Dans la tourmente, l’antifascisme fait l’union sacrée

jeudi 5 mars 2026.
 

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Après la « sidération » et le « choc énorme » que décrivent les militant·es joint·es par téléphone ces derniers jours, l’heure est à l’unité pour le camp antifasciste. L’offensive réactionnaire déclenchée par la mort de Quentin Deranque, survenue lors d’un affrontement avec des antifas le 12 février à Lyon (Rhône), a provoqué en réponse une convergence symbolique inédite des groupes « antifas » aux traditions les plus différentes.

Une réaction à l’opposé de celle d’une partie des gauches partisanes, qui ont rapidement jeté l’antifascisme militant par-dessus bord face aux pressions de l’extrême droite et de la droite, ou par opportunisme politique vis-à-vis de La France insoumise (LFI), attaquée de toutes parts du fait de ses liens avec la Jeune Garde.

Du Comité antifa Saint-Étienne au collectif Visa, en passant par le Groupe antifasciste Lyon et environs (Gale), le média Contre Attaque ou le collectif La Horde, c’est toute la nébuleuse antifasciste qui a réagi de manière unitaire, par des communiqués ou des articles, face à l’instrumentalisation politique ayant suivi le drame. La mobilisation déborde même cette sphère, comme en témoigne cette tribune de centaines de soutiens à l’antifascisme, lancée par Les Soulèvements de la terre.

« Nous réaffirmons que notre engagement politique ne peut être qu’antifasciste et nous nous tiendrons à côté de celles et ceux qui tiennent cette ligne. Cela implique une exigence : ne plus céder aux cadrages de l’extrême droite, ne plus courir derrière ses narrations, ne plus lui offrir des minutes de silence comme des chambres d’écho », écrivent les signataires du texte, en référence à la minute de silence respectée à l’Assemblée nationale le 17 février en hommage au militant néofasciste.

Dans un communiqué du 20 février, l’une des organisations les plus importantes du milieu, l’Action antifasciste Paris-Banlieue (AFA-PB), donnait le la de cette union en apportant son soutien à la Jeune Garde, dont plusieurs ex-membres sont mis en examen, sans que l’on sache encore à ce stade le degré d’implication de chacun dans les faits reprochés.

« Alors que nous devrions faire face à cette séquence de fascisation inédite en apportant une réponse unitaire de la part de notre camp, des désolidarisations hâtives ont jeté en pâture les antifascistes présents ce jour-là. Celles-ci résonnent comme une insulte à l’égard de celles et ceux qui, chaque jour, s’organisent et se défendent face aux violences d’une extrême droite en plein essor, en dehors de toute couverture médiatique », écrit l’AFA-PB.

La fin du consensus antifasciste

Le texte est d’autant plus notable que l’AFA (fondée à la fin des années 2000) et la Jeune Garde (fondée en 2018) se situent aux antipodes dans la sphère antifasciste, s’étant construites sur des présupposés stratégiques éloignés : l’autonomie d’un côté, l’unité avec les organisations traditionnelles du mouvement ouvrier de l’autre. En témoignent par exemple leurs divergences lors de la contre-manifestation du 5 décembre 2021, en opposition à un meeting d’Éric Zemmour. Ce jour-là, la Jeune Garde avait défilé à Paris avec les syndicats CGT et Solidaires, tandis que l’AFA-PB se mobilisait à Villepinte (Seine-Saint-Denis), sur le lieu même du meeting.

Dans Une vie de lutte plutôt qu’une minute de silence (Seuil, 2023), le journaliste Sébastien Bourdon (qui collabore régulièrement avec Mediapart) rapportait aussi l’inquiétude de plusieurs militants antifascistes vis-à-vis du « grand écart » de la Jeune Garde, entre « sa volonté de renouveler l’image de l’antifascisme pour lui donner une apparence plus respectable » et « sa fidélité à certains codes et modes d’action propres à ce milieu ».

Face à l’exploitation politique du drame de Lyon, dopée par les médias Bolloré, ces désaccords internes ont été mis entre parenthèses. « Cette union est logique, confie un militant antifasciste qui a participé à la rédaction d’un des communiqués et parle sous couvert d’anonymat. On n’est peut-être pas d’accord sur la stratégie employée, mais on partage le même front de lutte, qu’on soit autonome ou communiste. »

Aujourd’hui, les antifascistes sont des parias, ils rasent les murs alors qu’on ne compte plus les militants néonazis invités à la télé.

Usul

Beaucoup d’antifascistes comparent le moment à la sidération politique qui avait suivi le meurtre du militant nazi Horst Wessel, âgé de 22 ans, par un militant communiste en 1930. Il avait alors été érigé en martyr par les nationaux-socialistes. Nombre d’entre eux estiment que le même processus se met aujourd’hui en œuvre, comme l’ont montré la minute de silence respectée à l’Assemblée, la désolidarisation d’une partie de la gauche, et le défilé de néonazi·es à Lyon. Autant de signaux qui les inquiètent.

Des antifascistes plus anciens rappelaient ces derniers jours que François Mitterrand et Edmond Maire, alors premier secrétaire du Parti socialiste et secrétaire général de la CFDT, s’étaient déclarés solidaires de la Ligue communiste quand celle-ci avait été dissoute par le gouvernement à la suite de l’attaque d’un meeting du mouvement d’extrême droite Ordre nouveau, en 1973. Près de quatre cents cocktails Molotov avaient alors été envoyés sur les policiers qui avaient fait barrage, faisant soixante-seize blessés.

« Le contraste est saisissant. Aujourd’hui, les antifascistes sont des parias, ils rasent les murs alors qu’on ne compte plus les militants néonazis invités à la télé, qui délivrent leurs éléments de langage et se respectabilisent », constate le vidéaste Usul, qui vit à Lyon et a été exposé aux menaces des groupuscules d’extrême droite. Les militant·es mesurent à quel point le consensus antifasciste qui existait après la Seconde Guerre mondiale a désormais disparu.

Construire un contre-discours

Dans un tel contexte, les antifascistes unissent leurs forces pour faire entendre une autre voix face au concert des incriminations. Outre le narratif initial du « guet-apens » tendu par les « antifas », l’une de ces mises en cause consiste à dépeindre la Jeune Garde comme un « groupuscule d’ultragauche ».

Or, « l’ultragauche est une gauche marxiste en rupture avec le léninisme, analyse un bon connaisseur des mouvances antifascistes, qui préfère garder l’anonymat après avoir été harcelé par l’extrême droite. C’est un courant politique qui cultive le spontanéisme, l’autogestion, le rejet des partis et des syndicats, et qui rejette aussi souvent l’antifascisme comme étant quelque chose d’interclassiste. On est donc très éloignés de la Jeune Garde ».

À sa fondation à Lyon en 2018, la Jeune Garde rejetait d’ailleurs la « subculture antifa », qui « a participé à la “dépopularisation” de la lutte politique antifasciste ». Rencontré en 2022 à Lyon, Şafak, un des cofondateurs du mouvement, ouvrier dans le bâtiment, expliquait ainsi à Mediapart : « Il y a encore vingt ans, personne ne reprochait à la CGT, au PCF [Parti communiste français – ndlr] et aux socialistes de mener la lutte antifasciste sur tous les terrains : dans les entreprises, les lieux de vie, la rue ou les élections professionnelles… Notre pratique, c’est un retour à l’antifascisme de classe. »

On n’est pas dans une radicalisation, mais dans la nature même des activités des groupes antifascistes.

Le journaliste Sébastien Bourdon

Pour autant, l’organisation assume aussi dès le départ l’autodéfense et une part d’actions offensives, pour « tenir la rue » et empêcher les militant·es d’extrême droite d’y militer librement – à l’instar des Red Warriors et autres « chasseurs de skins » à Paris dans la seconde moitié des années 1980. « À Lyon, dans l’absolu, n’importe quel rassemblement politique orienté à gauche était risqué », rapporte Usul, qui crédite la Jeune Garde d’avoir fait reculer l’extrême droite dans l’un de ses bastions historiques.

Dernièrement, Le Monde a attribué la mort de Quentin Deranque à une « radicalisation » et à une « dérive violente » chez cette génération antifasciste, en référence aux vingtenaires, militants à la Jeune Garde et mis en examen pour meurtre ou complicité. Une thèse paradoxale alors que l’organisation était plutôt critiquée pour son institutionnalisation dans le milieu antifasciste. Plusieurs experts du sujet nuancent d’ailleurs cette démonstration.

« On n’est pas dans une radicalisation, mais dans la nature même des activités des groupes antifascistes, explique le journaliste Sébastien Bourdon. C’est une scène hyper banale de façon générale, des deux côtés, dans les affrontements entre groupes antifascistes et fascistes. »

De telles dérives ont bien existé dans l’histoire de l’extrême gauche. Guillaume Origoni a par exemple consacré une étude au groupe antifasciste marseillais Francs-tireurs et partisans (FTP), qui a eu recours à la violence politique entre 1991 et 1998. Le crime raciste d’Ibrahim Ali par un colleur d’affiches du Front national (FN) en 1995 avait joué un rôle dans la radicalisation des FTP, qui assumaient de se situer à « l’ultragauche » et ont alors revu leurs modes d’action face à « l’impuissance des politiques successives à endiguer l’installation du FN dans le sud de la France ».

Ces nouveaux modes d’action prendront la forme d’engins explosifs déposés dans la villa du secrétaire départemental du FN et dans quatre permanences du parti d’extrême droite. « Les FTP avaient un positionnement radical consistant à poser des bombes sur les permanences du RN. La Jeune Garde est un groupe qui accepte les règles du jeu, quoi qu’on en dise, en s’inscrivant dans une logique de parti au-delà du coup de poing », rappelle Guillaume Origoni, qui réfute lui aussi l’emploi du terme de « dérive » s’agissant du groupe lyonnais.

Des questions en suspens

Dans leurs communiqués publiés la semaine dernière, les antifascistes n’évacuent pas la question de la violence, dont ils rappellent leur conception : « La violence antifasciste n’est pas un projet de société. Elle n’est pas une fin en soi. Elle est une réponse à la violence historique, sociale et matérielle exercée par l’extrême droite depuis son existence. Se défendre face à une idéologie mortifère n’est pas une dérive : c’est une nécessité politique et morale », écrit par exemple le Comité antifa Saint-Étienne.

« Le choix de la violence n’a pas été fait de façon délibérée par les antifascistes de Lyon », abonde René Monzat, un des animateurs du mouvement Ras l’front dans les années 1990. Il insiste cependant sur la notion de « violence contrôlée » à laquelle tout service d’ordre est traditionnellement formé : « Il y a une culture chez eux qui consiste à tout faire pour limiter le niveau de violence. »

De toute évidence, cette culture a disparu à Lyon le 12 février. Pour quelles raisons ? Pourquoi la culture des groupes de fight semble-t-elle avoir pris le dessus sur le reste ? La Jeune Garde a-t-elle pâti d’un manque de transmission entre les générations antifascistes ? Sa dissolution a-t-elle créé des effets de bord ? Autant de questions qui traversent actuellement la mouvance.

Un militant antifasciste de la génération de Clément Méric, tué en 2013 sous les coups de néonazis, qui souhaite garder l’anonymat, évoque aussi la possibilité d’un effet de « mimétisme » entre la Jeune Garde et ses opposants à Lyon : « On peut parler d’une violence innervée, d’une sorte de contagion et de mimétisme dans la violence. Je ne crois pas que l’objectif à l’origine de la Jeune Garde était d’être le groupe le plus radical et le plus violent de la rue. »

En miroir, le moment politique raconte aussi une nouvelle victoire culturelle de l’extrême droite. « La bataille pour l’hégémonie culturelle a été remportée par l’extrême droite », écrit d’ailleurs le Gale dans son communiqué. Sociologue et auteur de Politiser la haine (La Dispute, 2025), fruit d’une enquête débutée par une immersion chez les identitaires en 2010, Samuel Bouron note le succès de la « stratégie réfléchie des identitaires pour construire une séquence émotionnelle ».

« Les médias d’extrême droite et l’extrême droite elle-même mettent le paquet pour que leur cadrage réussisse à être diffusé ; tous les politiques sont sommés de manifester leurs émotions ; toute distance devient impossible, explique-t-il à Mediapart. Ils ont appris à exploiter cette dimension continue de l’information, cette urgence qui fait qu’avant même le temps de l’enquête, l’interprétation est déjà figée. C’est une exploitation réussie du rapport de force actuel. »

Les efforts des antifascistes pour éviter que ce récit ne se propage plus largement auront conduit au moins un député de gauche, l’écologiste Charles Fournier, à se repentir d’avoir été présent pendant la minute de silence pour Quentin Deranque à l’Assemblée. Reste à savoir si l’union des différentes composantes du mouvement permettra d’inverser la tendance à plus long terme. Et d’éviter que l’inversion des valeurs ne s’installe durablement.

Mathieu Dejean


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