![]() |
Tête de liste du parti dans la cité corsaire, Romain Le Goaster s’est affiché avec le polémiste antisémite et avait comme partenaire d’affaires le grand argentier des identitaires, Jean-François Michaud. Confronté à ces éléments par Mediapart, il a finalement annoncé qu’il n’était plus candidat.
Sur le papier, Romain Le Goaster cochait toutes les cases pour incarner à Saint-Malo (Ille-et-Vilaine) le visage rassurant que le Rassemblement national (RN) cherche à afficher partout en France aux municipales. Père de famille, patron d’une petite PME de production de bois de chauffage dans le Morbihan, le quinquagénaire avait suscité l’émoi au printemps 2024 en dénonçant, dans la presse locale comme sur BFMTV, la flambée des prix de l’énergie, qui le menaçait de mettre la clef sous la porte.
« Jusque-là inconnu du paysage politique de Saint-Malo », comme l’a souligné Ouest-France à l’automne, Romain Le Goaster a été investi dès le 16 octobre par le RN comme tête de liste dans la cité corsaire pour les élections des 15 et 22 mars prochains. « Je ne veux pas monter une liste de figuration, on y va pour gagner », assurait-il alors, malgré la lourde défaite du candidat frontiste, Dylan Lemoine, aux législatives de 2024 dans la circonscription malouine. Le 23 novembre, le président du RN, Jordan Bardella, se déplaçait même à Saint-Malo pour y dédicacer son nouveau livre.
À y regarder de plus près, les affinités du candidat le classent pourtant plutôt parmi les profils que le parti de Marine Le Pen préfère tenir à l’écart des projecteurs, ces « brebis galeuses » qui ont en partie coûté au RN son accession à Matignon aux législatives de 2024.
Il y a encore un peu plus d’un an seulement, en septembre 2024, Romain Le Goaster – de son nom complet Romain Le Goaster de Fleurelle – s’affichait ainsi, bras dessus, bras dessous et tout sourire avec Dieudonné à l’occasion d’un spectacle du polémiste, d’après une photographie que Mediapart s’est procurée.
Ce dernier était pourtant déjà depuis longtemps notoirement connu comme multicondamné pour antisémitisme. Dès 2008, Dieudonné avait convié sur scène le négationniste Robert Faurisson pour lui faire remettre un « prix de l’infréquentabilité » par un comédien déguisé en déporté juif.
« Je ne le connais pas et je pouvais faire le même selfie avec n’importe qui finalement un peu sans savoir », ose Romain Le Goaster auprès de Mediapart, avant d’ajouter : « Avec du recul, c’est un peu con d’ailleurs, la preuve. » Difficile, pourtant, de tomber par hasard sur un spectacle de Dieudonné : face aux innombrables arrêtés préfectoraux qui lui interdisent depuis des années de se produire, le polémiste se fait le plus discret possible, ne communiquant que le jour même à son public l’adresse où il jouera.
Dès 2014, alors que le ministre de l’intérieur de l’époque, Manuel Valls, venait d’adresser une circulaire aux préfets et préfètes pour interdire les spectacles de Dieudonné, Romain Le Goaster dénonçait d’ailleurs le « deux poids et deux mesures », comparé à la prétendue indulgence du gouvernement vis-à-vis des Femen. Il avait ainsi lancé une pétition pour réclamer la dissolution du mouvement féministe.
Comme chef d’entreprise, le candidat à la mairie de Saint-Malo a noué des relations tout aussi gênantes pour un RN toujours en quête de dédiabolisation. Depuis 2015, d’après des documents comptables que Mediapart a pu consulter, Romain Le Goaster a eu comme partenaire d’affaires et bailleur de fonds Jean-François Michaud, un des principaux mécènes de l’extrême droite radicale jusqu’à son décès en juin 2024. Pendant des décennies, cet ancien militant du Groupe union défense (GUD) a puisé dans sa fortune pour arroser toute la mouvance.
Selon Libération, il a ainsi financé La Nouvelle Revue d’histoire, lancée en 2002 par l’idéologue suprémaciste Dominique Venner, mais aussi cofondé en 2016 le Cercle Pol Vandromme, antenne bruxelloise du principal think tank identitaire français, l’Institut Iliade. Jean-François Michaud était par ailleurs un proche de Frédéric Chatillon, ancien chef du GUD fasciné par l’idéologie fasciste : il a investi à ses côtés dans plusieurs entreprises, comme l’a également dévoilé Libération, mais aussi dans le Groupe Carré français, du nom du lieu gastronomique lancé à Rome en 2015 par des proches de Chatillon.
Romain Le Goaster a lui-même bénéficié des fonds du grand argentier de l’extrême droite. Son entreprise Bois et bûches, qu’il a reprise en 2019, comptait ainsi dès 2013 parmi ses principaux actionnaires Financière de Rosario, la société d’investissement de Jean-François Michaud. Et Romain Le Goaster a un temps conservé cet associé une fois arrivé aux manettes, en 2019. À la fin de l’année 2020, la holding de Michaud détenait 47 % du capital de la PME, qui affichait alors à son passif 531 240 euros de prêts et avances consentis par Financière de Rosario.
À partir de 2020, Financière de Rosario est même devenue actionnaire à 60 % de la holding personnelle de Romain Le Goaster, Fleurelle Gestion. Avec, là encore, des créances à rembourser pour le chef d’entreprise : fin 2021, il devait 61 399 euros à Financière de Rosario. Une somme que l’entrepreneur a tardé à réunir. En décembre 2022, Jean-François Michaud a fait condamner Romain Le Goaster à lui verser les 24 000 euros restants.
Depuis le décès de Jean-François Michaud, sa holding est désormais dirigée par l’un de ses fils, Édouard Michaud. Inspiré par la carrière de son père, l’homme de 28 ans est aujourd’hui le leader des Natifs, un groupuscule identitaire. Questionné sur ses liens financiers avec Financière de Rosario, Romain Le Goaster indique qu’il a rencontré Jean-François Michaud seulement « une fois dix minutes dans [sa] vie ». « J’ignorais totalement ses engagements passés et présents », affirme-t-il.
Surtout, joint par Mediapart au sujet de ses liens avec Dieudonné et Jean-François Michaud, le candidat investi par le RN nous a étonnamment annoncé qu’il n’était « plus tête de liste » à Saint-Malo. « J’ai quitté tout engagement il y a plus d’un mois pour info, mettez vos infos à jour, a-t-il complété dans la foulée par SMS le 29 décembre, faisant croire que cette donnée était publique. Je suis full-time sur mon travail très très loin de la politique qui ne m’intéresse pas en fait. »
Le 13 décembre, accompagné de ses colistiers, Romain Le Goaster faisait pourtant encore campagne sur le marché du quartier Paramé, distribuant des tracts sur lesquels son nom et son visage s’affichaient en grand. Deux jours plus tôt, dans un communiqué publié sur la page Facebook de sa liste, « Malouin Je Suis », il taclait le bilan du maire sortant, Gilles Lurton (ex-Les Républicains).
Sollicité le 30 décembre, le délégué départemental du RN en Ille-et-Vilaine, Gilles Pennelle, a répondu à Mediapart que « Monsieur Le Goaster ne sera pas la tête de liste du RN à Saint-Malo ». Dans le même temps, un communiqué a indiqué que Romain Le Goaster renonçait à se présenter. Ni la direction du RN, ni le directeur de campagne du parti pour les municipales, Julien Sanchez, n’ont pour leur part réagi.
Le forfait de Romain Le Goaster ne manquera pas de décevoir son directeur de campagne, Olivier Cazal. Dans les années 1980, ce dernier a fait partie de l’état-major du Parti des forces nouvelles (PFN), fondé en 1974 par des anciens cadres du groupuscule néofasciste Ordre nouveau.
Alexandre Berteau
| Date | Nom | Message |