Comprendre la logique de l’économie fasciste

mardi 13 janvier 2026.
 

Dans un texte récemment traduit en français, le philosophe allemand Alfred Sohn-Rethel décrit le mécanisme par lequel les nazis, utilisant la crise économique, ont mis en place un type d’économie particulier menant inéluctablement à la guerre et à la violence.

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La montée de l’extrême droite en Occident amène nécessairement à se pencher sur les conditions de la victoire du fascisme dans les années 1930. De ce point de vue, un ouvrage récemment réédité en français aux éditions La Tempête sous le titre Industrie et national-socialisme, d’Alfred Sohn-Rethel, apporte une contribution originale et décisive à la prise du pouvoir par les nazis en Allemagne en 1933.

Alfred Sohn-Rethel est un personnage original. Mort à 91 ans en 1990, il est né à Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine) dans une famille de grands bourgeois allemands et sera un économiste et un philosophe marxiste, un temps proche de l’École de Francfort. Au cours de ses nombreuses pérégrinations professionnelles, il atterrit au début des années 1930 dans un think tank patronal, le Mitteleuropäischer Wirtschaftstag (MWT). Il y occupe un poste aux premières loges pour observer le comportement des capitalistes allemands pendant les années 1930. Et c’est de là qu’il prend des notes qui formeront le corps de ce texte.

En 1936, il lui faut quitter l’Allemagne où il ne reviendra que trente-six ans plus tard. C’est à ce moment, en 1973, que paraît, sans autorisation de l’auteur, une première version du texte sous le titre Ökonomie und Klassenstruktur des deutschen Faschismus (« Économie et structure de classes du fascisme allemand »). Mais il faudra attendre 2016 pour disposer d’une édition critique et complète du texte.

Sohn-Rethel est donc resté prudent avec ce texte qui, il est vrai, venait prendre à rebours le récit construit par la gauche allemande qui voyait dans le nazisme, comme dans le fascisme en général, un « dernier recours » de la classe capitaliste en général. La démarche de Sohn-Rethel est plus précise et plus proche de celle de Marx dans Les Luttes de classes en France (1850) : il examine les intérêts des différents groupes sociaux au regard de l’état de l’accumulation. Et les stratégies, parfois contradictoires, qui en découlent.

Des secteurs économiques dévastés

Ainsi, lorsque la crise de 1929 frappe l’Allemagne avec une violence inouïe à la hauteur de sa dépendance aux flux de crédits venant des États-Unis, le capital local se divise en deux grands groupes. D’un côté, la partie encore rentable du capital, celle que l’on pourrait appeler « saine » du point de vue économique pur, fondée sur l’industrie exportatrice issue de la « deuxième révolution industrielle », celle de l’électricité et du moteur à explosion.

Ce sont les grands groupes exportateurs comme Siemens ou IG Farben qui sont concernés. Leur intérêt est clair : il faut défendre à tout prix la compétitivité externe du pays par une politique de déflation permettant à la fois de soutenir la monnaie et de réduire les coûts. C’est précisément la politique que mène le chancelier Heinrich Brüning à partir de 1930 : en comprimant la demande intérieure, on favorise les exportations et l’accumulation dans ces secteurs. C’est ce que Sohn-Rethel appelle le « camp de Brüning ».

Pour Sohn-Rethel, l’économie fasciste entend faire de la gestion de la ruine le mode normal de gestion du capital.

Mais le capitalisme allemand ne se limite pas à ces secteurs. La crise a ravagé les plus dépendants de la demande intérieure et moins performants sur les marchés externes. Du commerce à l’agriculture, en passant par les vieilles industries métallurgiques de la « première révolution industrielle », ces secteurs sont nombreux et dévastés par la logique de Brüning qui réduit la demande interne et maintient un mark fort. Ce sont ces secteurs qui vont soutenir une alternative nationaliste à la gestion du capitalisme allemand et vont favoriser, en 1930, le « front de Harzburg » entre le magnat des médias d’extrême droite Alfred Hugenberg et les nazis de Hitler. C’est ce secteur que Sohn-Rethel appelle « le camp du front de Harzburg ».

Dans ce camp, les intérêts sont relativement distincts, mais peuvent se résumer autour de deux grands thèmes. D’abord, une hostilité au marché où ces secteurs sont systématiquement perdants. Pour survivre, il leur faut donc éviter de se confronter à la concurrence. Ensuite, une incapacité de ces secteurs à dégager du profit grâce aux gains de productivité, ce que Marx appelle la « plus-value relative ». Il leur faut donc une organisation sociale et économique leur permettant de survivre par la « plus-value absolue », c’est-à-dire par la baisse du salaire réel associée à un taux de profit nécessairement plus faible.

Un modèle pétri de contradictions

Ces deux exigences vont constituer le fondement de l’économie nazie. Au cours des trois premières années de la décennie, le parti de Hitler devient alors le représentant de ce que Sohn-Rethel appelle le « capitalisme défaillant ». Ce capitalisme cherche, selon l’auteur, à revenir à une forme primitive d’accumulation, où l’État joue un rôle central. Son analyse est donc fort différente de celle des gauches de l’époque (et, en grande partie, de celles d’aujourd’hui) qui pouvaient voir dans le fascisme le moyen pour le capital de se redresser. À l’inverse, pour Sohn-Rethel, l’économie fasciste entend faire de la gestion de la ruine le mode normal de gestion du capital. Et cette analyse, on le verra, est essentielle pour saisir son évolution.

L’industrie de réarmement relance un cycle d’investissements et de profits dans tous les secteurs dévastés par la crise.

Dans un premier temps, la politique menée par Brüning avec l’appui tacite des sociaux-démocrates dans l’intérêt des secteurs exportateurs est un désastre. La pression exercée sur la demande intérieure renforce la crise, alors même que celle-ci est relancée en 1931 par l’effondrement du système bancaire et par la dévaluation de la livre qui exerce une nouvelle pression sur la compétitivité allemande. L’austérité à la Brüning est une politique désespérée qui interdit toute reprise sérieuse de l’ensemble de l’économie.

Dans ces conditions, l’année 1932 solde l’inévitable défaite du « camp de Brüning ». L’alliance entre les commerçants, la sidérurgie et les propriétaires terriens conduit début 1933 à la nomination de Hitler à la chancellerie, en faisant basculer Paul von Hindenburg, le président du Reich, en faveur des nazis.

Les modalités politiques de ce basculement sont rapportées en détail par Johann Chapoutot (auteur d’une préface de cette édition française) dans son ouvrage Les Irresponsables. Qui a porté Hitler au pouvoir ? (Gallimard, 2025). Et d’emblée, les nazis mettent sur pied le programme de gestion d’économie de ruines. Dans un premier temps avec succès.

Pour réduire l’exposition aux marchés internationaux, une autarcie de façade se met en place, fondée sur la création d’un hinterland en Europe centrale. Concrètement, les importations, notamment agricoles, sont réduites et concentrées dans un réseau de pays « amis » ou vassaux d’Europe centrale.

Pour favoriser la plus-value absolue, les salaires restent comprimés. Mais le nouveau centre de l’économie allemande se trouve alors dans l’industrie de réarmement. C’est elle qui, déjà, relance un cycle d’investissements et de profits dans tous les secteurs dévastés par la crise. Mais dans cette première phase où, selon les mots de Sohn-Rethel, « le fascisme s’était fait rentable », et avait tenté d’effacer les effets de 1929, les industries du camp de Brüning jouaient encore un rôle important en apportant les devises nécessaires à la politique monétaire menée par Hjalmar Schacht revenu à la tête de la Reichsbank.

Ce modèle économique était cependant pétri de contradictions. La demande intérieure ne pouvait reposer durablement sur la consommation, parce que l’industrie rentable devait se concentrer sur les exportations et que la plus-value absolue supposait nécessairement des salaires faibles. En retour, le soutien que les secteurs exportateurs apportaient à ce système ne pouvait être que provisoire puisque l’autarcie et l’inflation venaient saper les bases de leurs affaires. Enfin, si l’agriculture allemande pouvait se réjouir de s’extraire de la concurrence mondiale, le prix à payer était une productivité si faible que, à partir de 1936, la crise alimentaire menaça le pays.

La fuite en avant dans la violence

Cet ensemble de contradictions n’avait qu’une seule issue : l’intensification de la production d’armement qui permettait de relancer l’investissement en intégrant progressivement les secteurs exportateurs. Cette fuite en avant fut incarnée par le passage du contrôle de l’économie dans les mains de Göring et la mise à l’écart progressive de Schacht et le passage en 1938 au deuxième plan de quatre ans.

L’industrie de la défense est, pour Sohn-Rethel, l’essence même de l’économie fasciste fondée sur les ruines : c’est une production qui n’a d’autre finalité qu’elle-même et n’est destinée à aucune autre validation sociale que celle de l’État. Une économie centrée sur le réarmement est donc libérée du marché et de la demande. Et c’est pourquoi elle va devenir le moyen généralisé de sortie de crise utilisée par l’ensemble du monde développé.

L’apport de Sohn-Rethel est ici de montrer que le réarmement n’est pas que le produit du nationalisme agité par le fascisme, mais bien aussi la conséquence de la base matérielle qui l’a porté au pouvoir. « Le fait qu’une accumulation de capital basée sur une telle production de plus-value absolue ne puisse plus produire de biens d’investissement économiquement productifs, mais seulement des produits qui ne répondent à aucun besoin de consommation, à savoir du matériel de guerre, est inhérent à la chose », précise-t-il.

L’échec des néolibéraux a dressé contre eux une partie du capital qui tente de trouver dans l’extrême droite une alternative.

En renonçant à la possibilité de gains de productivité, mais en maintenant l’exigence d’accumulation capitaliste, l’économie fasciste ne peut produire que des biens dont la fonction est de permettre une extension basée sur l’usage de la force. Cet usage devient alors généralisé : il faut exploiter avec la dernière brutalité la force de travail pour extraire cette fameuse plus-value au maximum, mais aussi capter par la force les ressources que le marché refuse de donner. « Ce système remplace la fonction économique du capital par la force brute », résume Sohn-Rethel.

À la fin de 1938, la logique se renferme. Les devises manquent et deux voies s’offrent alors à l’Allemagne nazie. D’un côté, revenir en arrière vers une économie civile centrée sur l’exportation. De l’autre, assumer clairement la création d’une économie de guerre en prenant par les armes ce dont l’Allemagne a besoin. Mais, comme le signale l’auteur, aucun retour en arrière n’est alors possible. La politique de Brüning avait déjà montré les limites de cette tentative qui, en 1938, semble encore moins possible au regard de l’intégration des secteurs rentables dans la logique fasciste.

La logique de guerre était donc absolument rationnelle dans le modèle de capitalisme mis en place par les nazis à partir de 1933. Privée progressivement de financement et de produits alimentaires, l’Allemagne décide logiquement de se lancer dans un projet de prédation à grande échelle de l’Europe entière, faisant basculer le monde dans l’horreur.

L’actualité du texte

La précision et la documentation du texte d’Alfred Sohn-Rethel permettent de complexifier, mais aussi de clarifier le lien entre économie et fascisme. Le fascisme n’est plus alors simplement une simple bouée de sauvetage du capital, c’est un mode de gestion capitaliste particulier s’appuyant sur les secteurs défaillants de l’économie. Dans cette logique, la violence n’est pas un moyen, c’est une fin en soi parce que c’est le moyen d’entretenir l’accumulation. La « force brute » devient le fondement de la production comme de la validation sociale de cette même production.

La lecture de ce livre ramène immanquablement à notre époque. L’échec politique et économique des néolibéraux a dressé contre eux une partie du capital qui tente de trouver dans l’extrême droite une alternative. Cette partie du capital n’est pas sans rappeler l’alliance hétéroclite du « camp de Harzburg » : on y trouve à la fois les secteurs faiblement productifs et peu compétitifs, les entreprises zombies dépendantes de l’État et les secteurs rentiers de l’économie, de la finance à la technologie. Toutes ont cette particularité de vouloir échapper au marché, de demander la protection de l’État et de dépendre de salaires faibles.

L’émergence d’une logique de « blocs » géopolitiques et d’une solution « militaire » à la faiblesse de la croissance qui accompagne ce mouvement donne au livre de Sohn-Rethel une pertinence toute particulière. L’extrême droite occidentale propose une solution par la violence, tant pour régler les « désordres intérieurs » que pour affirmer la « grandeur » extérieure. Mais derrière les manipulations politiques et les discours haineux, il y a aussi une logique économique, celle d’un capitalisme mondial qui ne s’est jamais réellement remis de la crise de 2008.

Cette situation a ouvert une fracture au sein du capital, naguère uni derrière le projet de mondialisation et de « réformes » des néolibéraux. Et c’est dans cette fracture que prend place la monstruosité fasciste. Laquelle, une fois en place, organise l’économie de telle façon qu’un retour en arrière devient de plus en plus difficile. La seule option, alors, est la fuite en avant vers la violence. Cette irréversibilité est encore plus évidente aujourd’hui, alors que les pouvoirs néolibéraux eux-mêmes se sont convertis aux logiques de souveraineté et de violence.

En cela, la lecture de l’essai d’Alfred Sohn-Rethel est indispensable, mais aussi inquiétante. Car l’histoire ne se répète jamais à l’identique, mais selon des schémas analogues. Et la distance même qui nous sépare des faits relatés par ce texte est préoccupante. Derrière les formes nouvelles que prend la logique d’économie de ruines, c’est bien la prédation et la violence qui s’imposent au cœur de la logique économique du capital.

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Alfred Sohn-Rethel, Industrie et national-socialisme, éditions la Tempête, 2025, 211 pages, 18 euros

Romaric Godin


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