à laquelle l’ancien président de la République aime à se comparer – en toute simplicité – est le personnage de fiction du roman d’Alexandre Dumas, Le Comte de Monte-Cristo. En citant l’œuvre de Dumas dans son livre, Nicolas Sarkozy ne cache désormais plus son désir de vengeance.

Je n’ai pas envie de me rabaisser avec l’idée de faire du mal à ceux qui m’en ont tant fait, mais je sais qu’il va me falloir reconsidérer une partie de mes convictions.

Nicolas Sarkozy

Citation : « Le Comte de Monte-Cristo, que j’avais apporté en prison, délivre un double message. La renaissance, bien sûr, mais aussi la vengeance. Il n’oublie rien. Il retrouve chacun de ses dénonciateurs et leur accorde le châtiment qu’ils méritent. On parle beaucoup de la première, moins de la seconde. La renaissance, je l’aurai. Cela ne fait aucun doute dans mon esprit. Les faussaires, les comploteurs, les menteurs ne peuvent pas gagner sur le long terme. La vengeance, je l’ai déjà dit, ne m’est pas naturelle. Je n’aime pas ce sentiment. Je n’ai pas envie de me rabaisser avec l’idée de faire du mal à ceux qui m’en ont tant fait, mais je sais qu’il va me falloir reconsidérer une partie de mes convictions. »

Dans les dernières pages du Journal d’un prisonnier, Nicolas Sarkozy insiste : « Je n’ai de compte à régler avec personne, si ce n’est avec le mensonge. Celui-ci, je le pourfendrai sans pitié et avec lui, ses auteurs. »

C’est à se demander si l’ex-chef de l’État a vraiment lu Le Comte de Monte-Cristo, dont l’une des leçons est résumée par cette saillie du baron d’Épinay : « La haine est aveugle, la colère étourdie, et celui qui se verse la vengeance risque de boire un breuvage amer. »

Une perfidie contre les familles de victimes du DC-10

On le sait : Nicolas Sarkozy, Brice Hortefeux et Claude Guéant ont été condamnés pour avoir négocié à l’automne 2005, à Tripoli, un pacte de corruption avec le numéro deux du régime libyen, un certain Abdallah Senoussi, alors recherché par la France après sa condamnation pour terrorisme – il est l’organisateur de l’attentat contre l’avion de ligne DC-10 d’UTA, qui a fait 170 morts en 1989.

Les familles du DC-10, constituées parties civiles au procès libyen, ont d’ailleurs été officiellement reconnues par le tribunal de Paris comme victimes des tractations présumées de Brice Hortefeux et Claude Guéant – que Nicolas Sarkozy ne nomme ici pas autrement que « mes collaborateurs »… – avec le terroriste Senoussi. Pour rappel : les premiers fonds versés pour le financement occulte de la campagne de 2007 l’ont été juste après les rencontres secrètes de Guéant et Hortefeux avec Senoussi, le tout en présence de l’intermédiaire Ziad Takieddine et dans le dos de l’ambassade de France en Libye.

L’ancien président de la République ne dit rien de tous ces éléments mis au jour par l’enquête et sur lesquels il a buté pendant le procès. Il préfère s’en prendre à sa manière aux familles de victimes, après avoir pris soin de saluer leur témoignage « émouvant » à la barre du tribunal : « Il me paraissait difficile que l’on me reproche des relations diplomatiques avec le régime libyen alors que les familles de victimes de l’attentat avaient elles-mêmes négocié avec lui l’accord d’indemnisation à hauteur d’un million d’euros pour chacune. Parler avec les représentants de ce régime n’était donc pas répréhensible. »

Nicolas Sarkozy n’a évidemment jamais été condamné pour avoir « parlé » avec le régime libyen.

La découverte de la prison

Dans Le Journal d’un prisonnier, qui aurait pu s’intituler « Vingt et un jours dans le “quartier VIP” de la prison de la Santé, avec cellule individuelle, officiers de sécurité à proximité et visites quotidiennes », Nicolas Sarkozy raconte également avec force détails ses trois semaines de détention. Et il est clair que ce fut une découverte pour l’ancien ministre de l’intérieur, pourtant chargé de ces sujets Place Beauvau : « Je fus frappé par l’absence de toute couleur. Le gris dominait tout, dévorait tout, recouvrait toutes les surfaces », écrit-il, décrivant aussi l’impossibilité de « regarder par la fenêtre ».

L’ex-chef de l’État a clairement été marqué par la violence carcérale qui touche quiconque entre en prison. Mais son récit a quelque chose d’indécent, là encore, au regard de son bilan en la matière, comme en ont témoigné plusieurs ancien·nes détenu·es sur le plateau de « À l’air libre » et dans cette tribune signée Noa Khamallah. « Votre justice ne connaissait ni nuance ni pitié. Elle frappait fort, elle frappait vite. Aujourd’hui, vous réclamez précisément ce que vous avez refusé aux autres : la compassion, la mesure, le temps », pouvait-on notamment y lire.

La fusion avec l’extrême droite

Le Journal d’un prisonnier est aussi un livre avec un dessein politique. Nicolas Sarkozy y réserve un sort tout particulier à Marine Le Pen, dont il a « apprécié [les] déclarations publiques à la suite de [s]a condamnation, qui étaient courageuses et dépourvues de toute ambiguïté ». « Certes, le contexte judiciaire pouvait nous rapprocher », admet-il en référence à la condamnation de la cheffe de file du Rassemblement national (RN) dans l’affaire des assistant·es européen·nes – dont le procès en appel s’ouvrira le 10 janvier. Mais il n’empêche : ce soutien l’a tout de même touché.

Tant et si bien que l’ancien chef de l’État a pris son téléphone pour passer un coup de fil à la triple candidate à la présidentielle, lui assurant au passage qu’il n’appellerait jamais plus au « front républicain » contre le RN. « Je l’assumerai en prenant le moment venu une position publique sur le sujet », lui aurait-il dit. Un peu plus tard dans le livre, il s’exprime sur l’avenir de la droite française – famille politique qu’il s’est pourtant évertué à détruire ces dernières années – en appelant au « rassemblement le plus large possible, sans exclusive ni anathème ».

Passons sur le passage ridicule durant lequel Marine Le Pen aurait demandé à Nicolas Sarkozy de transmettre à son épouse son « admiration » pour « l’élégance avec laquelle elle a jeté à terre la bonnette du micro de Mediapart », « avec une classe et une douceur remarquables ». Et revenons à l’essentiel : l’ancien président de la République achève ici sa fusion avec l’extrême droite. Et franchit un Rubicon qu’aucun homme d’État n’avait osé approcher sous la Ve République. Au point de susciter le malaise jusque dans les rangs du parti Les Républicains (LR).

Nicolas Sarkozy évoque également les lettres que le député Sébastien Chenu, vice-président du RN, lui adressait chaque semaine en prison. « Ces textes parlaient de la vie, des sentiments profonds et du respect qu’il portait à ma personne comme à ma famille. J’étais touché aussi bien par la profondeur que par la permanence de ces pensées », écrit-il, plus soucieux des flatteries qu’il inspire aux figures de l’extrême droite que du projet xénophobe et profondément antirépublicain qu’elles portent.

Les amis journalistes

Ô combien Nicolas Sarkozy a apprécié l’offensive médiatique orchestrée par les médias de Vincent Bolloré et l’ensemble du groupe Lagardère, dont il est administrateur. Alors, certes, il ne le dit pas comme cela et préfère lire un billet de Pascal Praud comme « la lettre d’un ami cher qui souffr[e] à [s]a place ». Mais le résultat est le même : les figures phares de la chaîne CNews – qui officient également sur Europe 1 et dans Le Journal du dimanche – lui ont offert un soutien sans faille. « Les éditos courageux de Laurence Ferrari m’ont particulièrement touché », indique-t-il.

L’ex-chef de l’État se dit aussi « très impressionné par la violente prise de position après [s]a condamnation du très calme Alexis Brézet, le directeur du Figaro », qui avait lancé au micro d’Europe 1 : « J’ai honte de la France. » Son éditorial lui a valu une petite explication de texte avec la société des journalistes (SDJ) du Figaro, mais Nicolas Sarkozy, lui, en tire d’autres leçons : « Fallait-il que le choc soit violent pour que cet homme sage et pondéré en arrive à ce point d’exaspération ? Je pourrais dire la même chose de Vincent Trémolet de Villers », affirme-t-il au sujet d’un autre chroniqueur d’Europe 1 – décidément.

Parce que la tentation était sans doute trop grande s’agissant d’un éditorialiste que ses amis d’extrême droite conspuent, l’ancien président de la République a profité du moment « journalistes-friendly » de son livre pour s’en prendre au « très militant Patrick Cohen ». Ce dernier, révèle-t-il, aurait écrit à sa chargée de communication, Véronique Waché, « pour qu’elle [lui] transmette ses pensées amicales au moment de [s]on incarcération ». Et d’ajouter : « Il ne s’en est pas vanté publiquement, et a même par la suite fait plusieurs interventions peu amènes. Le courage a ses limites, mais j’ai apprécié son geste. »

Fabrice Arfi et Ellen Salvi


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