Au Maroc, la Coupe d’Afrique des nations n’est pas qu’un jeu de ballon

mardi 13 janvier 2026.
 

Avec le démarrage des huitièmes de finale de la CAN 2025 et la qualification de toutes les équipes favorites, la grand-messe du football africain se poursuit. Avec ses enjeux aussi sportifs que politiques : relations Algérie-Maroc, absence du roi...

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Rabat, la capitale, mais aussi Casablanca, le cœur de l’économie du pays, ou encore Marrakech, haut lieu du tourisme et destination prisée par les célébrités, notamment françaises : c’est dans ces grandes vitrines du « Maroc utile » que des milliers d’Africain·es vibrent depuis le 21 décembre 2025 au rythme de la CAN, la Coupe d’Afrique des nations, organisée pour la deuxième fois au Maroc après celle de 1988.

L’ouverture de cette fête du foot africain, le 21 décembre, s’est déroulée sous une pluie torrentielle dans un stade Prince-Moulay-Abdallah (1935-1983), du nom du frère cadet de Hassan II (1929-1999), archiplein et entièrement reconstruit. Mais avec un grand absent : le roi Mohammed VI.

Pourtant, le « dossier » africain a toujours été l’un des grands enjeux de sa politique étrangère. Contrairement aux choix de son père, qui snobait le continent noir en qualifiant sa diplomatie de « diplomatie du tam-tam », le « tropisme africain » de Mohammed VI est de notoriété publique. Pour lui, comme pour son entourage, le royaume doit devenir la « grande porte » de l’Afrique.

« Où est-il ? », s’interroge-t-on dans les salons feutrés de Rabat et de Casablanca. La dernière fois qu’il a été aperçu date d’il y a deux mois, le 5 novembre 2025, lorsqu’il annonça dans un discours à son « cher peuple » une victoire diplomatique sur la reconnaissance de la « marocanité » du Sahara occidental par l’ONU.

Il quittera le royaume le même jour pour un énième et non moins long « séjour privé » : aux Émirats arabes unis d’abord, puis un « voyage » en coup de vent au Caire, en compagnie de son « ami » le prince émirati Mohammed ben Zayed al-Nahyane. Une rencontre non officielle sur la situation à Gaza a eu lieu avec le président égyptien, Abdel Fattah al-Sissi, les trois pays entretenant des relations privilégiées avec Israël.

Après le périple égyptien, retour aux Émirats, mais Mohammed VI décide de rejoindre de nouveau le Caire, avant de prendre le chemin de Paris, sa capitale préférée, puis, enfin… Courchevel, la célèbre station de ski au cœur des Alpes françaises.

À la place du roi, les Marocains ont eu droit au « dauphin », le prince Moulay el-Hassan, 22 ans. C’est lui qui a ouvert la cérémonie de ce grand rendez-vous footballistique entre Africains, en donnant le coup d’envoi du premier match opposant son pays aux Comores. La présence de ce prince à peine sorti de l’adolescence a été aussi remarquée que l’absence de son père, à propos duquel les spéculations sur son état de santé vont bon train.

Retrouvailles

Autre enseignement des phases de poules de la CAN : les « frères ennemis » du Maghreb ne le sont pas tant que ça. Les innombrables images relayées par les réseaux sociaux sont plus qu’éloquentes : des milliers d’Algériens, drapeau sur le dos, ont sillonné sans le moindre incident, dans la ferveur, les médinas et les grandes artères de Rabat, Casablanca et Marrakech à la veille du premier match de leur pays, le 24 décembre, contre le Soudan.

L’ambiance est ainsi « bon enfant », et le contact des supporters algériens avec la population marocaine est l’un des événements marquants de cette CAN.

Car à la différence du voisin de l’est, le Maroc n’a pas imposé de visa aux Algériens après la rupture diplomatique entre les deux pays, décidée unilatéralement en 2021 par Alger. Les retrouvailles entre les deux « frères ennemis », séparés par des enjeux et des jeux éminemment politiques, avaient alors des allures de message diplomatique à peine voilé de Rabat au locataire du palais d’El-Mouradia.

Autre constat : la présence tout aussi remarquée de certaines célébrités françaises ayant des liens familiaux avec l’Afrique : la légende du football français Zinédine Zidane a ainsi assisté à tous les matches des Fennecs, dont le gardien de but n’est autre que son fils Luca ; les deux internationaux français Kylian Mbappé et Aurélien Tchouameni, dont les parents sont d’origine camerounaise, se sont retrouvés quant à eux à Marrakech, le 28 décembre, pour suivre le match opposant les Lions indomptables aux Éléphants ivoiriens.

À quel prix ?

Grand favori, le Maroc aborde cette compétition continentale auréolé de sa dernière performance au Mondial du Qatar en 2022, durant lequel il a atteint la demi-finale grâce à une sélection composée, pour la plupart, de joueurs nés et évoluant dans des équipes européennes. Le succès de « sa CAN » devient donc un enjeu crucial. Mais pour l’instant, le pari est plutôt réussi : un nombre incalculable de vidéos inondent les réseaux sociaux, dans lesquelles on voit des centaines de supporters africains, notamment algériens, louanger la qualité de l’organisation, des stades et de l’infrastructure des grandes villes où les matches se déroulent.

L’organisation ? Parfaite, ou presque. Des problèmes techniques dus à une très forte affluence avaient en effet perturbé la vente des tickets, peu avant le début des compétitions, empêchant temporairement l’accès à la billetterie et dopant la « vente illégale » et le marché noir. Plus de cent personnes seront interpellées et poursuivies pour « falsification de billets et atteinte aux systèmes de traitement automatisé des données ». Précision : c’est l’entreprise Netopia Solutions qui a décroché le marché de la commercialisation digitale des billets de la CAN 2025. Son propriétaire, Zaki Narjisse, est le neveu de Fouad Ali el-Himma, l’un des hommes les plus puissants du régime.

En organisant cette CAN et en coorganisant la Coupe du monde de 2030, avec l’Espagne et le Portugal, le Maroc est plus que jamais déterminé à s’imposer comme un acteur incontournable du sport le plus populaire de la planète. L’objectif est ambitieux, mais à quel prix ? Car cette orientation décidée au plus haut niveau de l’État, et qui engage des dépenses publiques considérables, ne fait pas l’unanimité.

Fin septembre et début octobre, des milliers de jeunes Marocains ont manifesté dans la plupart des villes pour dénoncer la construction jugée trop coûteuse des stades au détriment de l’infrastructure sanitaire, de la priorité qui devrait être accordée au système éducatif et de l’égalité entre les territoires. Réagissant à ce parallèle, le roi indiquerait quelques jours plus tard dans un discours devant les députés qu’il « ne devrait y avoir ni antinomie ni rivalité entre les grands projets nationaux et les programmes sociaux, tant que le but recherché est de développer le pays et d’améliorer les conditions de vie des citoyens, où qu’ils soient ».

Deux mois auparavant, il annonçait dans son discours du trône qu’il « n’y a de place, ni aujourd’hui ni demain, pour un Maroc avançant à deux vitesses ».

De plus, la météo n’a pas arrangé les choses. Le 15 décembre, cinq jours seulement avant le premier coup de sifflet de la CAN, des inondations dues à de fortes précipitations orageuses ont causé la mort d’au moins trente-sept personnes à Safi, une ville portuaire sur la côte atlantique. Les images d’une population dévastée et de plusieurs commerces ravagés par les crues ont ravivé les colères et remis en avant, encore une fois, le contraste entre des stades flambant neufs d’un côté et, de l’autre, des infrastructures vétustes et un État démissionnaire.

Mais avec la reprise des matches et la qualification des grandes équipes en huitièmes de finale, ces problèmes propres au pays organisateur, et dont les ramifications sont aussi politiques que structurelles, semblent, bon gré mal gré, avoir cédé la place à la grand-messe du foot africain. Le temps d’un petit mois, le continent noir tente d’oublier ses défis, ses problèmes et ses blessures pour fêter au son du ballon rond.

Omar Brouksy


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