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DesDes drapeaux de la Coordination rurale (CR) et de la Confédération paysanne à quelques mètres de distance, des communiqués et des appels à bloquer signés en commun par les deux syndicats dans plusieurs départements… La mobilisation agricole contre la stratégie ministérielle d’abattage des troupeaux en cas de découverte de cas de dermatose bovine – autrement appelée « DNC » – donne lieu à une convergence insolite entre deux mondes que tout oppose a priori.
La CR, qui est arrivée en tête dans quatorze chambres d’agriculture lors des élections professionnelles de février, a fait campagne sur une haine viscérale de l’écologie et s’en prend régulièrement aux permanences parlementaires de député·es écologistes et aux locaux d’associations environnementales. La « Conf’ » prône au contraire un modèle d’agriculture écologique et s’est mobilisée dernièrement contre les mégabassines ou la loi Duplomb.
Pourtant, depuis le mois de juin et le début de l’épidémie de dermatose bovine, les deux organisations sont sur la même ligne et demandent une vaccination préventive massive du cheptel français, plutôt que l’abattage systématique de l’intégralité des troupeaux d’une ferme. Au point de se retrouver en première ligne face aux forces de l’ordre, mobilisées de manière disproportionnée dans plusieurs fermes, notamment en Ariège, pour empêcher l’arrivée des vétérinaires.
Pour Hugo Blossier, éleveur caprin à La-Roche-Posay (Vienne) et militant au Parti communiste français (PCF), la nécessité d’agir prime sur les divergences idéologiques : « C’est dans ce genre de moments que les choses bougent, il ne faut pas les louper, en dépit des appartenances syndicales, dit-il. Après le mouvement d’opposition à la stratégie sanitaire viendra le moment des contradictions, mais en attendant, il faut en être. »
Dans son département, c’est un tenant de la ligne la plus raide de la CR, Philippe Tabarin, membre de la direction du syndicat et fermement opposé aux militant·es antibassines, qui préside la chambre d’agriculture depuis deux mandats déjà. La convergence est donc loin d’être évidente. La Confédération paysanne s’est d’ailleurs concertée pour bloquer une sortie d’autoroute différente de la CR mardi 16 décembre. Mais il faut en passer par là, selon Hugo Blossier, pour ne pas laisser le champ libre à un seul camp.
Car derrière cette mobilisation, comme en début d’année 2024, c’est à nouveau la représentation du monde agricole et ses liens avec le champ politique qui sont en jeu. Alors que les médias de droite ont pris l’habitude de surjouer l’opposition factice entre écologistes, agriculteurs et agricultrices, et que les représentant·es du Rassemblement national (RN) s’autoproclament régulièrement comme un débouché naturel pour « la ruralité », il est crucial pour la gauche de contester cette hégémonie apparente.
« Il n’y a pas de basculement à l’extrême droite du monde agricole, en tout cas pas plus que dans le reste de la société, affirme ainsi Hugo Blossier. Mais il y a des éléments actifs dans les mobilisations, très visibilisés dans les médias, qui sont d’extrême droite. C’est pourquoi il faut absolument y aller, même si on n’y sera pas forcément bien accueillis. Plus on sera nombreux, plus les journalistes verront notre diversité politique, et plus on libérera la parole de ceux qui n’osent pas encore la prendre. »
Cette stratégie politique a semblé subrepticement porter ses fruits samedi 13 décembre. Dans un échange médiatique qui a beaucoup circulé dans l’écosystème de La France insoumise (LFI), un journaliste de BFMTV se fait corriger par un agriculteur auquel il demandait s’il ne soutenait pas l’extrême droite : « Je ne sais pas si vous avez suivi, mais celle qui nous a très bien défendus cette semaine, c’est Manon Meunier, qui a posé les vrais problèmes à la ministre », se voit-il répondre. Stupeur sur le plateau.
La députée LFI de Haute-Vienne semble avoir gagné la reconnaissance d’une partie du monde agricole en se rendant dans les fermes concernées par des abattages et en interpellant à plusieurs reprises, avec ses collègues, la ministre de l’agriculture, Annie Genevard, dès juillet. À l’Assemblée nationale le 9 décembre, elle l’interrogeait encore sur les abattages, annonçant sa présence le lendemain à la ferme de la famille Lhomme dans le Doubs, à l’appel de la CR et de la Conf’. « Et vous, madame la ministre, où serez-vous ? », lui a-t-elle lancé.
La situation peut rappeler les Comités de défense paysanne d’Henri Dorgères, bras armé d’un “fascisme rural” à la française.
Gaspard d’Allens et Léna Humbert, dans le livre « Greenbacklash »
« Je suis assez proche du monde de l’élevage et du monde agricole, et je vois la douleur que ça représente, quand un éleveur apprend que son troupeau va être abattu », explique Manon Meunier à Mediapart. De manière générale, si LFI a perdu plusieurs député·es sortant·es en 2024 dans des zones rurales, la gauche est montée en compétence depuis 2022 sur les sujets agricoles, du fait de l’émergence de représentant·es directement concerné·es.
Les député·es insoumis·es Loïc Prud’homme, Aurélie Trouvé et Mathilde Hignet sont respectivement technicien à l’Institut national de la recherche agronomique (Inra), ingénieure agronome et ouvrière agricole. Le député écologiste Benoît Biteau est paysan, et sa collègue Marie Pochon est fille et petite-fille de vignerons. Qui plus est, des élu·es de territoires ruraux de gauche pèsent pour faire entendre leur voix, loin des clichés journalistiques.
« Depuis trois ans que je suis élue, je travaille sur les thématiques agricoles et de ruralité. Trois ans que je me rends compte à quel point il est difficile de faire entendre les problématiques des territoires ruraux à l’Assemblée nationale, et c’est vrai pour tout le spectre politique, témoigne Manon Meunier. Quand la DNC a explosé cet été, avant que les mobilisations deviennent ce qu’elles sont devenues, il était très difficile de faire transparaître le sujet jusqu’à Paris. »
La tâche est doublement difficile pour la gauche, qui doit en plus faire face à la stratégie rhétorique de l’« écologie punitive » et à la disqualification globale que subit la posture écologiste de la part du gouvernement et dans certains médias, afin d’empêcher tout débat sur le modèle agricole. Dans le livre collectif Greenbacklash. Qui veut la peau de l’écologie ? (Seuil, 2025), le journaliste Gaspard d’Allens et la chercheuse Léna Humbert expliquent ainsi que l’antiécologisme agit « comme un catalyseur et un puissant unificateur d’un monde agricole pourtant de plus en plus hiérarchisé et inégalitaire ».
« Sur le terrain, la situation peut rappeler les Comités de défense paysanne surnommés les Chemises vertes d’Henri Dorgères, bras armé d’un “fascisme rural” à la française qui, déjà, dans l’entre-deux-guerres, ciblait les fonctionnaires et l’État, appelait à fermer les frontières et réprimait les grèves des travailleurs agricoles », écrivent-ils.
Le député écologiste Benoît Biteau peut témoigner de cette ambiance explosive. Le 11 décembre, alors qu’il était en discussion avec le préfet de l’Ariège pour modérer l’expulsion violente des agriculteurs qui tentaient d’empêcher l’abattage d’un élevage à Bordes-sur-Arize, la CR s’en prenait au même moment à plusieurs boucs émissaires de la colère agricole.
C’est un débat avec mes collègues qui ont affaire à des membres de la CR beaucoup plus radicaux, mais je pense qu’il est utile de leur parler.
Lisa Belluco, députée écologiste de la Vienne
« La CR a dégradé le siège de l’Office français de la biodiversité du département, le siège national de la Ligue pour la protection des oiseaux à Rochefort-sur-Mer, le siège de Nature environnement 17 et ma permanence parlementaire, raconte l’élu. Il y a d’autres députés dans le département, un socialiste, un MoDem, un RN, mais c’est la permanence de l’écologiste qui s’est fait dégommer. On est sur une position antiécolo dogmatique. Ils font de l’écolophobie. »
Pourtant, dès le lendemain, Benoît Biteau, qui élève lui-même des bovins, parlait avec le syndicat, dont plusieurs dirigeant·es se disent d’extrême droite. « Je discute avec les gens de la CR qui veulent parler de dermatose. Ils ont des positions qui sont défendables sur la façon d’appréhender ce problème, assume-t-il. La CR et la Confédération paysanne sont opposées à la stratégie gouvernementale dictée par la FNSEA [Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles – ndlr], qui exige non pas des mesures sanitaires mais des mesures commerciales. »
Lisa Belluco, députée écologiste de la Vienne, a vu elle aussi sa permanence parlementaire vandalisée par la CR ces derniers jours. Elle affirme pourtant avoir été la seule députée de son département à se rendre sur les blocages tenus par la CR en 2024. « Je suis restée très longtemps avec eux, je leur ai dit qu’on n’avait pas les mêmes idées politiques, mais ils s’en sont offusqués, refusant l’assignation à l’extrême droite. C’est un débat avec mes collègues qui ont affaire à des membres de la CR beaucoup plus radicaux, mais je pense qu’il est utile de leur parler », affirme-t-elle, ajoutant que « beaucoup sont des déçus de la FNSEA, qui ne se sentent pas représentés ».
C’est aussi un des aspects que la gauche met en avant pour justifier sa stratégie. Sur la question des abattages, la FNSEA fait bloc autour de la ministre de l’agriculture. Le RN, qui a des intérêts mutuels avec la FNSEA – il joue sur plusieurs tableaux, selon les opportunités et les départements –, est donc « bloqué », estime Manon Meunier. « Le RN ne se positionne pas clairement contre l’abattage total parce qu’il n’ose pas se détacher de la ligne de la FNSEA. Nous, nous proposons un plan sanitaire alternatif à Mme Genevard, avec élargissement de la vaccination, abattage partiel, suivi vétérinaire renforcé des troupeaux », conclut la députée.
Sarah Benhaïda et Mathieu Dejean
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