Violences sur les enfants : « Les médias d’extrême droite se font le relais d’une éducation du châtiment »

vendredi 6 février 2026.
 

Spécialiste des droits des enfants, Marion Cuerq réagit à nos révélations sur le patron de l’information de CNews, condamné pour des gifles et des insultes contre ses enfants. Et analyse ce que cache la préoccupation affichée par l’extrême droite pour la protection de l’enfance.

https://www.mediapart.fr/journal/fr...

À 19 ans, Marion Cuerq est partie vivre en Suède, premier pays du monde à avoir aboli les punitions corporelles, puis s’est formée aux childhood studies à l’université de Stockholm. Depuis son retour en France, elle décrypte la manière dont les médias traitent ces sujets et plaide pour une déconstruction de la domination adulte, en mobilisant des concepts suédois comme la « hauteur d’enfant ». En 2023, elle a publié Une enfance en NORd. Pour une éducation sans violence et à hauteur d’enfant (Marabout).

Mediapart a voulu faire réagir cette spécialiste à nos révélations sur la condamnation du directeur de l’information de la chaîne réactionnaire CNews pour des violences sur ses trois enfants – il a fait appel. Nous en profitions pour l’interroger sur la prétendue préoccupation de l’extrême droite pour les droits des enfants, et sur les impensés à gauche.

Mediapart : Que vous inspire le fait que le directeur de l’information de CNews ait été condamné pour des violences sur ses enfants ?

Marion Cuerq : Je trouve cela terrifiant, mais pas étonnant. Il faut bien que les représentations que l’on a, dans les médias français, de l’enfance et du rôle de l’adulte viennent de quelque part. Sur CNews, soit on fait l’apologie des violences faites aux enfants, soit on les « bagatellise »... On comprend mieux aussi pourquoi Jean-Marc Morandini [définitivement condamné pour corruption de mineurs – ndlr] est encore à l’antenne. En France, on médiatise des discours et des gens qui, à l’étranger, ne seraient pas sur les plateaux, mais dans les bureaux des services sociaux.

Sur ces sujets, quelle est la spécificité des médias d’extrême droite ? Il y a quelques jours, les invités de Pascal Praud, sur CNews, critiquaient vertement la décision de la Cour de cassation sur l’absence de « droit de correction » parental...

L’extrême droite, à côté de propos qui peuvent être racistes ou homophobes, c’est aussi, et peut-être surtout, un discours autoritaire qui défend une éducation foncièrement verticale, du contrôle, de la punition, du châtiment. Ses médias se font le relais de cette éducation qui entretient les structures patriarcales.

Mais après la décision de la Cour de la cassation, tous les médias sont allés demander aux gens « êtes-vous pour ou contre la fessée ? » alors que c’est la loi ! L’extrême droite n’est pas seule à parler en ces termes-là : c’est partout.

Tout de même, CNews a très peu traité l’affaire Bétharram, par exemple. Les député·es rapporteurs de la commission d’enquête n’ont pas été invité·es pour en parler...

Globalement, la réaction à l’affaire Bétharram dans les médias français, ç’a été de faire le procès d’une époque où on n’écoutait pas les enfants, supposée révolue. Mais les violences systémiques faites aux enfants dans les établissements scolaires sont bien là, comme on l’a récemment constaté dans le périscolaire ou les crèches. Chaque fois, on essaie de relier ces violences à un manque de moyens ou de diplômes, des médias utilisent l’image du monstre...

Quand on dit que tous les enfants sont victimes de la domination adulte, l’extrême droite ne suit plus.

Mais on ne fait jamais la corrélation entre ces violences et notre vision de l’enfant. Il n’y a pas de monstres ! Il y a un système vertical, une culture éducative qui « objétise » les enfants. À partir du moment où on donne tout pouvoir aux adultes, on ouvre la porte à toutes les violences.

L’extrême droite se présente volontiers comme la grande défenseuse des enfants. En 2022, dans son programme présidentiel, Marine Le Pen multipliait les promesses en faveur de l’Aide sociale à l’enfance (ASE), par exemple. Comment analysez-vous l’investissement de l’extrême droite et de ses médias sur ce sujet ?

Il y a quelques années, un sondage commandé par l’association l’Enfant Bleu affirmait que 97 % des Français·es voulaient que l’enfance maltraitée devienne une cause nationale... Il y a clairement l’idée que cela ramène des voix. Mais il faut faire la différence entre la protection de l’enfance [l’ASE, qui prend en charge les mineur·es en danger dans leur famille – ndlr] et les droits de l’enfant.

L’ASE est évidemment un enjeu important, d’autant qu’elle est en très mauvais état. Mais le sujet à traiter en premier lieu, c’est celui des droits de l’enfant, qui ne sont pas qu’une histoire de protection, mais aussi de participation. Le bon fonctionnement de l’ASE est dépendant de la bonne santé des droits de l’enfant, sinon on ne fait que de la politique de la rustine.

L’extrême droite construit ce discours binaire selon lequel la plupart des enfants seraient épanouis dans des familles très saines : il ne faudrait donc pas y toucher, surtout pas s’ingérer. Et il y aurait un petit pourcentage d’enfants qui seraient martyrisés : il faudrait alors mettre tous les moyens pour faire cesser ça, surtout des moyens extrêmement répressifs. Mais les droits de l’enfant, c’est un sujet beaucoup moins manichéen, car il y a un continuum : tous les enfants sont victimes de la domination adulte. Et là, bien sûr, l’extrême droite ne suit plus.

En Suède, pays social-démocrate par excellence, que vous suivez de près, la droite a passé, depuis 2022, un accord de gouvernement avec l’extrême droite. Est-ce que cela pèse sur la manière dont la société regarde désormais ses enfants ? Avez-vous constaté un recul ?

Oui et non. Si on parle de la façon de traiter la délinquance, les adolescents, notamment les adolescents racisés, oui clairement. Une loi fait beaucoup débat, elle vise à abaisser l’âge de la majorité pénale de 15 à 13 ans... Mais si on parle de la norme culturelle, qui est celle de l’éducation déverticalisée, je dirais qu’il n’y a pas de recul encore. Cette culture est tellement ancrée : depuis plus de cinquante ans, les Suédois·es sont encerclé·es de représentations qui font l’apologie de la « culture de la relation », de la « hauteur d’enfant », l’enfant est vu comme compétent, pas destructeur... Un mandat ne peut suffire à faire exploser ce bouclier culturel. Mais ça le fragilise.

En France, la manière dont les « violences éducatives ordinaires » sont considérées dans les médias n’a-t-elle pas évolué ces dernières années ?

Il y a une acceptation moins affichée pour les punitions corporelles. Les professionnel·les de l’éducation médiatisé·es ne les défendent plus. Par exemple, on n’entend plus, comme il y a une dizaine d’années encore, [la psychanalyste] Claude Halmos affirmer qu’un enfant sait faire la différence entre une fessée et de la maltraitance...

Mais globalement, dans les discours, on est toujours sur une éducation autoritaire et verticale. Depuis cinq ans, on en a même rajouté une couche, avec la vague anti-éducation dite « positive », qui renforce la culture de la punition.

La loi dite « antifessée » de 2019 n’a-t-elle pas marqué un progrès ? Voire un tournant ?

C’est une loi importante, pas un tournant. Le simple fait qu’elle soit appelée « loi antifessée » en dit long. Alors qu’elle interdit tout autant les violences psychologiques, qu’elle va contre la culture de la punition, ce n’est jamais présenté ainsi.

Par ailleurs, je trouve le texte très timide encore : « L’autorité parentale s’exerce sans violence physique ou psychologique. » C’est-à-dire que l’autorité parentale reste le sujet, non l’enfant. Cette loi est censée « sujétiser » les enfants, les mettre au cœur, mais l’enfant reste l’objet de l’autorité de ses parents. Un objet d’éducation, pas un sujet de droits.

Outre l’extrême droite, quels sont les pôles de résistance ?

Nous avons une vision de l’enfant construite d’abord par la religion, puis par notre interprétation bien française de la psychanalyse freudienne : une conception de l’enfant par nature destructeur et qui a besoin d’être civilisé par la force pour s’insérer dans la société ; qu’il faut « tutorer » d’une main de fer, pour son bien.

Une vision partagée à gauche ?

Oui, il y a énormément de gens à gauche qui font l’apologie de la domination adulte et de la culture de la punition. On a cette interprétation française de la psychanalyse freudienne, selon laquelle l’enfant – avec la théorie des pulsions – serait un être déviant par nature. L’idée du complexe d’Œdipe, c’est quand même que l’enfant aurait un désir inconscient pour ses parents... Ce qui a amené à des catastrophes culturelles [en particulier sur les violences sexuelles faites aux mineur·es – ndlr]. Car la résultante, c’est l’inversion des responsabilités entre les adultes et les enfants : les premiers seraient victimes et les seconds coupables.

En France, on ne manque pas de bonnes intentions, mais de compétences.

Les positions de [la psychologue] Caroline Goldman, qui représente un discours extrêmement autoritaire, intéressent les gens de gauche parce que c’est de la psychanalyse. Elle ne fait certes pas l’apologie des coups, mais elle explique que l’enfant doit une obéissance absolue à l’adulte, sous peine d’être isolé systématiquement. C’est destructeur.

On nous rebat les oreilles avec l’idée d’une toute-puissance infantile, et l’éducation dite « positive » est caricaturée. Mais nous n’avons pas compris que « déverticaliser » la relation, ce n’est pas donner la responsabilité aux enfants – ils restent non responsables en toute circonstance ! Ce n’est pas prôner une horizontalité totale, mais une « équidignité » (ou équivalence de dignité).

En fait, en France, on ne manque pas de bonnes intentions, mais de compétences. La psychanalyse ayant encore pignon sur rue dans nos universités, il y a un impensé sur l’adultisme, l’infantisme, l’enfantisme... Ces termes remontent aux années 1970 pour la plupart, mais ils ont fait leur arrivée en France il y a deux ou trois ans maximum.

Les médias français seraient ainsi empreints d’une forme de discrimination systémique, l’infantisme ?

Bien sûr. Et de misopédie, une forme de mépris. Non seulement les normes socioculturelles n’y sont jamais interrogées, mais il y a un rejet des personnes qui essaient de les déconstruire.

Est-ce que les wagons « no kids » proposés par la SNCF relèvent, selon vous, de cette tendance misopède ?

Oui. Mais un tel argument marketing suppose un cadre social qui l’autorise. A priori, l’entreprise a dû considérer que son initiative engendrerait de l’adhésion, de la cohésion.

Et de fait, les discours misopèdes fonctionnent énormément sur les réseaux sociaux : des humoristes produisent des contenus où ils se moquent des enfants ; des gens se filment dans les transports levant les yeux au ciel, avec un enfant qui crie en arrière-plan. Ils essaient de générer des vues en faisant du « ghettossori » [mix entre « ghetto » et « Montessori » – ndlr], pour tourner en dérision l’éducation dite « positive ». Bref, toutes sortes de contenus alimentant la haine de l’enfance ou un certain mépris a minima. Et ça ne dérange pas grand monde.

Cela dit, s’agissant de l’offre de la SNCF, l’entreprise ne devait pas s’attendre à autant de réactions négatives. Comme quoi, ça finit par faire un petit contre-pouvoir, notre histoire !

Mathilde Mathieu


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