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Malgré la gravité de la situation, le Guide de la révolution, que l’on entendait régulièrement s’exprimer ces derniers mois sur la question du foulard obligatoire, garde depuis dimanche le silence le plus total. Ce qui rappelle celui qu’il avait observé tout au long de « la guerre de 12 jours » – l’attaque israélo-américaine contre l’Iran, en juillet 2025. Un mutisme qui inquiète à nouveau la base et la clientèle du régime, fragilisant davantage sa position et confirmant l’idée que ce sont désormais les Gardiens de la révolution islamique qui détiennent la réalité du pouvoir.
Ce qui fait aussi peur au régime, c’est qu’avec la révolte du Bazar Bozorg, l’immense et tentaculaire marché couvert de Téhéran, il vient de perdre l’un de ses piliers politiques. Historiquement, le bazar et le clergé sont d’inséparables alliés, les commerçants finançant les religieux, leurs écoles et les mosquées. Ainsi, c’est l’argent du bazar qui a soutenu la Révolution islamique et payé l’avion d’Air France qui a ramené l’ayatollah Khomeini à Téhéran, le 1er février 1979.
Depuis, les bazaris ont perdu leur rôle contestataire mais sont restés un bastion conservateur, ne participant à aucune des grandes révoltes de la misère, en décembre-janvier 2017 et novembre 2019, ni au mouvement Femmes, vie, liberté, en 2022, suscité par la mort de la jeune Mahsa Amini, après son arrestation pour un voile prétendument mal ajusté.
La chute sans fin du rial a été renforcée en septembre par le rétablissement des sanctions onusiennes liées au programme nucléaire iranien.
S’il leur est arrivé de se mettre en grève, c’était pour défendre leurs seuls intérêts, comme en 2008, lorsqu’ils se sont opposés à l’application d’une taxe sur la valeur ajoutée sur leurs marchandises, sous la présidence de l’ultraradical Mahmoud Ahmadinejad.
Depuis, le bazar s’est considérablement appauvri et nombre de commerçants partagent désormais le sort accablant de la classe moyenne iranienne, menacée tout simplement de disparition en raison de la cherté de la vie et de l’inflation : en décembre, la hausse des prix était en moyenne de 52 % sur un an, selon le Centre iranien des statistiques, mais beaucoup plus importante pour les produits de première nécessité (sans doute de l’ordre de 200 %). La tension était encore montée d’un cran la semaine dernière avec l’annonce d’une nouvelle politique des prix du carburant, qui prévoyait de nouvelles hausses.
Mais c’est la chute sans fin du rial, renforcée en septembre par le rétablissement des sanctions onusiennes liées au programme nucléaire iranien, qui a poussé dimanche les commerçants, en particulier les vendeurs de téléphones portables, à fermer des dizaines de magasins. La monnaie nationale venait en effet d’atteindre un niveau historiquement bas, 1 dollar américain s’échangeant contre plus de 1,4 million de rials (820 000 il y a un an) et 1 euro contre 1,7 million (855 000 il y a un an).
Alors que le régime s’efforçait de contenir le mouvement des commerçants, celui-ci a très vite débordé les ruelles du bazar, prenant la forme de rassemblements aux abords des artères commerçantes du quartier Joumhouri. Puis, il a gagné les universités. Et, jour après jour, une trentaine de villes, des grandes, comme Ispahan et Chiraz, et des petites.
« Ce n’est pas encore un mouvement de masse. Les ouvriers, dans l’ensemble, n’y participent pas, du moins pas encore. Mais c’est un mouvement général, très jeune, qui a beaucoup appris des précédents soulèvements, et donc, beaucoup évolué, analyse Nasser Etemadi, spécialiste de l’Iran et des relations internationales. Je ne pense pas qu’il s’éteigne rapidement. L’expérience de Femmes, vie, liberté est pour lui un modèle. C’est le seul mouvement qui a eu de véritables résultats dans ce qu’il cherchait à obtenir : la remise en question du voile obligatoire. »
En s’échappant du bazar, les revendications ont aussitôt pris un tournant très politique. D’où de nouveaux slogans, peu ou pas entendus auparavant, faisant appel à l’unité des protestataires : « N’ayons pas peur, nous sommes tous ensemble » ou « Quiconque se dit neutre est forcément sans honneur ». D’autres aussi défient ouvertement le régime. Pas seulement le slogan « Marg bar dictator » (« À mort le dictateur »), souvent lancé ces dernières années, mais aussi celui qui, faisant rimer les mots entre eux, appelle à la confrontation directe avec le Guide suprême : « Cette année sera celle du sang, Seyyed Ali [Khamenei] sera renversé. »
À Qom, le « Vatican » de la République islamique, où se trouvent la plupart des grandes écoles théologiques, ce sont les religieux qui sont pris à présent directement à partie par les manifestants aux cris de « que les mollahs brûlent en enfer ».
Beaucoup de slogans en appellent désormais à Reza Pahlavi, fils du dernier chah d’Iran, exilé aux États-Unis et figure particulièrement clivante de l’opposition : « Ceci est la dernière bataille, Pahlavi reviendra. » En réaction, on entend aussi, mais beaucoup moins fréquemment : « À bas l’oppresseur, le roi et le Guide. »
Ce qui renforce la détermination des protestataires, c’est qu’ils perçoivent à présent le régime comme très affaibli, notamment depuis « la guerre de 12 jours ».
« On entend effectivement le nom de Reza Pahlavi et force est de constater que le fils du dernier chah est de plus en plus réclamé, ce qui n’était pas le cas dans les précédents soulèvements, relève Nasser Etemadi. Cela veut dire qu’il y a un problème grave de direction politique et qu’il est considéré dans l’urgence politique comme le chef [du mouvement – ndlr]. Est-ce qu’il se considère comme tel ? Je ne pense pas, compte tenu de la situation. »
« Je ne crois pas qu’il soit une personnalité politique exceptionnelle, ajoute le politiste. Il a tendance à fuir ses responsabilités. Et je ne suis même pas sûr qu’il veuille retourner en Iran. Ce qui fait qu’il est entré dans la tête des gens, dans leur imaginaire, c’est que, dans le contexte actuel, il est identifié à un ordre social et politique qui vise à restaurer le passé, au représentant d’une dynastie qui a organisé la modernité, a fait sortir l’Iran du Moyen Âge de la dynastie qâdjâr [une dynastie d’origine tribale, qui régna sur l’Iran de la fin du XVIIIe siècle à l’avènement de Reza Pahlavi – ndlr], effaçant une partie de la réalité ou la rendant idyllique. »
Du côté du régime, on perçoit un certain flottement. Le président Massoud Pezeshkhian, issu des rangs réformateurs, a d’abord cherché la désescalade. Il a tenté de dialoguer avec les contestataires et de se montrer rassurant, déclarant lundi soir sur son compte X avoir « demandé au ministre de l’intérieur d’écouter les revendications légitimes des manifestants » afin que le gouvernement puisse « résoudre les problèmes et agir de manière responsable ».
Mais très vite, l’institution judiciaire, contrôlée par les radicaux, a pris la main, déclarant, par la voix du procureur général de la République islamique, qu’il ferait preuve de « fermeté » : « Toute tentative visant à transformer les manifestations économiques légitimes en un outil d’insécurité, de destruction des biens publics ou de mise en œuvre de scénarios conçus à l’étranger sera inévitablement suivie d’une réponse légale, proportionnée et ferme », a-t-il ajouté.
Ce qui renforce la détermination des protestataires, c’est qu’ils perçoivent à présent le régime comme très affaibli, notamment depuis « la guerre de 12 jours », qui a vu une partie de l’appareil de répression décimé par les frappes israéliennes et l’aviation israélienne prendre facilement le contrôle du ciel de l’Iran. Sur le plan international également, avec la chute du régime de Bachar al-Assad en Syrie et l’affaiblissement du Hezbollah.
Reste que, même si vingt sept manifestants ont déjà été tués, des dizaines d’autres blessés ou arrêtés, les forces de répression ont été dans l’ensemble peu engagées. Et l’expérience de ces vingt dernières années a montré qu’elles étaient terriblement efficaces. Mais elles sont elles aussi, si l’on en croit ce que l’on peut lire sur les réseaux sociaux, durement frappées par le coût de la vie et la pauvreté. D’où ce nouveau slogan des manifestants : « Policiers, avec nous. »
Jean-Pierre Perrin
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