Malbouffe, diabète et inégalités : quand notre assiette devient politique

dimanche 8 mars 2026.
 

Diabète/Malbouffe. Aide alimentaire, repas sautés, obésité, diabète, AVC, cancers, Parkinson, Alzheimer… Au pays de la gastronomie érigée en patrimoine mondial, les gens souffrent et meurent de leur alimentation. Et l’épidémie s’aggrave. Mais ce n’est pas une fatalité biologique ou individuelle : c’est le résultat de l’organisation de notre société. Dans cet article, nous proposons de revenir sur l’enjeu majeur de notre époque, dont on ne parle jamais.

Voter pour des communes insoumises les 15 et 22 mars en fera des laboratoires de planification écologique et de santé publique. La restauration collective bio, gratuite, et les restaurants municipaux proposés par les Insoumis sont des outils concrets pour lutter contre les ravages sanitaires de l’agro-industrie et la précarité alimentaire. Notre article.

L’épidémie silencieuse : faim, obésité et maladies chroniques

Sous la présidence d’Emmanuel Macron, les images parmi les plus choquantes ont été celles des files d’étudiants attendant l’aide alimentaire. Jusqu’à 8 millions de personnes en France y ont recours. Ils étaient 2,6 millions en 2006 et 5,5 millions en 2017. L’insécurité alimentaire s’approfondit d’année en année. Aujourd’hui, c’est un enfant sur cinq qui va à l’école le ventre vide. L’inflation, la spéculation et le refus de bloquer le prix des produits de première nécessité ont mené les gens dans l’impasse.

Et les chiffres explosent également pour les maladies chroniques : 2 fois plus de personnes sont touchées par l’obésité par rapport à 1997, 7 fois plus pour l’obésité morbide et 4 fois plus pour le diabète. On estime qu’un adulte sur dix sera diabétique d’ici 2045.

Mais ces données inquiétantes ne sont pas sans rapport avec celles de la faim. Il n’y a pas d’un côté ceux qui ne mangent pas assez, et de l’autre ceux qui mangent trop. Il s’agit du même problème : manger mal. L’alimentation saine est devenue un luxe. Sucre, sel, matières grasses, additifs… Les produits contemporains sont ultra-transformés et leur description ressemble davantage à une formule chimique qu’à une liste d’ingrédients. Dès lors, nombreuses sont les maladies de longue durée liées à la qualité de notre nourriture : AVC, cancers, Parkinson, Alzheimer…

Des inégalités sociales face à la maladie D’abord, nous ne sommes pas tous égaux devant la maladie. Les 10 % les plus pauvres ont 3 fois plus de risques de souffrir du diabète que les 10 % les plus riches. L’obésité est deux fois plus répandue chez les ouvriers et employés que chez les cadres. Dans les années 1980, il y avait 4 fois plus de risques de cancer chez les ouvriers que chez les cadres supérieurs, aujourd’hui c’est 10 fois plus de risques.

Serait-ce de la faute des pauvres et de leurs mauvaises habitudes ? Absolument pas, selon la sociologie qui analyse ces inégalités comme des injustices environnementales. Elles sont définies par Razmig Keucheyan comme « l’accès inégal aux ressources naturelles, mais aussi par l’exposition différenciée des groupes sociaux aux nuisances ou aux “risques” environnementaux, comme les pollutions ou les catastrophes naturelles et/ou industrielles ».

Concrètement, les produits de premier prix sont bourrés de sel, de sucre, de matières grasses et d’additifs pour masquer leur mauvaise qualité. Ainsi, cette nourriture malsaine qu’on surnomme « malbouffe » est accessible aux classes populaires aux faibles revenus.

Ces inégalités socio-environnementales sont aussi territoriales : nombreux sont les incinérateurs, centres d’enfouissement des déchets, zones industrielles et chimiques qui se trouvent dans les villes populaires. Par exemple, le plus grand incinérateur d’Europe se situe à Ivry-sur-Seine.

Sans oublier le scandale majeur du chlordécone qui a été révélé dans les années 1990 en Martinique et en Guadeloupe. Le choix de décaler de 3 ans l’interdiction des pesticides spécifiquement dans ces territoires d’Outre-Mer est le symptôme d’un racisme environnemental aux relents coloniaux.

« À quel moment font-ils la comptabilité du prix du malheur ? »

Face à ces problématiques, les pouvoirs publics apportent des réponses individuelles, afin de tout dépolitiser. L’objectif est de psychologiser et de responsabiliser : vous n’avez qu’à pas être malade, faites du sport, mettez-vous au régime, arrêtez de fumer, mangez cinq fruits et légumes par jour…

Selon Jean-Baptiste Comby, « l’écologie réformatrice invisibilise les traits caractéristiques de la condition écologique des classes populaires, et en particulier leur plus grande exposition aux nuisances environnementales de toutes sortes (et) leur faible contribution à celles-ci (…). Les classes populaires, qui seraient peuplées de consommateurs et de consommatrices irresponsables, demeurent les principales destinataires des politiques d’économies d’énergie et d’eau, quand elles ne sont pas directement ‘mises au travail’. ».

À ce titre, le débat autour du budget de l’État correspondait à une représentation archétypique de cette politique. Les macronistes ont répondu aux insoumis que les petits bonheurs étaient trop chers. Refusant de taxer les riches, ils ont créé un impôt sur l’indemnisation quotidienne des maladies de longue durée. Le problème paraît évident : les gens vont moins se soigner de la maladie et davantage y succomber.

Jean-Luc Mélenchon s’interrogeait alors : « Je voudrais dire à ceux qui calculent le prix du bonheur : à quel moment font-ils la comptabilité du prix du malheur ? ». Un coût financier concret, puisque la Sécurité sociale devra compenser la crise sanitaire à venir. Et un coût moral : finalement, ces choix politiques traduisent une vision selon laquelle une vie vaut moins qu’une autre. Une maladie est en train d’infecter notre société et il s’agit d’en guérir.

Les lobbys de l’agro-industrie : responsables mais impunis

Il faut cibler les responsables : l’agro-business et ses lobbys. Ils sapent les fondements naturels de notre sécurité alimentaire en générant changement climatique, effondrement de la biodiversité, raréfaction de la ressource en eau et dégradation des sols.

Et pourtant, du tabac à l’amiante en passant par l’alcool, la sociologie des sciences et de l’action publique a démontré comment l’oligarchie a toujours su influencer la décision politique en sa faveur.

Tandis que Marc-Olivier Déplaude a écrit sur les industriels du sel, Daniel Benamouzig et Joan Cortinas Munoz ont écrit sur les entreprises agroalimentaires. Leur ouvrage Des lobbys au menu. Les entreprises agro-alimentaires contre la santé publique établit 3 conclusions édifiantes.

D’abord, ces industriels connaissent toujours les risques, car il existe des études, des législations dans d’autres pays. Donc, ils empoisonnent sciemment. Ensuite, ils vont chercher à produire du doute ou de l’ignorance. Les traces vont être effacées, à l’image des Monsanto Papers.

Des scientifiques vont aussi être financés pour publier des contre-expertises favorables. Des industriels vont même jusqu’à dispenser une sensibilisation dans les écoles et les fédérations sportives. Le cas emblématique de healthwashing est Coca-Cola en tant que partenaire de l’instance gouvernementale chargée de développer le sport en France. Car les puissants de ce monde fonctionnent en caste : les conseils d’administration de Carrefour, Danone et Casino accueillent d’anciens titulaires de postes à responsabilité dans l’État.

Enfin, l’impunité est organisée. Traîner un agro-industriel en justice est un réel parcours du combattant où toutes les stratégies les plus brutales s’abattent sur le plaignant. Et la création d’une taxe sur les victimes ne va rien arranger. En général, de nombreux non-lieux sont déclarés.

Le capitalisme comme système de catastrophes

Comprenez alors qu’il faut protéger l’alimentation de l’emprise des grandes entreprises intéressées par la rentabilité et le profit. Le marché fonctionne selon une concurrence libre et non faussée qui détruit tout et conforte des concurrences déloyales.

Car le capitalisme ne va pas mourir de ses impasses. C’est un système qui déclenche des catastrophes et s’en enrichit. Si l’eau du robinet est polluée, achetez de l’eau en bouteille, puis mettez un filtre. Le capitalisme a toujours quelque chose à vendre. Il propose un produit, son remède, puis le remède au remède, et enfin le contre-remède du remède au remède.

C’est pourquoi le service public demeure un espace stratégique : un lieu où l’on peut organiser la production et la distribution en fonction des besoins et non du profit – à condition de sortir des logiques de délégation et de partenariats public-privé qui réintroduisent la rentabilité là où devrait primer l’intérêt général.

Les mobilisations contre la loi Duplomb : une repolitisation du droit à l’alimentation

Et pour cause, en tant que besoin vital, l’alimentation est un droit de l’espèce humaine. Le droit à l’alimentation est inscrit dans la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948.

Dernièrement, il y a eu des actualités concernant la défense de ce droit, à l’image de la mobilisation contre la loi Duplomb. Avec 2 millions de signatures sur la pétition du site de l’Assemblée nationale, un record a été établi en plein été. C’était un moment inédit qui a débouché sur une censure du Conseil constitutionnel et une jurisprudence favorable.

Et c’était surtout une séquence de repolitisation des maladies, notamment du cancer, et l’émergence de nombreux débats sur la souveraineté alimentaire, agricole et sanitaire.

Lors des Amfis 2025, une table ronde sur les « maladies politiques », organisée par Mathilde Panot, a illustré cette dynamique : parler santé, c’est parler pesticides, eau potable, industrie, agriculture. En toile de fond, une idée simple : reprendre le contrôle sur notre propre vie.

La commune insoumise, un laboratoire de la bifurcation écologique

La repolitisation nationale de l’alimentation trouve son prolongement concret à l’échelle municipale. Car si le droit est universel, sa mise en œuvre est locale. Les communes disposent de leviers décisifs : restauration collective, gestion de l’eau, foncier agricole, urbanisme commercial, marchés publics. Les propositions portées dans les programmes municipaux de La France insoumise s’inscrivent dans cette perspective : faire de la commune un laboratoire de la bifurcation écologique.

La cantine scolaire est un outil stratégique. Pour de nombreux enfants, elle constitue le principal repas équilibré de la journée. Elle est donc un levier d’égalité sociale autant qu’un instrument de santé publique. L’objectif affiché est clair : tendre vers 100 % de produits biologiques ou durables et locaux dans la restauration collective. Cela implique de sortir du modèle de délégation à de grands groupes privés et de favoriser la réinternalisation en régie publique.

La maîtrise municipale permet d’orienter la commande publique vers les filières locales, de réduire la part d’aliments ultra-transformés et d’intégrer des critères de bien-être animal.

L’introduction systématique d’une option végétarienne, avec l’objectif de deux repas végétariens hebdomadaires pour tous, participe d’une transformation écologique et sanitaire. La création de légumeries municipales et de potagers scolaires renforce le lien entre production et consommation. La cantine devient alors un lieu d’éducation à la saisonnalité, à la lutte contre le gaspillage et à la compréhension des cycles agricoles.

Ainsi, la restauration scolaire cesse d’être un simple service pour devenir un instrument de planification écologique locale.

La question alimentaire est indissociable de celle de l’eau. Chaque été, une majorité de départements connaît des restrictions d’usage, tandis que la qualité de l’eau potable est menacée par des polluants persistants tels que les PFAS.

À l’échelle municipale, la gestion publique de l’eau apparaît comme un choix structurant. La mise en place de régies municipales ou intercommunales permet d’associer les citoyens aux décisions stratégiques. Une tarification progressive, garantissant la gratuité des premiers mètres cubes indispensables à la vie, inscrit l’eau dans une logique de droit et non de marchandise.

La protection des captages par la transition vers l’agriculture biologique réduit les coûts de dépollution en aval. L’installation de systèmes d’alerte en cas de fuite, la récupération des eaux de pluie pour les usages municipaux ou encore le déploiement de fontaines publiques traduisent une approche écologique et sociale intégrée.

L’eau est ainsi pensée comme un commun à préserver collectivement.

La France ne produit plus qu’environ 60 % de l’alimentation qu’elle consomme, contre 80 % quelques décennies auparavant. L’agriculture biologique ne représente qu’environ 10 % des surfaces. Dans le même temps, une vague massive de départs à la retraite s’annonce dans le monde agricole.

Les communes peuvent intervenir pour orienter cette transition. La création de commissions municipales d’appui aux projets agricoles, l’adhésion aux dispositifs de veille foncière et la contractualisation avec la SAFER permettent d’anticiper la libération des terres. Des baux ruraux environnementaux favorisant l’agriculture biologique peuvent être proposés aux nouveaux installés.

Le soutien aux AMAP, aux marchés paysans, aux épiceries coopératives et aux magasins de producteurs favorise les circuits courts. Les projets alimentaires territoriaux permettent d’articuler communes rurales et urbaines, acteurs de l’économie sociale et solidaire, agriculteurs et institutions de recherche. L’enjeu est clair : sortir d’un modèle agricole soumis aux logiques du marché mondial pour renouer avec une agriculture vivrière orientée vers les besoins locaux.

Enfin, la souveraineté alimentaire suppose de défendre les lieux de distribution indépendants face aux géants de la grande distribution et au commerce en ligne. Les municipalités peuvent agir via les plans locaux d’urbanisme pour freiner l’implantation de nouvelles grandes surfaces. Elles peuvent mettre à disposition des locaux pour soutenir librairies, boulangeries, boucheries, épiceries ou maraîchers indépendants. La modulation de la fiscalité locale peut favoriser les commerces de proximité engagés dans les circuits courts. Au-delà de l’économie, il s’agit de préserver le tissu social et la vitalité démocratique des centres-villes.

Reprendre le contrôle sur notre alimentation et nos vies : préparer la révolution à venir

L’alimentation n’est pas seulement une question de goût ou de patrimoine culinaire : elle est au cœur des inégalités sociales, de la santé publique et de la démocratie. La crise alimentaire et sanitaire que traverse la France – entre aide alimentaire, pollution et maladies chroniques – révèle un constat majeur : la faim et les maladies ne sont pas des fatalités individuelles, mais le produit d’un système politique, économique et social qui organise les risques et les ressources de manière inégalitaire.

Face à cette situation, la repolitisation de l’alimentation, portée par les mobilisations citoyennes et les initiatives locales, montre qu’il est possible de reprendre le contrôle : sur la qualité de ce que l’on mange, sur la gestion des ressources vitales comme l’eau, et sur le soutien aux filières agricoles et aux commerces indépendants. La commune apparaît ainsi comme un laboratoire stratégique, où se développent des politiques publiques qui mettent l’intérêt général au centre, plutôt que la rentabilité d’une oligarchie agro-industrielle.

Mais cette bataille ne s’arrête pas aux frontières municipales : elle invite à une réflexion plus large sur la souveraineté alimentaire, la justice sociale et écologique à l’échelle nationale et mondiale. Comment imaginer des systèmes alimentaires capables de nourrir tous les humains dignement, tout en respectant la planète ?

Comment renforcer la résilience des territoires face aux catastrophes climatiques et aux logiques de marché ? Ces questions ouvrent la voie à une réorganisation radicale de nos modes de production, de distribution et de consommation, où la santé, la solidarité et l’écologie ne sont plus des options cosmétiques ou des injonctions individuelles, mais des impératifs collectifs.

Par Lilian Davy


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