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Jean-Luc Mélenchon
Les manifestations populaires en Iran témoignent de l’impasse d’un pouvoir religieux à gérer une société développée sans la bâillonner.
Un peuple comme le nôtre regarde toujours avec sympathie l’insoumission populaire qui affirme le droit à une vie digne.
Par contre, en manifestant son soutien, le Mossad cherche à exaspérer les tensions entre iraniens.
Dans quel autre pays sinon sous ce gouvernement Netanyahu d’extrême droite un service d’espionnage exprime-t-il un point de vue public sur les événements dans un autre pays ?
« Cette année sera celle du sang » : en Iran, la population défie à nouveau le régime (Mediapart)
Parti du grand bazar de Téhéran, le soulèvement contre la vie chère et le marasme économique a rapidement gagné les universités, puis l’ensemble du pays, dont la plupart des grandes villes. Après l’annonce des premières victimes, Donald Trump a menacé d’intervenir.
L’ahurissant silence du Guide suprême Ali Khamenei. Et un mouvement social qui, né dimanche dans le grand bazar de Téhéran de la colère des commerçants devant la dégradation de la valeur de la monnaie, est devenu ouvertement politique en ralliant les étudiants, puis la classe moyenne, et en s’étendant à l’ensemble de l’Iran.
S’impliquant dans le conflit, le président Donald Trump a affirmé vendredi que « si l’Iran tir[ait] sur des manifestants pacifiques et les tu[ait] violemment, comme à son habitude, les États-Unis d’Amérique viendr[aie]nt à leur secours ». « Nous sommes prêts, armés et parés à intervenir », a-t-il écrit sur son réseau Truth Social.
« Trump devrait savoir que toute ingérence américaine dans cette affaire interne équivaudrait à déstabiliser toute la région et à nuire aux intérêts américains », a réagi dans la foulée Ali Larijani, qui dirige la plus haute instance de sécurité en Iran. « Qu’il prenne garde à ses soldats », a-t-il ajouté sur le réseau social X.
Au sixième jour de la contestation, six personnes ont déjà été tuées dans les affrontements entre manifestant·es et forces de l’ordre. Trois civils l’ont été le jeudi 1er janvier à Azna, dans la province du Lorestan (ouest), et deux autres à Lordegan, une ville de 40 000 habitant·es située dans celle du Tchaharmahal-et-Bakhtiari (sud-ouest).
Selon l’agence iranienne Fars, qui cite les autorités, les trois protestataires tués attaquaient un commissariat de police et les deux autres jetaient des pierres sur les bâtiments administratifs de la ville. On compte également un nombre indéterminé de blessés. Selon l’organisation de défense des droits humains Hengaw (installée en Norvège), un protestataire est également mort à Ispahan, au centre du pays, le 31 décembre.
Du côté des forces de sécurité, un membre du Bassidj, la milice des volontaires islamistes affiliée aux Pasdarans (Gardiens de la révolution), a été tué à Kouhdasht, toujours dans le Lorestan, où treize policiers et membres du Bassidj ont été également blessés, selon la télévision d’État.
Malgré la gravité de la situation, le Guide de la révolution, que l’on entendait régulièrement s’exprimer ces derniers mois sur la question du foulard obligatoire, garde depuis dimanche le silence le plus total. Ce qui rappelle celui qu’il avait observé tout au long de « la guerre de 12 jours » – l’attaque israélo-américaine contre l’Iran, en juillet 2025. Un mutisme qui inquiète à nouveau la base et la clientèle du régime, fragilisant davantage sa position et confirmant l’idée que ce sont désormais les Gardiens de la révolution islamique qui détiennent la réalité du pouvoir.
Ce qui fait aussi peur au régime, c’est qu’avec la révolte du Bazar Bozorg, l’immense et tentaculaire marché couvert de Téhéran, il vient de perdre l’un de ses piliers politiques. Historiquement, le bazar et le clergé sont d’inséparables alliés, les commerçants finançant les religieux, leurs écoles et les mosquées. Ainsi, c’est l’argent du bazar qui a soutenu la Révolution islamique et payé l’avion d’Air France qui a ramené l’ayatollah Khomeini à Téhéran, le 1er février 1979.
Depuis, les bazaris ont perdu leur rôle contestataire mais sont restés un bastion conservateur, ne participant à aucune des grandes révoltes de la misère, en décembre-janvier 2017 et novembre 2019, ni au mouvement Femmes, vie, liberté, en 2022, suscité par la mort de la jeune Mahsa Amini, après son arrestation pour un voile prétendument mal ajusté.
La chute sans fin du rial a été renforcée en septembre par le rétablissement des sanctions onusiennes liées au programme nucléaire iranien.
S’il leur est arrivé de se mettre en grève, c’était pour défendre leurs seuls intérêts, comme en 2008, lorsqu’ils se sont opposés à l’application d’une taxe sur la valeur ajoutée sur leurs marchandises, sous la présidence de l’ultraradical Mahmoud Ahmadinejad.
Depuis, le bazar s’est considérablement appauvri et nombre de commerçants partagent désormais le sort accablant de la classe moyenne iranienne, menacée tout simplement de disparition en raison de la cherté de la vie et de l’inflation : en décembre, la hausse des prix était en moyenne de 52 % sur un an, selon le Centre iranien des statistiques, mais beaucoup plus importante pour les produits de première nécessité (sans doute de l’ordre de 200 %). La tension était encore montée d’un cran la semaine dernière avec l’annonce d’une nouvelle politique des prix du carburant, qui prévoyait de nouvelles hausses.
Mais c’est la chute sans fin du rial, renforcée en septembre par le rétablissement des sanctions onusiennes liées au programme nucléaire iranien, qui a poussé dimanche les commerçants, en particulier les vendeurs de téléphones portables, à fermer des dizaines de magasins. La monnaie nationale venait en effet d’atteindre un niveau historiquement bas, 1 dollar américain s’échangeant contre plus de 1,4 million de rials (820 000 il y a un an) et 1 euro contre 1,7 million (855 000 il y a un an).
Alors que le régime s’efforçait de contenir le mouvement des commerçants, celui-ci a très vite débordé les ruelles du bazar, prenant la forme de rassemblements aux abords des artères commerçantes du quartier Joumhouri. Puis, il a gagné les universités. Et, jour après jour, une trentaine de villes, des grandes, comme Ispahan et Chiraz, et des petites.
« Ce n’est pas encore un mouvement de masse. Les ouvriers, dans l’ensemble, n’y participent pas, du moins pas encore. Mais c’est un mouvement général, très jeune, qui a beaucoup appris des précédents soulèvements, et donc, beaucoup évolué, analyse Nasser Etemadi, spécialiste de l’Iran et des relations internationales. Je ne pense pas qu’il s’éteigne rapidement. L’expérience de Femmes, vie, liberté est pour lui un modèle. C’est le seul mouvement qui a eu de véritables résultats dans ce qu’il cherchait à obtenir : la remise en question du voile obligatoire. »
En s’échappant du bazar, les revendications ont aussitôt pris un tournant très politique. D’où de nouveaux slogans, peu ou pas entendus auparavant, faisant appel à l’unité des protestataires : « N’ayons pas peur, nous sommes tous ensemble » ou « Quiconque se dit neutre est forcément sans honneur ». D’autres aussi défient ouvertement le régime. Pas seulement le slogan « Marg bar dictator » (« À mort le dictateur »), souvent lancé ces dernières années, mais aussi celui qui, faisant rimer les mots entre eux, appelle à la confrontation directe avec le Guide suprême : « Cette année sera celle du sang, Seyyed Ali [Khamenei] sera renversé. »
À Qom, le « Vatican » de la République islamique, où se trouvent la plupart des grandes écoles théologiques, ce sont les religieux qui sont pris à présent directement à partie par les manifestants aux cris de « que les mollahs brûlent en enfer ».
Beaucoup de slogans en appellent désormais à Reza Pahlavi, fils du dernier chah d’Iran, exilé aux États-Unis et figure particulièrement clivante de l’opposition : « Ceci est la dernière bataille, Pahlavi reviendra. » En réaction, on entend aussi, mais beaucoup moins fréquemment : « À bas l’oppresseur, le roi et le Guide. »
Ce qui renforce la détermination des protestataires, c’est qu’ils perçoivent à présent le régime comme très affaibli, notamment depuis « la guerre de 12 jours ».
« On entend effectivement le nom de Reza Pahlavi et force est de constater que le fils du dernier chah est de plus en plus réclamé, ce qui n’était pas le cas dans les précédents soulèvements, relève Nasser Etemadi. Cela veut dire qu’il y a un problème grave de direction politique et qu’il est considéré dans l’urgence politique comme le chef [du mouvement – ndlr]. Est-ce qu’il se considère comme tel ? Je ne pense pas, compte tenu de la situation. »
« Je ne crois pas qu’il soit une personnalité politique exceptionnelle, ajoute le politiste. Il a tendance à fuir ses responsabilités. Et je ne suis même pas sûr qu’il veuille retourner en Iran. Ce qui fait qu’il est entré dans la tête des gens, dans leur imaginaire, c’est que, dans le contexte actuel, il est identifié à un ordre social et politique qui vise à restaurer le passé, au représentant d’une dynastie qui a organisé la modernité, a fait sortir l’Iran du Moyen Âge de la dynastie qâdjâr [une dynastie d’origine tribale, qui régna sur l’Iran de la fin du XVIIIe siècle à l’avènement de Reza Pahlavi – ndlr], effaçant une partie de la réalité ou la rendant idyllique. »
Du côté du régime, on perçoit un certain flottement. Le président Massoud Pezechkhian, issu des rangs réformateurs, a d’abord cherché la désescalade. Il a tenté de dialoguer avec les contestataires et de se montrer rassurant, déclarant lundi soir sur son compte X avoir « demandé au ministre de l’intérieur d’écouter les revendications légitimes des manifestants » afin que le gouvernement puisse « résoudre les problèmes et agir de manière responsable ».
Mais très vite, l’institution judiciaire, contrôlée par les radicaux, a pris la main, déclarant, par la voix du procureur général de la République islamique, qu’il ferait preuve de « fermeté » : « Toute tentative visant à transformer les manifestations économiques légitimes en un outil d’insécurité, de destruction des biens publics ou de mise en œuvre de scénarios conçus à l’étranger sera inévitablement suivie d’une réponse légale, proportionnée et ferme », a-t-il ajouté.
Ce qui renforce la détermination des protestataires, c’est qu’ils perçoivent à présent le régime comme très affaibli, notamment depuis « la guerre de 12 jours », qui a vu une partie de l’appareil de répression décimé par les frappes israéliennes et l’aviation israélienne prendre facilement le contrôle du ciel de l’Iran. Sur le plan international également, avec la chute du régime de Bachar al-Assad en Syrie et l’affaiblissement du Hezbollah.
Reste que, même si six manifestants ont déjà été tués, des dizaines d’autres blessés ou arrêtés, les forces de répression ont été dans l’ensemble peu engagées. Et l’expérience de ces vingt dernières années a montré qu’elles étaient terriblement efficaces. Mais elles sont elles aussi, si l’on en croit ce que l’on peut lire sur les réseaux sociaux, durement frappées par le coût de la vie et la pauvreté. D’où ce nouveau slogan des manifestants : « Policiers, avec nous. »
Jean-Pierre Perrin
Soutien à la lutte des peuples d’Iran ! (NPA)
L’effondrement de la monnaie nationale et de l’économie, l’hyperinflation et la stagnation des salaires sont les ingrédients de la mobilisation massive partie le dimanche 28 décembre du bazar de Téhéran et étendue à de nombreuses villes et universités. La combativité des manifestantEs et la vitesse à laquelle la situation évolue montrent clairement qu’il ne s’agit pas d’une réaction passagère à la hausse du taux de change. C’est une fois encore une colère sociale profonde, enracinée dans des décennies d’injustices, de pauvreté, de ségrégation de genre et de répression qui s’exprime. La grève du bazar, la fermeture des commerces et l’entrée en scène des étudiants signent une nouvelle étape de ce mouvement de fond qui secoue la République Islamique d’Iran.
Des syndicats de travailleurs, comme le syndicat Vahed, et des associations d’enseignants et de retraités se sont immédiatement solidarisés du mouvement.
Alors que l’inflation officielle dépasse les 52 %, le pouvoir refuse d’augmenter les salaires. Cela signifie clairement que le budget de l’État est financé sur le dos des travailleurs, des retraités, des chômeurs et des plus précaires. Cela veut dire moins de soins, moins d’éducation, plus de marginalisation et une société épuisée. Alors que la pauvreté explose, les dirigeants du pays et notamment le Guide Khamenei détiennent eux des fortunes colossales. Le pouvoir cherche en apparence à calmer la contestation, mais dans les faits, la répression se déploie sur le terrain. Une fois encore, la République islamique d’Iran va chercher à survivre grâce à la potence et à la peur. La mollahrchie a exécuté plus de 1922 détenus en 2025, mais cela n’empêche pas les mobilisations populaires. Le courage des manifestantEs est immense et la contestation ne faiblit pas. Déjà les signes de faiblesses du pouvoir apparaissent. Le directeur de la Banque centrale a démissionné, trois responsables de la sécurité d’universités ont été limogés, l’État a fermé les administrations dans 26 provinces et les cours des universités basculent en distanciel. Et cela n’est peu- être que le début !
Face à cette dynamique, les tentatives de récupération — notamment par les courants monarchistes — doivent être clairement rejetées. Ceux-ci n’hésitent pas à organiser une campagne de manipulation en modifiant les slogans sur les vidéos qui sortent d’Iran afin de faire croire à une adhésion des contestataires à la solution « monarchiste ». Soutenu par Nétanyahou et Trump, le fils du Shah n’est pas un allié des peuples d’Iran. Son projet est autoritaire et ultralibéral. Les peuples d’Iran ne sont pas dupes. Ils n’ont pas renversé une dictature pour en restaurer une autre. Le choix n’est pas entre deux formes de despotisme, mais entre la poursuite d’un système fondé sur l’injustice et la construction d’un avenir fondé sur l’égalité, les droits sociaux et démocratiques et la dignité.
La solidarité entre universités, lieux de travail, quartiers populaires et périphéries urbaines est la clé pour transformer la colère en force sociale organisée, capable de résister à la répression, d’empêcher toute instrumentalisation et refuser la confiscation du mouvement.
Les peuples d’Iran ont besoin de toute la solidarité internationale des forces progressistes. Le NPA-l’Anticapitaliste se tient aux côtés de la jeunesse, des travailleurs et travailleuses d’Iran. Nous apportons tout notre soutien aux peuples d’Iran en lutte contre la dictature, contre la vie chère et les injustices.
Montreuil, le 1er janvier 2026
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