Municipales 2026 : Passée la vague verte, le ressac fait tanguer le bateau écologiste

lundi 6 avril 2026.
 

Six ans après avoir gagné une dizaine de grandes villes, Les Écologistes n’en tiennent plus que trois à l’issue des municipales de 2026. Ce nouveau camouflet électoral relance le débat autour de la stratégie présidentielle de la secrétaire nationale Marine Tondelier, mais aussi de la place de son parti à gauche.

https://www.mediapart.fr/journal/po...

Les Cassandre avaient finalement raison. De la dizaine de grandes villes remportées en 2020 par le parti Les Écologistes, seules trois ont encore un ou une maire issu·e de ce parti ou apparenté·e : Grenoble, Tours et Lyon – mais sans sa métropole. Partout ailleurs, les défaites se sont enchaînées au soir du second tour des municipales, dimanche 22 mars.

Strasbourg, ravie au Parti socialiste (PS) il y a six ans, a été reprise par Catherine Trautmann, qui a préféré s’allier à Horizons plutôt qu’au reste de la gauche pour gagner. Besançon, bastion de gauche depuis soixante-treize ans, a basculé à droite. Bordeaux, prise à la droite en 2020, y retourne après un seul mandat écologiste. Annecy aussi. Et Poitiers, à l’époque remportée sur le PS, passe cette fois-ci au centre.

« C’est un échec, analyse le politiste Simon Persico, directeur de Sciences Po Grenoble. Les Écologistes ont été remis à leur statut de force politique assez périphérique dans le système politique français. » Le parti de Marine Tondelier, quand il part seul aux élections, enregistre de mauvais scores : moins de 5 % à la présidentielle de 2022, tout juste 5,5 % aux européennes de 2024 et « des résultats décevants » aux municipales de 2026, comme le dit pudiquement l’entourage de la secrétaire nationale du parti et candidate à la présidentielle.

Dimanche 22 mars au soir, les visages des maires écologistes battu·es racontaient cette douche froide, teintée d’incompréhension. À Poitiers, Léonore Moncond’huy a laissé s’échapper des larmes en évoquant malgré tout la « fierté » que lui inspire son bilan. À Besançon, Anne Vignot chancelait presque en descendant de la scène sur laquelle elle venait de prévenir son successeur de droite : « Vous devez savoir que nous sommes dans une ville de gauche. » À Bordeaux, Pierre Hurmic a annoncé la victoire sur le fil de son adversaire, le visage fermé et les traits tirés.

Elle est loin l’époque où ces nouveaux édiles prenaient les clés de grandes communes, porté·es par leur première place à gauche aux élections européennes de 2019, mais aussi par une société bousculée par la crise sanitaire. À l’époque, les électeurs et électrices de gauche avaient aussi accordé une prime spéciale aux listes citoyennes que soutenait Europe Écologie-Les Verts (EELV) – l’ancien nom du parti – dans des villes comme Marseille (Bouches-du-Rhône) et Poitiers.

Le mythe de la « vague verte »

« Les résultats du 22 mars viennent clore le débat autour de la question de savoir si les élections de 2020 étaient exceptionnelles, poursuit Simon Persico. Les maires écologistes élus ont bien bénéficié il y a six ans d’un effet d’agenda – avec les questions climatiques alors au cœur des débats – et de la structure de l’électorat – avec une abstention différentielle liée à la pandémie qui leur était favorable. » En clair, en pleine crise sanitaire, l’électorat plus âgé, traditionnellement assidu aux scrutins mais moins acquis aux Écologistes, ne s’est pas rendu aux urnes.

Fini, donc, le mythe de la « vague verte ». Désormais, le parti de Marine Tondelier ne dirige plus que trois grandes villes, quelques dizaines de communes rurales et une poignée de « nouvelles conquêtes » en Seine-Saint-Denis et dans les Yvelines. Ses élu·es n’ont pas bénéficié de la prime aux sortant·es qui joue d’ordinaire à l’issue d’un premier mandat. Quant à l’écologie municipale, difficile d’en tirer un bilan au bout de six ans. Si les transports, la végétalisation et l’alimentation sont bien des marqueurs, il y a autant de municipalismes écologistes que de maires qui les ont portés.

Pierre Hurmic, à Bordeaux, a brisé un consensus historique en franchissant le Rubicon de l’armement de la police municipale. Léonore Moncond’huy, à Poitiers, a misé sur les « vacances pour tous », longtemps un marqueur du municipalisme communiste. À Strasbourg, Jeanne Barseghian laisse derrière elle « l’ordonnance verte », un panier hebdomadaire de produits bio et de qualité gratuits pour les femmes enceintes.

Mais dimanche 22 mars, ces lignes différentes ont été sanctionnées de la même façon, encaissant un peu plus que les autres le recul de la gauche. « Les réalisations importantes des mairies écologistes sont restées largement inconnues du grand public, alors que nos adversaires se contentaient de critiquer “les travaux des écolos” (c’est sûr que quand on ne fait rien, ça évite les travaux) », plaide sur son blog Marine Tondelier, exhortant les élu·es de son parti à investir les réseaux sociaux.

« La communication, c’est aussi des relais dans les associations, dans les conseils de quartier », répond le politiste Rémi Lefebvre, pour qui « la conquête des municipalités ne s’est pas traduite en implantation et en ancrage local des élus écologistes ». Laurence Ruffin, par exemple, élue à Grenoble pour le troisième mandat écologiste dans la ville, l’a constaté à ses dépens. Son concurrent de droite, Alain Carignon, symbole de la corruption municipale des années 1990, est parvenu à la devancer au premier tour avec une liste comptant pas moins d’une quinzaine de cadres d’unions de quartier ou d’associations.

La droite a imposé son image du maire écologiste et nous n’avons pas su renverser le récit.

Cyrielle Chatelain, députée écologiste

Anne Vignot, elle, quitte la mairie de Besançon, sans avoir pu résoudre le dilemme de l’écologie municipale : où s’arrête la démocratie participative et où commence l’urgence écologique ? Dans le débat d’entre-deux-tours, elle devançait les critiques : « Nous avons transformé la ville, ça bouleverse et peut-être qu’il n’y a pas eu assez d’échanges. […] Un certain nombre d’habitants considèrent qu’ils n’ont pas suffisamment été entendus malgré toute la démocratie participative que nous avons mise en place. »

« On a été très bons pour faire le changement mais on n’a pas été assez bons pour l’accompagner », expliquait déjà à Mediapart début mars Grégory Doucet, reconduit sur le fil à Lyon avec 50,67 % des suffrages exprimés. Pour Cyrielle Chatelain, la présidente du groupe écologiste à l’Assemblée nationale, c’est dès le début du mandat, alors que s’accumulaient les polémiques amplifiées par les médias d’extrême droite – sur les mosquées ou le voile, les sapins de Noël, la voiture ou les procès en laxisme –, qu’il aurait fallu répliquer.

« Les multiples attaques contre nos maires ont été traitées comme un sujet local, sans voir qu’il y avait une stratégie nationale de la droite pour dénigrer une force qui avait réalisé une percée électorale, affirme la députée. Nous n’avons pas collectivement mis en place au niveau national un récit de l’écologie municipale. La droite a donc imposé son image du maire écologiste et nous n’avons pas su renverser le récit en valorisant nationalement dès les premières années du mandat tout ce qui était réalisé. »

Face au retour de bâton antiécologiste, qui invisibilise du reste les sujets climatiques (l’Observatoire des médias sur l’écologie rapporte que le temps d’antenne consacré aux dérèglements climatiques n’atteignait même pas 3 % en mars), plusieurs élu·es écologistes engagé·es dans la campagne municipale dénoncent un manque de soutien au national. Une constante dans un parti attaché au principe de subsidiarité – où la décision locale prime sur les choix de la direction du mouvement –, mais qui a particulièrement agacé en interne cette année.

Est-ce qu’on garde cette ligne politique sans colonne vertébrale ?

Sandrine Rousseau, députée écologiste

« On se demande où est mise l’énergie du parti ? », glissait en pleine campagne l’un·e de ces élu·es en évoquant l’annonce de la candidature de Marine Tondelier à la présidentielle. « L’antiécologie est devenue un totem pour la droite et nous, on parle alliance et stratégie personnelle », accuse Sandrine Rousseau, l’une des voix les plus critiques de la secrétaire nationale au sein des Écologistes.

Au contraire, répond l’eurodéputé David Cormand : « Marine Tondelier a été en capacité à faire exister l’écologie en étant présente médiatiquement. Sans cela, je ne vois pas trop comment on existerait dans le film. » Et de poursuivre : « En plus, elle a réussi à avoir des liens nécessaires avec des partenaires pour que nos maires sortants ne soient pas isolés au premier tour. Cela n’a pas suffi à gagner partout mais cela a permis les victoires là où nous avons gagné. »

Mais ce sont parfois de ces mêmes « partenaires » que sont venus les coups les plus durs. C’est une socialiste qui sort Jeanne Barseghian de la mairie de Strasbourg. C’est aussi un socialiste qui a appelé à voter contre La France insoumise (LFI) – alliée aux Écologistes – à Poitiers. Et c’est la volte-face du candidat écologiste à Lille, Stéphane Baly, en faveur d’une union avec le PS plutôt que LFI, à rebours du vote « consultatif » de ses colistiers et colistières, qui pourrait provoquer des remous pendant le mandat à venir.

« En 2020, l’écologie était censée être le fer de lance du renouvellement de la gauche mais, en étant dans des stratégies qui ressemblent beaucoup à celles de tous les autres, on a perdu notre singularité. Est-ce qu’on garde cette ligne politique sans colonne vertébrale ? », s’agace Sandrine Rousseau qui dénonce une « ligne de vassalité au PS ». Un reproche partagé par une cohorte de militant·es qui voient LFI s’implanter là où Les Écologistes sont à la peine : dans les quartiers populaires, avec des élu·es racisé·es.

Une primaire qui prend l’eau

Face à la montée de l’extrême droite et à l’accélération de son rapprochement avec la droite, Cyrielle Chatelain considère que « le débat ne peut pas porter que sur les alliances ». « L’union, ce n’est pas le message, c’est un moyen, estime-t-elle. À un an de la présidentielle, il va falloir qu’on assume les questions climatiques et de migrations même si elles sont émotionnellement chargées. On est très clairs sur ces sujets donc cela va créer de la conflictualisation, mais on en a besoin. »

De son côté, Marine Tondelier, qui se veut un trait d’union, continue d’œuvrer à une primaire de gauche – sans Jean-Luc Mélenchon, qui la refuse catégoriquement. « L’idée d’une primaire chemine à droite, ce serait cocasse de ne pas y arriver à gauche. Nous restons persuadés que c’est la meilleure chose à faire pour battre le Rassemblement national qui sera au second tour », plaide l’entourage de la secrétaire nationale – même si rares sont les autres forces de gauche encore convaincues par ce format.

« On ne voit pas bien l’identité de Marine Tondelier : elle est candidate à une primaire qui n’existe pas beaucoup, et le trait d’union, ça ne fonctionne pas bien quand l’union va mal », estime Rémi Lefebvre.

« Les Écologistes sont pris entre deux feux : celui de Jean-Luc Mélenchon et celui de Raphaël Glucksmann et de François Hollande qui enfoncent des coins dans la stratégie de l’union, abonde Simon Persico. Comme ils n’ont pas solidifié un socle aussi important que les autres partis, ils n’arrivent pas à s’imposer pour jouer un rôle central et peser sur la stratégie à gauche. En perdant plus de la moitié des villes qu’ils gouvernaient, ils auront encore plus de mal à être, comme ils y aspiraient, le trait d’union de la gauche. »

Au cœur de ces forces centrifuges, un îlot écologiste survit : le groupe Écologiste et social à l’Assemblée qui cultive sa « biodiversité politique », dixit l’ex-insoumis Alexis Corbière qui y siège. Ses membres, qui n’ont pas de vote décisionnaire dans les statuts du parti, pourraient être celles et ceux qui décident du cap à suivre pour conserver ce dernier carré. Un cap situé entre un PS de plus en plus tenté de renouer avec son hégémonisme et un mouvement insoumis souhaitant briser les liens roses verts.

Sarah Benhaïda

• MEDIAPART. 26 mars 2026 à 18h48 :


Signatures: 0
Répondre à cet article

Forum

Date Nom Message