Etats-Unis : Zohran Mamdani, intronisé maire de New York, donne des ailes aux candidats progressistes

dimanche 11 janvier 2026.
 

Galvanisée par l’exemple de celui qui est devenu officiellement maire le 1er janvier, la gauche rêve d’une percée aux élections de mi-mandat prévues en novembre. En son sein, des voix s’élèvent néanmoins pour ne pas perdre en intransigeance face au Parti démocrate.

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New York (États-Unis).– Un parfum de radicalité règne en cette soirée de décembre dans le local de South Bronx United, une association sportive du Bronx. Dans une petite salle jouxtant un terrain de foot indoor, des posters aux slogans chocs s’étalent sur les murs : « Faites payer les milliardaires », « Votez socialiste », « Stoppez la guerre contre l’Amérique noire »…

Nous sommes à l’une des réunions de campagne d’Andre Easton. Ce candidat progressiste se présente au Congrès face au représentant sortant, le démocrate modéré Ritchie Torres, auquel il reproche notamment d’avoir reçu le soutien financier du puissant lobby pro-israélien Aipac (« American Israel Public Affairs Committee »). Ce soir-là, devant une vingtaine de personnes, l’enseignant d’origine jamaïcaine anime un atelier thématique sur les problématiques qui touchent le sud du Bronx, la circonscription qu’il veut représenter à Washington.

Bien qu’il ait déclaré sa candidature avant l’élection de Zohran Mamdani, qui a pris ses fonctions de maire de New York le 1er janvier, Andre Easton fait partie des candidat·es issu·es de la gauche de gauche qui espèrent profiter de sa victoire en vue des midterms de novembre prochain, ces scrutins locaux, étatiques et nationaux de mi-mandat.

Il est loin d’être le seul à vouloir bénéficier de ce « Zohmentum » – fusion de Zohran et momentum (« élan »). Plusieurs jeunes outsiders progressistes se bousculent déjà au portillon des primaires démocrates pour virer les sortant·es, jugé·es déconnecté·es des réalités et trop molles et mous dans leur opposition à Donald Trump.

Dans cette vague, on trouve notamment l’élue propalestinienne Ruwa Romman, candidate au poste de gouverneure de Géorgie ; l’ostréiculteur Graham Platner, qui espère devenir sénateur du Maine ; ou encore Saikat Chakrabarti, un ancien collaborateur d’Alexandria Ocasio-Cortez, qui vise le siège de représentant de San Francisco occupé par Nancy Pelosi.

Un succès réplicable

« Il y aura un avant et un après Zohran, estime Andre Easton. Il a notamment montré que l’argent n’était pas une garantie de victoire. Ses adversaires ont dépensé des dizaines de millions de dollars pour le salir avec des publicités racistes et islamophobes. Mais il a réussi à surmonter les perceptions négatives à travers ses interactions quotidiennes et directes avec les habitants, tout en défendant une vision de transformation. Quiconque veut gagner une élection aujourd’hui doit adopter une version de ce que Zohran a fait. »

Bien que chaque scrutin soit différent, le triomphe de Mamdani comporte des enseignements universels. Il a montré qu’un démocrate-socialiste, musulman et immigré, pouvait s’imposer dans une grande ville en défendant des propositions spécifiques et concrètes pour réduire le coût de la vie (gratuité des bus, gel des loyers…) et en s’adressant à l’ensemble des électeurs et électrices – pas seulement aux convaincu·es. Il est en effet estimé que 10 % de l’électorat de Mamdani avait voté Trump en 2024.

Nous avons l’opportunité de réaligner le Parti démocrate en faveur des couches populaires.

Geoff Simpson, activiste

Rédacteur en chef de Left Voice, une publication socialiste, Juan Cruz Ferre assure que la victoire de « Zohran » peut être reproduite en dehors du bastion démocrate qu’est la « Grosse Pomme », comme l’ont montré les bonnes performances de candidat·es ouvertement propalestinien·nes et critiques du capitalisme dans le reste du pays ces derniers mois (dans le New Jersey ou l’Ohio par exemple).

Même dans les Swing States, ces fameux « États bascules » réputés modérés qui déterminent l’issue de l’élection présidentielle, de jeunes progressistes ont remporté des succès notables dans plusieurs scrutins locaux (mairies, conseils scolaires…), parfois face à des adversaires démocrates plus expérimenté·es.

« C’est un moment historique pour bâtir un mouvement populaire, reprend Juan Cruz Ferre. Le socialisme n’est plus aussi stigmatisé aux États-Unis. Par ailleurs, la Palestine est devenue un enjeu majeur pour la jeunesse. Elle en veut aux deux grands partis pour le génocide à Gaza. Cette tendance dépasse New York. »

Pour Geoff Simpson, responsable des financements de campagne chez Justice Democrats, un groupe qui soutient les candidatures progressistes, le succès de Zohran Mamdani offre l’opportunité à l’aile gauche de refaçonner le Parti démocrate. En effet, sa victoire a envoyé, selon lui, un message clair : l’époque où le parti faisait des courbettes aux lobbies favorables à Israël ou aux cryptomonnaies, et aux grands donateurs et donatrices, est révolue.

« Nous avons l’opportunité de réaligner le Parti démocrate en faveur des couches populaires en 2026. La victoire de Zohran nous donne une feuille de route pour cela », a-t-il dit lors d’une conférence virtuelle en décembre.

Le spectre de la compromission

L’émergence de cette gauche populaire ne se fera pas d’un claquement de doigts. Elle dépendra en partie de l’écosystème des groupes qui apportent un soutien logistique, financier et humain aux candidat·es.

Chez les progressistes, Justice Democrats, mais aussi d’autres organisations comme le Working Families Party (WFP) et Democratic Socialists of America (DSA) ont été accusées de n’épauler que les campagnes ayant de fortes chances de l’emporter aux primaires. « Nous sommes à un moment où nous devons être ouverts à prendre de gros risques, a reconnu Geoff Simpson. S’il n’y a que Zohran qui gagne, notre mouvement aura échoué. »

Mais à la gauche de gauche, certain·es ne sont pas convaincu·es que le nouveau maire de New York soit l’exemple à suivre. Ainsi, à Seattle, berceau d’Amazon sur la côte ouest, la socialiste Kshama Sawant reproche au maire de New York de suivre la voie de la compromission d’Alexandria Ocasio-Cortez et de « capituler face à l’establishment démocrate ».

C’est très surprenant que quelqu’un qui se dit antiguerre puisse défendre Hakeem Jeffries, qui a été favorable au financement du génocide à Gaza.

Kshama Sawant, militante socialiste

Cette ancienne conseillère municipale, qui a acquis une renommée nationale en menant le combat pour l’augmentation du salaire minimum local à 15 dollars de l’heure, critique la décision de Mamdani de conserver Jessica Tisch, la cheffe de la police du maire centriste sortant, Eric Adams, critiquée pour sa gestion des manifestations propalestiniennes.

Les équipes de transition de Mamdani, chargées de préparer l’entrée en fonction du nouveau maire, comprennent en outre Jed Walentas, un riche développeur foncier, et des personnalités du monde de la finance. À rebours du message d’égalitarisme économique tenu pendant la campagne.

Zohran Mamdani est par ailleurs intervenu auprès des DSA, dont il est membre, pour dissuader le parti de soutenir la candidature de Chi Ossé, conseiller municipal progressiste de 27 ans, face au chef de la minorité démocrate à la Chambre des représentants, Hakeem Jeffries, lors des prochaines primaires.

Élu de Brooklyn et visage de l’establishment honni par la base, ce dernier avait pourtant rechigné à appuyer la campagne de Zohran Mamdani. « C’est très surprenant que quelqu’un qui se dit antiguerre puisse défendre Hakeem Jeffries, qui a été favorable au financement du génocide à Gaza », s’indigne Kshama Sawant à propos du maire.

Pour sa part, elle a décidé de défier le représentant démocrate de Seattle et ses environs, Adam Smith, lors des midterms de novembre, en prônant un « socialisme de révolution » porteur de réformes radicales (hausse importante du salaire minimum, couverture médicale pour tous…).

« D’un côté, c’est tragique pour les classes populaires que de soi-disant socialistes finissent par vendre leur âme. De l’autre, il est utile qu’elles voient que cette stratégie, qui consiste à faire la paix avec le Parti démocrate et ménager la classe des milliardaires, ne marche pas », assène la candidate.

Alexis Buisson


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