Comprendre le fascisme avec Clara Zetkin

jeudi 1er janvier 2026.
 

Dans cet ouvrage, l’autrice présente les textes d’auteur.ices antifascistes (dans l’ordre des chapitres : Luigi Fabbri, Antonio Gramsci, Sylvia Pankhurst, Clara Zetkin, Abraham Léon, Léon Trotsky, Wolhelm Reich, Comité de vigilance des intellectuels antifascistes, Georgi Dimitrov, Emma Goldman, George Padmore, Daniel Guérin) qui couvrent l’entre-deux-guerres, de la marche sur Rome aux lendemains de la guerre civile espagnole et montrent comment les gauches ont cherché à comprendre le fascisme et à organiser, en divers lieux et à diverses échelles, la riposte.

Le texte de Clara Zetkin ici donné à lire et présenté est extrait de son rapport pour l’Internationale Communiste de 1923 sur la nature du fascisme.

« Il est évident que nous vaincrons d’autant plus vite cet ennemi perfide que nous aurons une vision claire et précise de sa nature et de ses effets. Jusqu’à présent, il y a eu une grande confusion au sujet du fascisme. Non seulement dans les larges masses de prolétaires, mais aussi au sein de leur avant-garde révolutionnaire, parmi les communistes. L’opinion selon laquelle le fascisme n’était rien d’autre qu’une violente terreur bourgeoise a été défendue et a probablement prévalu par le passé, et il a été historiquement mis sur un pied d’égalité, par sa nature et ses effets, avec la terreur blanche de Horthy en Hongrie. Mais, bien que les méthodes terroristes sanglantes du fascisme et du régime de Horthy soient les mêmes et se retournent également contre le prolétariat, la nature historique des deux phénomènes est extraordinairement différente. La terreur en Hongrie a commencé après une lutte révolutionnaire victorieuse du prolétariat, bien que brièvement ; la bourgeoisie avait temporairement tremblé devant le pouvoir du prolétariat. La terreur de Horthy est une vengeance contre la révolution. L’exécuteur de cet acte de vengeance est la petite caste des officiers féodaux.

Il en va autrement du fascisme. Il n’est en aucun cas la vengeance de la bourgeoisie contre le soulèvement du prolétariat. Historiquement, objectivement, le fascisme apparaît plutôt comme une punition, parce que le prolétariat n’a pas poursuivi et développé la révolution lancée en Russie. Et le porteur du fascisme n’est pas une petite caste, mais ce sont de larges couches sociales, de grandes masses qui s’étendent même jusqu’au prolétariat. Nous devons être conscients de ces différences essentielles si nous voulons en finir avec le fascisme. Nous ne le vaincrons pas par la seule voie militaire — pour utiliser cette expression —, nous devons également le vaincre politiquement et idéologiquement. […]

Des milliers de personnes ont afflué vers le fascisme. Il est devenu un asile pour les sans-abri politiques, pour les déracinés sociaux, pour les démunis et les déçus. Et ce que tous n’espéraient plus de la classe révolutionnaire du prolétariat et du socialisme, ils l’espèrent des éléments les plus capables, les plus forts, les plus déterminés, les plus audacieux de toutes les classes, qui doivent être réunis en une seule communauté. Pour les fascistes, cette communauté, c’est la nation. Ils s’imaginent que la ferme volonté de créer socialement quelque chose de nouveau et de meilleur est suffisamment puis- sante pour surmonter tous les antagonismes de classe. Un État fort, un État autoritaire, qui doit être à la fois leur propre créature et leur outil obéissant.

Il s’élèvera bien au-dessus des différences entre les partis et des oppositions de classe et façonnera le monde social selon leur idéologie, leur programme

Il est évident que, d’après la composition sociale de ses troupes, le fascisme comprend aussi des éléments qui pourraient devenir extrêmement gênants, voire dangereux, pour la société bourgeoise. Je vais plus loin : j’affirme qu’ils pourraient devenir dangereux pour la société bourgeoise s’ils comprenaient où est leur véritable intérêt. En effet (vraiment !), si c’était le cas, ils devraient contribuer le plus tôt possible à l’écrasement de la société bourgeoise et à la réalisation du communisme. Mais les faits ont néanmoins prouvé jusqu’à présent que les éléments révolutionnaires du fascisme ont été dépassés et enchaînés par les éléments réactionnaires. Un phénomène analogue à celui d’autres révolutions se répète. Les couches sociales de la petite et moyenne bourgeoise hésitent d’abord entre les énormes armées historiques du prolétariat et de la bourgeoisie. Les nécessités de leur vie, en partie aussi des aspirations plus nobles, des idéaux plus élevés de leur âme, les font sympathiser avec le prolétariat, tant que celui-ci ne se contente pas d’agir de manière révolutionnaire, mais semble en position de vaincre. Sous l’influence de cette situation, contraints par les masses et leurs besoins, même les chefs fascistes doivent au moins flirter avec le prolétariat révolutionnaire – même s’ils ne sympathisent pas intérieurement avec lui. Mais, dès qu’il apparaît que le prolétariat lui-même renonce à poursuivre la révolution, qu’il se retire du champ de bataille sous l’influence des chefs réformistes craignant la révolution et fidèles au capitalisme, les larges masses des fascistes se placent là où la plupart de leurs chefs – consciemment ou inconsciemment – se situaient dès le début : du côté de la bourgeoisie. »

(Clara Zetkin, « Der Kampf gegen der Fascismus. Bericht auf dem Erwarteiten Plenum des Exekutivkomitees der Kommunistischen Internationale » (20 Juin 1923) ; Ausgewählten Reden und Schriften, vol. 2, Berlin, 1960, p. 689-729 (ma traduction)

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Clara Zetkin (1857-1933) entre dans sa 67e année lorsqu’elle écrit ce rapport sur la nature du fascisme. Elle est malade lorsqu’elle le présente à la session plénière élargie du Comité exécutif de l’Internationale communiste (IC) ; l’un des trois « petits congrès mondiaux », comme les appellera Zinoviev, organisés entre 1922 et 1923, mais sans doute le premier à examiner les causes et la nature du fascisme.

Zetkin est une militante aguerrie, à la tête du « Comité international provisoire contre le fascisme ». Exilée après la promulgation des lois antisocialistes de Bismarck, elle s’installe à Paris en 1882 et participe au congrès de fondation de la IIe Internationale. Dès 1907, elle préside son secrétariat féminin et inscrit le 8 mars dans le calendrier socialiste. Amie de Rosa Luxemburg, elle adhère d’abord au Parti social-démocrate indépendant d’Allemagne (USPD), puis au Parti communiste (KPD).

En juin 1920, elle est avec Paul Levi l’un des deux députés du KPD élus au Reichstag. Elle y restera jusqu’en 1933. Elle est membre du Comité exécutif de l’IC et présidente du Secours rouge international. En sa qualité de doyenne du Reichstag, elle prend la parole à l’ouverture des travaux du parlement, le 30 août 1932, après le raz-de-marée du NSDAP en juillet (37 % des voix, 230 sièges), et appelle à la constitution d’un « front uni de tous les travailleurs pour repousser le fascisme »

Le fascisme, phénomène apparu en Italie, peut-il se traduire dans d’autres réalités politiques et sociales ? Le fascisme peut-il être assimilé à une réaction conservatrice comme une autre, ou doit-il être analysé en fonction de ses « différences spécifiques », notamment sa base sociale ? Le régime qu’il met en place constitue-t-il une simple variante du pouvoir bourgeois ou s’agit-il d’autre chose ?

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Depuis l’automne 1922, l’IC mène un débat intense sur le fascisme. Son IVe Congrès débute quelques jours après la marche sur Rome. Jusque-là, l’Internationale paraissait suivre l’interprétation réductrice des communistes italiens, marquée par la figure de proue d’Amadeo Bordiga, qui voit dans le fascisme « la poursuite naturelle de la méthode appliquée avant et après la guerre par la “démocratie”[1] ». Toutefois, les analyses de l’IC s’élaborent dans un contexte où les perspectives révolutionnaires s’éloignent, ce qui alimente des débats d’orientation marqués par des tâtonnements, des hésitations et des contradictions.

Si le communiste allemand Paul Levi avait déjà défendu, entre mars 1920 et janvier 1921, l’option du front unique ouvrier – c’est-à-dire l’unité d’action des forces de l’ensemble du mouvement ouvrier, au-delà des distinctions d’organisations et de pro- grammes –, le rapport de Clara Zetkin est, en juin 1923, le premier à caractériser clairement le fascisme comme un mouvement réactionnaire de masse. Elle insiste sur la nécessité d’avoir une « vision claire et précise » de sa « nature » et de ses « effets » pour le combattre efficacement et produit alors, sans conteste, la contribution précoce la plus importante au sein de l’IC.

Une « terreur blanche » comme une autre ? Clara Zetkin dégage les lignes de force d’un mouvement qui se distingue des autres phénomènes contre-révolutionnaires d’après-guerre, même s’il emploie les mêmes « méthodes terroristes sanglantes ». En Hongrie, la République des conseils (avril-juillet 1919) est écrasée par l’intervention militaire franco-roumaine, tandis que l’amiral Miklós Horthy organise la terreur blanche en occupant Budapest (novembre 1919) et en s’imposant comme régent (dès mars 1920). Ce n’est pas la « punition » fasciste, qui sanctionne, comme en Italie, l’abandon du combat révolutionnaire initié en Russie, mais la « vengeance » militaire, portée par « une petite caste d’officiers féodaux », qui vise une révolution brièvement victorieuse.

L’analyse de Zetkin rejoint celle de Fabbri (cf. chap. 1) et de Gramsci, alors à Moscou. À contre-courant dans l’IC, ils soulignent la nouveauté et l’autonomie relative du fascisme, alors que le président de l’Internationale, Grigori Zinoviev, l’assimile à une « terreur blanche » qui s’abat nécessairement sur un prolétariat trahi par la social-démocratie (IVe Congrès de l’IC, novembre 1922). Cette vision est proche de celle de Bordiga, qui ne fait pas de différence entre démocratie bourgeoise et fascisme, et considère la social-démocratie comme l’ultime garde-fou de l’ordre bourgeois.

À la conférence élargie de juin 1923, le rapport de Zetkin reprend des éléments soulevés au IVe Congrès, notamment par Lénine et Karl Radek[2]. Le premier avait insisté sur l’analogie entre le fascisme et le mouvement contre-révolutionnaire antisémite russe des Cent-Noirs, fondé sur la paysannerie aisée et la petite bourgeoisie urbaine, en réaction à la révolution de 1905. Le second avait soutenu que « les éléments contre-révolutionnaires les plus conscients » pouvaient chercher à renverser la légalité constitutionnelle démocratique par la violence. Zetkin et Radek tenteront de convaincre les représentants italiens du bien-fondé de leur analyse et de la nécessité pour les communistes d’adopter une politique de front unique.

En juin 1923, le rapport Zetkin sera largement accepté. Pourtant, un an plus tard, la résolution « Sur le fascisme » du Ve Congrès de l’IC (juillet 1924), tenu juste après la mort de Lénine, en reviendra à l’interprétation de Zinoviev, présentant la social-démocratie comme « une aile du fascisme », affirmant que « si les fascistes sont la main droite de la bourgeoisie, la social-démocratie en constitue la main gauche ».

Zetkin ajoute une différence clé entre les mouvements contre-révolutionnaires « classiques » et le fascisme : ce dernier n’est pas porté par une petite caste, mais par de larges masses qui peuvent toucher jusqu’au prolétariat. Cette distinction essentielle est sans doute l’un de ses apports majeurs à la compréhension de ce phénomène. Ce faisant, elle insiste sur la désorientation morale des « milliers de personnes », des « déracinés sociaux », des « démunis », des « déçus » qui « ont afflué vers le fascisme ».

Elle relève le caractère hétérogène de sa base sociale, qui séduit plus particulièrement la petite bourgeoisie, mais pas uniquement – ce qui interdit d’assimiler le fascisme à une réaction des seules couches ruinées par la crise d’après-guerre et menacées de prolétarisation. Juste avant sa prise de pouvoir, et si l’on en croit ses statistiques internes, le Parti national fasciste est composé de travailleurs agricoles (24,3 %), d’ouvriers d’industrie (15,5 %), d’étudiants (13 %), de propriétaires terriens et petits agriculteurs (11,9 %), d’employés (9,9 %), de fonctionnaires (4,7 %), de commerçants et artisans (9,2 %), d’indépendants (6,6 %), d’industriels (2,8 %), d’enseignants (1,1 %).

Il incarne le « parti de la bourgeoisie » de « type nouveau », pour reprendre les termes du communiste italien Palmiro Togliatti dans ses « leçons sur le fascisme » de 1935, réalisant l’unification de la bourgeoisie autour d’un noyau composite industriel et agraire dans la défense de ses propres intérêts. Phénomène politique relativement auto- nome, le fascisme possède une idéologie propre qui tend à rassembler ceux qui n’attendent plus rien du prolétariat et du socialisme.

Il se drape dès lors des oripeaux de l’anticapitalisme pour gagner ceux dont le combat quotidien pour la survie, mais aussi des aspirations plus nobles, amène naturellement à sympathiser avec le prolétariat. Il les appelle à placer désormais leurs espoirs dans les éléments qui, issus d’horizons sociaux divers, plaident pour la paix sociale et le retour à l’ordre.

Dans cette optique, sans une lutte idéologique de tous les instants, une conception « militaire » du combat contre le fascisme ne suffira pas. Inquiétés par des conflits de classe sans fin et apparemment insoluble, les partisans du fascisme se replient sur la promesse d’une paix civile au sein d’une nation forte, purgée de ses ferments de dissolution. On leur promet en effet que leur nation idéalisée, dirigée par un État autoritaire tout-puissant, sera à la fois « leur créature et leur outil obéissant ».

La dimension transnationale du fascisme L’analyse de Zetkin porte certes sur le fascisme italien, arrivé au pouvoir quelques mois auparavant, mais son regard se pose aussi sur l’Allemagne, où la bataille n’est pas encore perdue. En janvier 1923, l’occupation de la Ruhr par les troupes françaises et belges a donné un nouvel élan aux mouvements nationalistes, alors que l’avortement de l’insurrection communiste d’octobre marque l’arrêt de la révolution.

C’est dans ce contexte, en novembre 1923, que Hitler tente son putsch dit « de la brasserie » à Munich. Mais le NSDAP, avec ses 50 000 membres, n’est encore que l’une des nombreuses forces nationalistes et para- militaires, qui regroupent des centaines de milliers de membres. Dans ce maelstrom en ébullition, on trouve bien des éléments gênants, voire dangereux, pour la restauration de l’ordre bourgeois, éléments que les nazis s’efforceront de canaliser dans une perspective contre-révolutionnaire.

En bref, Zetkin souligne la nouveauté du fascisme comme mouvement réactionnaire de masse, tout en relevant ses liens avec l’offensive sans précédent de la bourgeoisie et du capital monopoliste contre les organisations du mouvement ouvrier. On ne peut donc le combattre sans bien saisir cette réalité, qui rend compte de sa force d’attraction sur de larges couches sociales, de même que de ses potentialités d’expansion spatiale.

Dans l’Europe des années 1920-1930, le « parti du désespoir contre-révolutionnaire » deviendra un phénomène transnational, capable de s’adapter à chaque terrain national en combinant ses idées et pratiques spécifiques. Il réalisera l’amalgame de thèmes empruntés au conservatisme, au militarisme, au nationalisme expansionniste, à l’antisémitisme, au racisme, à l’antilibéralisme, à l’antisocialisme, ou à l’anticommunisme, etc., tout en se rattachant à une mythologie révolutionnaire.


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