Tempête Nils : « Nous ne sommes pas du tout adaptés à ce nouveau genre de phénomène »

dimanche 1er mars 2026.
 

Directeur de recherche CNRS et ex-auteur du Giec, Robert Vautard explique comment les impacts de la tempête Nils en France sont imputables à la surchauffe planétaire. Le climatologue alerte sur le fait que ce type d’événement risque d’être de plus en plus long, provoquant des dégâts à très large échelle.

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Après que la tempête hivernale Nils a commencé à déferler le soir du 11 février sur la façade atlantique du pays, les départements de la Garonne et du Lot-et-Garonne, et depuis lundi 16 février le Maine-et-Loire, sont en vigilance rouge pour risque de crues jusqu’au 17 février.

Selon le dernier bulletin à date de Vigicrues, les hauteurs d’eau relevées sur la Garonne sont supérieures à celles observées lors de la crue de février 2021. Avec de nouvelles précipitations en cours sur la région Nouvelle-Aquitaine ce 16 février, « une reprise de la hausse des niveaux d’eau est prévue », alerte l’organisme.

Les vents qui ont accompagné Nils – jusqu’à 180 km/h par endroits – sont par ailleurs les plus importants depuis la tempête de référence Klaus de 2009, où les rafales avaient atteint des vitesses inédites dans le Sud-Ouest. Au-delà des dizaines de milliers de foyers qui restent encore privés d’électricité et des dégâts matériels provoqués par les inondations, les intempéries ont provoqué la mort de trois personnes.

D’après une première analyse publiée le 12 février par ClimaMeter, un outil climatique hébergé par l’Institut Pierre-Simon qui permet de savoir si un événement météorologique extrême est lié ou non aux dérèglements climatiques, la surchauffe planétaire a conduit à ce que les vents et les précipitations de la tempête Nils soient plus intenses.

Entretien avec Robert Vautard

Directeur de recherche au CNRS, ancien coprésident du groupe de travail sur les bases physiques du changement climatique pour le dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), Robert Vautard revient sur la manière dont les impacts de la tempête Nils ont été avivés par le chaos climatique. Il se dit aussi préoccupé par le manque d’adaptation du pays à ce type de catastrophes, qui, au fil des années, ne feront que s’amplifier si rien n’est fait.

Mediapart : La dépression Nils, qui a occasionné des crues en Gironde, est déjà la troisième tempête hivernale après le passage de Benjamin en octobre 2025 et de Goretti en janvier. Ces vents violents qui touchent la France peuvent-ils être attribués au changement climatique ?

Robert Vautard : Nous n’observons pas d’augmentation des vents les plus forts en France depuis plusieurs décennies. En regardant les mesures qui sont effectuées au sol, nous enregistrons même une tendance légère à la baisse des vents puissants. Cela est dû très probablement à la plus grande rugosité des sols. C’est-à-dire que la hausse dans l’Hexagone des surfaces forestières et de l’urbanisation augmente le nombre d’obstacles au sol et ralentit la vitesse des vents.

Mais, tant en termes de fréquence que d’intensité, nous ne pouvons pas encore établir de lien direct entre les tempêtes en France et le changement climatique – même si on peut voir déjà pour l’Europe des études qui tendent à caractériser une augmentation de ces phénomènes météorologiques à cause des dérèglements climatiques.

Lucie Chadourne-Facon, directrice du service central Vigicrues, a insisté ces derniers jours sur « l’étendue géographique et la durée des épisodes venteux » qui s’abattent sur tout l’ouest de la France depuis Noël. Est-ce là un signe ou pas de l’intensification du changement climatique ?

Ce long épisode venteux et pluvieux que nous subissons est ce que nous appelons un « régime de temps ». Nous savons, depuis assez longtemps, que le temps ne fluctue pas d’un jour à l’autre avec des changements brutaux, mais plutôt par période.

Ce que nous avons vécu là, c’est véritablement un régime de temps très persistant. Sachant que certaines autres années, nous avons aussi vécu en France ce que nous appelons un blocage atmosphérique qui va plutôt créer des hivers secs et froids.

En somme, ces fluctuations météorologiques naturelles d’une année à l’autre sont très fortes et peuvent après un mois continu s’arrêter brutalement pour passer à un autre régime de temps. Là encore, nous n’observons pas, pour ces longues périodes météo, d’influence du changement climatique.

Néanmoins, l’impact de ces tempêtes, par les pluies qu’elles charrient, n’est-il pas attisé par la surchauffe planétaire ?

Effectivement, les effets du changement climatique ont amplifié le volume des précipitations durant les tempêtes. C’est même très significatif. Cela s’explique par une loi de physique qui conduit à ce qu’un degré de réchauffement du climat en plus entraîne 7 % d’humidité en plus dans l’atmosphère.

En France hexagonale, nous ne sommes pas loin des 2 °C de réchauffement. Cela veut dire que pour une même configuration des vents et d’origine de masse d’air, une tempête qui aurait eu lieu il y a cinquante ans dans notre pays aurait drainé environ 14 % de moins de pluie.

Pour résumer, le cycle de l’eau est accéléré par le changement climatique, donnant lieu à plus d’évaporation et donc à plus de précipitations. Cette abondance de pluie va impacter énormément les territoires traversés par la tempête. Or, nous ne sommes pas prêts à recevoir de telles quantités de pluie…

L’épisode que nous vivons est-il articulé au train de tempêtes qui s’est abattu ces dernières semaines sur le Portugal et l’Espagne ?

C’est absolument la même dynamique. Un rail de tempêtes s’est installé dans une configuration ouest-est, sans monter en latitude, alors que souvent, ce rail prend naissance vers Terre-Neuve (Canada), voire au large de New York (États-Unis), pour remonter ensuite vers l’Europe du Nord.

Ici, le train d’épisodes venteux a filé directement vers le Portugal, qui reste, au niveau planétaire, pas loin du sud-ouest de la France. C’est vraiment le même régime de tempêtes, avec juste une petite modification sur la trajectoire des vents qui s’est produite.

Nous enregistrons de temps à autre en hiver des déviations de trajectoire similaires, il n’y a rien d’inédit à cela. Encore une fois, l’exceptionnel, ici, ce sont les quantités de pluie qui sont tombées.

Que nous disent les dégâts matériels et humains provoqués par Nils de l’adaptation de nos territoires au réchauffement planétaire ?

Nous ne sommes pas du tout adaptés à ce nouveau genre de phénomène. Et il va bien falloir s’y adapter, parce que si nous pouvons très bien stabiliser la température globale de la planète à un niveau de réchauffement donné, nous ne pourrons jamais revenir au climat antérieur que nous avions connu avant l’ère industrielle.

Ce que je crains le plus, c’est que ce type de régime de temps puisse à l’avenir persister pendant plus d’un mois, et donc faire des dégâts à très grande échelle.

Nous avons par exemple déjà des pluies diluviennes à répétition au Pakistan, qui génèrent des crues cataclysmiques et des inondations sur des pans entiers du pays. En France, nous voyons désormais non plus un cours d’eau qui déborde mais une région entière qui est impactée, avec des services de sécurité civile débordés, des catastrophes extrêmement chères en termes de dégâts matériels et des coûts humains de plus en plus importants.

Nous ne sommes toujours pas préparés face à ces intempéries hors norme, car nous continuons à construire dans des zones inondables par exemple. Et les zones inondables vont s’élargir du fait du changement climatique.

Autre chose à souligner : souvent, contrairement aux canicules – des événements climatiques que peuvent ressentir l’ensemble des Français, comme nous l’avons vu les étés précédents –, une crue, sur un territoire donné, touche seulement un bassin versant et pas la ville d’à côté.

Ce biais de perception produit un manque de prise de conscience du fait qu’une inondation, quand elle vous tombe dessus, peut être totalement catastrophique.

Mickaël Correia


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