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On peut critiquer un pouvoir contesté, autoritaire sur certains aspects, sans accepter qu’un président américain s’arroge le droit d’intervenir militairement, de capturer un chef d’État étranger, sans mandat international, sans contrôle parlementaire, et au nom d’une morale appliquée à géométrie variable. Refuser l’alignement sur Caracas n’implique pas d’absoudre Washington. Bien au contraire.
Ce qui se joue aujourd’hui au Venezuela, après l’Iran, après Gaza, après des frappes et opérations armées en Afrique, n’est ni une série de dérapages, ni une politique improvisée.
C’est une vision du monde. Une vision fondée sur une idée simple et dangereuse : les puissants imposent leur ordre, les autres s’adaptent. Dans ce monde-là, les règles ne valent que pour ceux qui n’ont pas les moyens de les violer. Chaque intervention prépare la suivante. Les crises deviennent des dominos.
Formulée en 1823, la doctrine Monroe prétendait interdire aux puissances européennes toute intervention dans l’hémisphère occidental. Derrière ce principe apparemment défensif s’est rapidement imposée une pratique offensive : un droit d’ingérence unilatéral exercé par les États-Unis en Amérique latine. Renversements de gouvernements, occupations militaires, coups d’État soutenus ou tolérés ont rythmé l’histoire du continent. Ce que Donald Trump fait aujourd’hui, c’est réactiver cette logique sans précaution ni retenue, tout en l’étendant de facto au reste du monde.
Le Venezuela (re)devient une « arrière-cour » américaine, exactement comme l’Ukraine serait tenue pour relever de la sphère russe, ou Taïwan de celle de la Chine, etc. La différence n’est pas morale ; elle tient au rapport de force. En légitimant l’intervention par la seule logique de la zone d’influence, Washington affaiblit sa capacité à invoquer le droit ailleurs. Le précédent devient contagieux.
Je me situe dans une tradition progressiste et de défense des libertés et du droit, et c’est précisément pour cette raison que je me méfie des diabolismes simplificateurs. Le Venezuela traverse une crise politique, économique et sociale profonde. Le pouvoir est contesté, les institutions sont fragilisées, la situation démocratique s’est plus que dégradée. Ces faits sont documentés et appellent une analyse critique sérieuse.
À titre personnel, je n’ai aucune sympathie pour Maduro.
Ainsi, réduire une réalité complexe à une figure unique, essentialisée, sert surtout- selon moi- à légitimer des politiques de force.
Le président brésilien Luiz Inácio Lula da Silva a adopté une position plus responsable : reconnaître les impasses politiques vénézuéliennes tout en refusant catégoriquement toute intervention extérieure.
Les problèmes du Venezuela, a-t-il rappelé, doivent être réglés par les Vénézuéliens eux-mêmes, par le dialogue politique, et non par la force imposée de l’extérieur.
Cette ligne n’est ni naïve ni complaisante ; elle s’inscrit dans une tradition d’attachement à la souveraineté des peuples et au rejet de l’impérialisme, même lorsqu’il se pare des habits de la vertu. Ce qui est souvent le cas.
Je le dis comme tant d’autres spécialistes du droit international. Le cœur du problème est juridique avant d’être idéologique. L’opération américaine viole les principes fondamentaux de la Charte des Nations unies : interdiction du recours unilatéral à la force, respect de la souveraineté des États, absence de mandat du Conseil de sécurité.
Cette dérive est dénoncée aux États-Unis mêmes. Je pense notamment au membre du Congrès Seth Moulton, vétéran de la guerre d’Irak, qui a déclaré sur CNN : « Est-ce que quelqu’un peut s’arrêter une seconde et être honnête ? C’est insensé. Qu’est-ce que nous sommes en train de faire ? C’est illégal. Ce n’est pas justifié. Et nous n’avons même pas eu de vote. »
Le sénateur Tim Kaine, lui aussi, a rappelé que le président n’a pas l’autorité constitutionnelle pour engager une action militaire durable sans l’approbation explicite du Congrès. Nous ne sommes pas face à une querelle partisane, mais à une alerte institutionnelle : celle d’une présidence impériale où l’exécutif agit seul et transforme l’exception en règle.
À propos du Vénézuela, Donald Trump ne dissimule plus rien. Il revendique. Il annonce. Il exige. Pétrole, investissements, entreprises américaines chargées de « réparer », puis d’exploiter.
Le vocabulaire n’est pas celui de l’émancipation politique, mais celui de la prise de contrôle. Il faut appeler les choses par leur nom : il s’agit de spoliation.
On ne promet pas la souveraineté à un peuple en proclamant simultanément que ses richesses seront mises en coupe réglée par une puissance étrangère. Cette brutalité n’est ni une maladresse ni un excès de langage. Elle est la clef de voûte du système. Le Venezuela n’est pas une anomalie, mais un modèle reproductible.
La même logique apparaît lorsque l’aide militaire à l’Ukraine se double de sous-entendus sur l’accès aux terres rares. Elle s’impose dans la vente d’armes aux Européens, sommés de s’équiper sous pression sécuritaire, à des tarifs majorés, le couteau géopolitique sous la gorge.
Elle ressurgit dans les propos répétés sur le Groenland, réduit à un gisement stratégique qu’il faudrait acheter ou « sécuriser », comme un actif convoité.
Je suis d’ailleurs outré en découvrant ce jour la publication de Katie Miller, épouse de Stephen ( chef cab adjoint et responsable des stratégies de l’administration Trump) sur X, reprenant une carte du Groenland couverte du drapeau US, précédé du commentaire " pour bientôt".
Le schéma est constant : la force crée la dépendance, la dépendance crée la rente, la rente justifie la domination. La protection devient une facture.
L’alliance, un contrat léonin. La souveraineté des autres, une variable d’ajustement. On le constate : Trump agit moins en chef d’État qu’en prédateur systémique, transposant à l’échelle du monde les réflexes d’un capitalisme sans règles, où tout ce qui est vulnérable est réputé disponible. La loi de la jungle.
Une politique fondée sur la spoliation est structurellement belligène. Elle n’admet ni limite ni satiété. Chaque prise appelle la suivante. Chaque concession prépare un nouveau chantage. La prédation n’organise pas la stabilité ; elle programme l’escalade.
Cette logique n’a d’ailleurs rien d’une intuition isolée.
Elle est identifiée avec clarté par Robert Reich, ancien secrétaire au Travail de Bill Clinton, qui alerte sur le basculement en cours de l’ordre international.
Selon lui, l’intervention américaine au Venezuela « renforce les prétentions de Vladimir Poutine sur l’Ukraine, de Xi Jinping sur Taïwan, et d’autres dirigeants sur leurs propres “arrière-cours” ».
Reich ajoute que Donald Trump est en train de faire basculer le monde hors de l’ordre international construit après 1945 pour revenir à un système fondé sur les sphères de puissance et la loi du plus fort, un monde où « la force fait le droit et où les grandes puissances se partagent leurs zones d’influence ».
Ce diagnostic est décisif. Il montre que la question n’est pas Maduro, ni même le Venezuela, mais l’effet d’entraînement global d’une politique qui légitime la prédation au nom de la puissance. En ce sens, l’intervention américaine ne fragilise pas seulement l’Amérique latine : elle délégitime par avance toute protestation occidentale face aux agressions des autres puissances.
Une scène lors d’une conférence de presse à Mar-a-Lago ce 3 janvier 2026 a rendu cette logique parfaitement visible. Interrogé sur la contradiction entre l’accusation de narcotrafic portée contre Maduro et la grâce accordée à Hernández, ancien président hondurien condamné aux États-Unis pour trafic de drogue, Donald Trump n’a répondu ni sur le droit ni sur les faits. Il a affirmé que Hernández avait été « (mal)traité comme lui » par l’administration précédente.
Extraordinaire, cette juxtaposition paradoxale entre répression militaire, accusations de narcotrafic pour Maduro et indulgence présidentielle envers Hernández, un allié politique, présentée sans justification juridique claire autre que des ratiocinations hallucinatoires.
La comparaison n’est pas juridique ; elle est personnelle. Trump ne discute pas les faits, il s’y projette. La justice cesse d’être une affaire de normes pour devenir une affaire d’affinités politiques. Les alliés sont absous. Les adversaires deviennent des cibles.
Faisons un exercice d’imagination très simple, presque scolaire. Imaginons qu’il existe une puissance plus forte que les États-Unis. Plus armée, plus riche, plus sûre d’elle-même. Imaginons que ce pays décide, au nom de la lutte contre la corruption, la désinformation ou l’instabilité institutionnelle, de « sécuriser » Washington. Qu’il fasse enlever Donald Trump et Melania Trump, au motif que l’un met en cause l’État de droit et que l’autre bénéficie d’un système opaque de privilèges et d’intérêts.
Imaginons que cette puissance explique, avec le même aplomb que Trump aujourd’hui, qu’il ne s’agit pas d’une agression, mais d’une opération de protection. Qu’elle assure agir dans l’intérêt du peuple américain, sans mandat international, sans vote du Congrès local, sans autre justification que la force et la certitude d’avoir raison. Imaginons enfin qu’elle annonce, avec une franchise rafraîchissante, qu’elle « gérera temporairement » les ressources stratégiques des États-Unis afin de stabiliser le pays et d’optimiser ses actifs.
La réaction serait immédiate. Indignation unanime. On parlerait d’enlèvement, de violation flagrante de la souveraineté, d’acte de guerre. Les plateaux de télévision s’embraseraient, les communiqués pleuvraient, le mot « barbarie » serait de rigueur. Et à juste titre.
Ce qui est jugé insupportable car il s’agirait des États-Unis, ne devrait pas être plus acceptable parce que la cible s’appelle Venezuela et que l’auteur s’appelle Washington. Le droit international n’est pas un privilège réservé aux puissants ; du moins ne devrait-il pas l’être.
Il faut nommer l’indécence de la contradiction. Donald Trump se présente, et est présenté par certains de ses soutiens, comme un prétendant au prix Nobel de la paix. Or son action internationale est celle d’un président qui multiplie les décisions militaires agressives : soutien inconditionnel à la guerre menée par Israël à Gaza, bombardements en Iran, frappes et opérations armées en Afrique, intervention directe au Venezuela.
Le sénateur Chris Murphy, démocrate, a résumé l’absurdité de cette posture : on ne peut pas se proclamer président de la paix tout en multipliant les actions militaires sans autorisation légale ni stratégie de désescalade. Cette contradiction n’est pas anecdotique ; elle est révélatrice d’un pouvoir qui instrumentalise la paix comme slogan tout en gouvernant par la coercition.
Il est difficile de ne pas relever l’incongruité, pour ne pas dire l’indécence, d’un président qui prétend intervenir contre un dirigeant autoritaire à l’étranger alors qu’il a lui-même, à plusieurs reprises, éprouvé les ressorts de l’autorité coercitive à l’intérieur de son propre pays.
Donald Trump n’a pas hésité à mobiliser des forces fédérales et la Garde nationale dans des villes dirigées par des élus démocrates, notamment à L.A., Portland et Minneapolis, dans une logique explicitement politique de démonstration de force.
Il a publiquement attaqué des juges, mis en cause leur légitimité lorsqu’ils rendaient des décisions défavorables, et entretenu un climat de pression permanente sur l’institution judiciaire.
Il a également encouragé, directement ou indirectement, la délégitimation des médias critiques et soutenu des campagnes de retrait, de censure ou de déréférencement massif de contenus jugés hostiles, au nom d’une lutte contre les “fake news” définies par lui seul.
Dans ce contexte, la rhétorique de la croisade contre l’autoritarisme à l’étranger apparaît moins comme une défense de principes que comme une projection. Trump ne combat pas l’arbitraire : il en teste les limites. Il agit comme un dirigeant encore inachevé dans son rapport au pouvoir absolu, expérimentant ce qu’il peut imposer, observant jusqu’où les contre-pouvoirs résistent, trempant les doigts dans le pot de confiture pour vérifier s’il sera sanctionné.
Ce glissement éclaire la cohérence de l’ensemble : l’autoritarisme n’est pas seulement exporté, il est appris.
Face à cela, la réaction européenne est consternante. La déclaration d’Emmanuel Macron en est l’illustration la plus frappante. Le président français s’est contenté d’expliquer que « le peuple vénézuélien serait mieux sans Maduro ». Sans doute. Mais cette évidence morale n’aborde en rien l’essentiel. Pas un mot sur le viol du droit international. Pas une phrase sur l’absence de mandat onusien. Pas la moindre critique du recours unilatéral à la force.
Cette posture n’est pas de la prudence diplomatique. C’est une véritable pantalonnade politique. Une manière de se réfugier dans une compassion abstraite pour éviter d’affronter le cœur du problème : la normalisation de la loi du plus fort. Par crainte de froisser un président américain imprévisible et brutal, l’Europe abdique ce qui faisait encore sa voix : la défense du droit contre la force.
Ce qui se met en place sous nos yeux dépasse largement le Venezuela. C’est un basculement vers un ordre mondial chaotique où la puissance fait loi, où les sphères d’influence remplacent les règles communes, et où chaque entorse au droit devient une autorisation implicite pour la suivante. L’histoire offre un miroir inquiétant : dans les années 1930 déjà, l’effondrement des règles collectives, la sacralisation des zones d’influence et la course aux ressources avaient préparé les désastres que l’on sait.
La leçon de l’après-1945 avait pourtant été claire : dissocier la sécurité de la prédation, substituer des règles communes à la loi du plus fort, rendre la conquête économiquement et politiquement illégitime. En réhabilitant une diplomatie de l’extraction et du chantage, Donald Trump ne rompt pas seulement avec cet héritage ; il réactive les mécanismes mêmes qui avaient conduit au désastre.
Le populisme autoritaire de cette extrême droite qu’il incarne, et son corollaire en politique étrangère, déroulent le tapis du chaos sous nos pieds.
Je conclus en le disant sans détour : la force ne crée pas l’ordre, elle prépare la guerre. En jouant avec les règles, en les tordant ou en les piétinant, cette politique n’apporte aucune stabilité. Elle ouvre une ère de conflagration par effet domino, dont personne ne pourra se prétendre indemne. Absolument personne.
Rudy
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