Venezuela : Macron commet une faute morale et historique

mercredi 14 janvier 2026.
 

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Devant l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations unies (ONU), Emmanuel Macron est un des orateurs les plus applaudis de la journée. À la tribune, le président français alerte, en ce 23 septembre, sur « le grand risque du moment », celui de « voir la loi du plus fort l’emporter ». Il s’en prend à ces « quelques-uns » et à leur « égoïsme » qui les conduit à « penser qu’à eux seuls ils peuvent décider du cours du monde ».

Dans les couloirs de l’institution internationale, à New York (États-Unis), diplomates et journalistes saluent un discours offensif à l’égard des velléités expansionnistes de la Russie et des États-Unis. Ce jour-là, la France tient son rang de membre permanent du Conseil de sécurité, attaché au multilatéralisme et aux institutions qui le régissent. Mais que valent les grands discours s’ils se fracassent, à la moindre occasion, sur le mur de la réalité ?

Emmanuel Macron a manqué l’occasion, samedi 3 janvier, de transformer en actes les principes posés il y a quatre mois. Après avoir vu les États-Unis bombarder le Venezuela et enlever son président, le chef de l’État a appelé, dans un post diffusé sur le réseau social X, le peuple vénézuélien à « se réjouir » de l’opération américaine et dénoncé la fin de la « dictature » de Nicolás Maduro.

Voir le président de la République valider avec un tel entrain une opération illégale, violation évidente de la souveraineté d’un État, est d’autant plus surprenant que la diplomatie française avait défendu, quelques heures plus tôt, une ligne bien plus précautionneuse. « L’opération militaire [états-unienne] contrevient au principe de non-recours à la force qui fonde le droit international », a rappelé Jean-Noël Barrot, le ministre des affaires étrangères, sur le même réseau social.

Tout en dénonçant le régime de Nicolás Maduro, le chef de la diplomatie a également écrit : « La France rappelle qu’aucune solution politique durable ne saurait être imposée de l’extérieur et que les peuples souverains décident seuls de leur avenir. La multiplication des violations de ce principe par des nations investies de la responsabilité principale de membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies aura de lourdes conséquences sur la sécurité du monde, qui n’épargneront personne. »

La soumission à la loi du plus fort

La réaction de Jean-Noël Barrot est timide, elle ne mentionne pas le nom de l’agresseur états-unien, elle n’envisage aucune forme de réaction de la communauté internationale, elle souligne la responsabilité de Nicolás Maduro avant de qualifier l’opération menée par Washington. Mais elle a le mérite de maintenir la France dans le sillon qui guide sa diplomatie depuis huit décennies : celui du droit international et de la Charte des Nations unies.

La dichotomie entre les deux positions défendues par le pouvoir rend l’impasse d’Emmanuel Macron plus coupable encore. La concurrence, sinon la tension, entre la cellule diplomatique de l’Élysée et le Quai d’Orsay est une histoire aussi vieille que les institutions françaises. Les priorités varient parfois, les sensibilités, les mots aussi. Mais voir, hors période de cohabitation (et encore !), l’exécutif défendre deux lignes si peu complémentaires face à un tel événement historique relève de l’inédit.

Parce qu’elle vient du président de la République, et qu’elle arrive chronologiquement plus tard, la réaction d’Emmanuel Macron écrase inévitablement le reste. Elle a même les atours d’un recadrage, surtout lorsque l’Élysée fait savoir qu’elle intervient après des échanges téléphoniques avec le président américain, Donald Trump, et son homologue argentin d’extrême droite Javier Milei.

Voilà donc la ligne de la France : posture aussi coupable qu’aveugle, où ce qui n’est pas dit pèse mille fois plus lourd que ce qui est dit. Ce qu’applaudit Emmanuel Macron n’est rien d’autre qu’un clou de plus dans le cercueil du droit international qu’il chérissait hier. C’est la soumission à la loi du plus fort, à l’ère des empires et des impérialismes. C’est un membre permanent du Conseil de sécurité qui se soumet à une nouvelle réalité mondiale : celle où quelques puissances font leur propre loi dans ce qu’elles estiment être leur zone d’influence.

À quinze mois de la fin de son mandat, Emmanuel Macron prend une responsabilité immense. Il condamne la France à l’extinction de voix diplomatique autant qu’il la prive du dernier rôle qu’elle pouvait encore jouer au concert des nations, celui d’une puissance séculaire et médiatrice, défenseuse acharnée des institutions dont elle a contribué à la création. Les générations successives de diplomates français s’attachent inlassablement, avec une forme de romantisme parfois surannée, à cet héritage.

Celui-ci n’a évidemment plus la même vigueur qu’antan, mis à mal par les renoncements successifs des gouvernements français. Il n’en demeure pas moins qu’il persiste, entretenu à intervalles réguliers par des initiatives saluées. Qu’en restera-t-il, à présent que le double standard est officialisé au plus haut niveau de l’État ? Quelle voix la France peut-elle encore porter en Ukraine, à Gaza, à Taïwan et partout où la souveraineté des peuples, l’intangibilité des frontières et le droit international sont mis à mal par les impérialismes des uns et des autres ?

Le baiser de la mort de Trump

À court terme, la reddition française s’explique aisément. Calculateur, Emmanuel Macron sait combien le rapport de force avec les États-Unis lui est défavorable. Il a touché du doigt, notamment dans les négociations économiques des deux dernières années, combien il était dépendant d’un Donald Trump plus décidé que jamais à faire plier les vieilles puissances européennes. Le chef de l’État sait le courroux que lui vaudrait la moindre critique de l’opération décidée par son homologue.

Alors, il se tait. Tant pis pour les changements de régime imposés de l’extérieur, les catastrophes du passé et les leçons de l’histoire, tant pis pour les raisons bassement mercantiles et prédatrices de l’opération états-unienne.

Emmanuel Macron emprunte ici une stratégie déjà esquissée à l’été 2025, lorsqu’Israël avait décidé – avec l’aval de Washington – des frappes contre Téhéran en dehors de tout cadre juridique. Dans l’esprit d’Emmanuel Macron, le maintien de bonnes relations avec les États-Unis vaut bien quelques concessions faites à la tradition diplomatique française, au droit international et à une forme de dignité diplomatique française.

Tout cela est passé à l’as, à présent. Le symbole le plus cruel de la vassalité française est venu de Donald Trump : sur son réseau social, le président des États-Unis a partagé le post d’Emmanuel Macron sans un mot. Comme un trophée, l’air de dire : « Regardez, la France nous soutient ».

À New York, en dissertant sur « l’éternelle question de la liberté face aux impérialismes », Emmanuel Macron avait eu une formule opportune. « L’autorité du droit est notre meilleure chance face à la loi du plus fort, l’application des principes est le seul remède aux deux poids, deux mesures. » Dommage qu’il l’ait déjà oublié.

Ilyes Ramdani


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