Lionel Jospin, ou le trauma du 21 avril 2002

jeudi 2 avril 2026.
 

Disparu dimanche, Lionel Jospin se rêvait un destin présidentiel, qui s’est fracassé au premier tour de l’élection de 2002, lorsqu’il a été éliminé au profit de l’extrême droite. Qualifié de « séisme » à l’époque, l’événement a marqué des générations entières de l’électorat de gauche.

Dimanche 21 avril 2002, Lionel Jospin pénètre dans son QG électoral, baptisé l’Atelier, une heure avant que ne soient annoncés à la télévision les résultats du premier tour de l’élection présidentielle. Dans l’ignorance des premières estimations qui ont scellé son sort, il gravit les marches qui mènent au premier étage, où sont rassemblés les hauts cadres du parti et les maîtres d’œuvre de sa campagne. L’atmosphère est lugubre. Brisant le silence de plomb, ils lui apprennent la nouvelle de son élimination.

Cinq jours auparavant, questionné sur son vote au cas où il ne figurerait pas au second tour, le candidat socialiste avait répondu, amusé : « J’ai une imagination normale, mais tempérée par la raison. » La même journée, alors que le spécialiste des élections de son équipe, Gérard Le Gall, pointait au cours d’une réunion le risque « statistique » d’un croisement des courbes entre Jean-Marie Le Pen et Lionel Jospin, le patron des députés du Parti socialiste (PS), Jean-Marc Ayrault, se récriait à l’idée même « d’en parler ».

Le 21 avril restera un cas emblématique de l’aveuglement des responsables socialistes face au mur dans lequel ils fonçaient. Les facteurs ont été nombreux : la surestimation de leur bon bilan, qu’ils pensaient devoir être récompensé contre la démagogie sécuritaire de Jacques Chirac et les litanies xénophobes de Jean-Marie Le Pen ; la négligence des milieux populaires auprès de qui une sous-performance électorale pouvait coûter cher ; ou encore le mépris des multiples candidatures de gauche que le PS avait laissé prospérer, comme s’il était intouchable…

Pour les sympathisant·es de gauche en âge de suivre cette campagne, le moment a été traumatique. Avec 16,18 % des suffrages exprimés, le premier ministre en exercice a été devancé par le dirigeant historique du Front national (FN, futur RN), Jean-Marie Le Pen, fort de 16,88 % des voix. Pour 194 600 bulletins seulement, la gauche a cédé sa place au second tour de l’élection présidentielle pour la première fois depuis 1969, et – humiliation suprême – au profit de l’extrême droite pour la première fois de toute la Ve République.

La fausse excuse de la dispersion des candidatures

Celui qui avait démenti les pronostics les plus funestes pour le PS post-Mitterrand, réalisant un score honorable au scrutin présidentiel de 1995, le même qui avait accompli le « miracle » de 1997, profitant de la dissolution imprudente de Jacques Chirac pour imposer la gauche à Matignon, s’est ainsi mué en un perdant historique.

Paradoxalement, le scrutin de 2002 n’a pas été une rupture dans l’ordre électoral français, alors que son retentissement dans l’opinion publique et la mémoire collective a été énorme. Pris avec les législatives suivantes, le « 21 avril » est en effet l’occasion d’une nouvelle alternance gauche-droite dans la conduite des affaires du pays, comme à chaque scrutin, depuis 1981, où le pouvoir national était en jeu. Ce n’est qu’en 2007 que cette régularité fut brisée.

La vraie nouveauté électorale a été le surgissement à 10 % des suffrages des trois candidatures trotskistes additionnées.

Le rapport de force global entre la droite et la gauche n’a pas non plus connu d’évolution spectaculaire, la première pesant 55 % des suffrages contre 45 % pour la seconde. Même le total d’extrême droite, avec la candidature de Bruno Mégret, ne présentait pas un caractère inédit. Il se situait dans l’étiage du scrutin de 1995, quand Philippe de Villiers y concourait en plus de Jean-Marie Le Pen. Le coup de tonnerre du scrutin a en fait été circonscrit au score définitivement trop faible du candidat socialiste.

Or, Lionel Jospin s’est longtemps enfermé derrière l’explication commode de l’éparpillement des voix dont il aurait été la victime. Jean-Pierre Chevènement (5,33 % des suffrages) ou Christiane Taubira (2,32 %) ont d’ailleurs régulièrement été désigné·es comme boucs émissaires de son élimination, ce qui anticipait l’intimidation intellectuelle du « vote utile » qui allait se généraliser par la suite.

Le problème de ce récit, c’est que l’appareil socialiste n’avait pas fait grand-chose pour décourager leurs candidature, ni ne s’en était alarmé outre mesure. C’est bien un excès de confiance qui a égaré le PS et son champion.

Surtout, la vraie nouveauté électorale de la présidentielle de 2002 a été le surgissement à 10 % des suffrages des trois candidatures trotskistes additionnées. Situées « hors gauche plurielle », elles ne pouvaient pas être considérées « en surplus » de la candidature socialiste. Olivier Besancenot, Daniel Gluckstein et Arlette Laguiller exprimaient une contestation extérieure aux forces qui avaient gouverné ensemble pendant cinq ans ou presque.

Une doctrine « chimérique »

« Les pertes importantes vers l’extrême gauche, analysait alors l’électoraliste Pierre Martin, s’expliquent par un double phénomène de légitimation/déception ». C’est le cœur du paradoxe jospinien. Dans l’Union européenne très « rose » de la fin des années 1990, le langage du PS est en effet resté bien plus dirigiste et bien plus critique de la mondialisation que celui de ses partis frères britannique, allemand ou néerlandais.

À la clarification doctrinale « pro-marché » d’un Blair ou d’un Schröder, qui ont fait dépendre les promesses de prospérité et de justice d’une soumission au paradigme néolibéral, Lionel Jospin et ses partisans ont préféré une « doctrine chimérique », selon la formule du politiste Thibaut Rioufreyt, auteur de Socialistes français face à la Troisième voie britannique (Presses universitaires de Grenoble, 2016). Celui-ci décrit l’empilage d’énoncés schizophréniques, de formulations négatives et de mots-clés indéterminés dans le discours socialiste, qui a perdu en radicalité tout en prétendant au « volontarisme » et même à l’« utopie ».

« Or les électeurs ne sont pas idiots, commentait Pierre Martin en 2002, ils se rendent bien compte que la politique de Lionel Jospin n’est ni celle d’Arlette Laguiller ni celle de José Bové ou d’Olivier Besancenot. Au bout du compte, ils préfèrent l’original à la copie. D’autant plus que les sujets de mécontentement et de déception ne manquaient pas dans l’électorat populaire de gauche. »

Certes, pendant la législature, le gouvernement Jospin avait engagé un bras de fer avec le patronat sur les trente-cinq heures ou l’allocation chômage. Pour autant, il n’a pas su consolider le bloc électoral qui rejetait l’accélération néolibérale et avait voté à gauche en 1997 pour cela. Avec le retournement de la conjoncture en 2000, les insatisfactions liées à l’emploi, à la précarité, à la désindustrialisation et au partage du pouvoir économique n’ont plus guère été contenues.

L’impasse stratégique

Pour ne rien arranger, le candidat Jospin a fait le choix en 2002 d’une campagne centriste. Confronté au ralentissement économique en cours, il s’est échiné à se présenter comme le meilleur gestionnaire pour y faire face. Aussi s’est-il drapé dans un « pragmatisme » revendiqué. Sur le plan programmatique, cela l’a amené à faire de nouvelles concessions au néolibéralisme ambiant.

Dans son livre-programme de l’époque, Jospin se dit en effet favorable « à l’ouverture de quelques grands secteurs en monopole, à condition qu’elle soit progressive et mesurée ». Sur le plan fiscal, la logique affichée est encore celle de la baisse des impôts. Même la hausse prévue de la fiscalité de l’épargne est compensée « euro pour euro » par une baisse de l’impôt sur le revenu. Enfin, brisant avec le mouvement social de 1995, Lionel Jospin affirme, comme son concurrent de droite, que le « rapprochement » des durées de cotisation retraite des fonctionnaires et des salariés du privé est « inévitable ».

En réalité, le candidat socialiste poursuit la logique de son mandat : mettre en œuvre « dans la douceur » la logique néolibérale. L’extension de la prime pour l’emploi se veut notamment la compensation capable de « réconcilier classes moyennes et classes populaires ». Ce numéro d’équilibriste lui permet de tenir à distance les tendances internes au PS, mais l’oblige à certaines contorsions. C’est ce qui a donné le désastreux « Mon programme n’est pas socialiste », proclamé le 22 février 2002 à la télévision.

Le PS ne pouvait guère prendre en charge l’opposition au néolibéralisme des classes populaires.

Une fois que les classes populaires ont compris que la gauche au pouvoir accompagnait plus qu’elle ne la freinait l’évolution vers la mondialisation et les réformes néolibérales, le divorce avec la « gauche plurielle » était inévitable. Les enquêtes postélectorales indiquent que ce divorce s’est accompagné, par rapport aux scrutins qui ont précédé et suivi 2002, d’un décrochage marqué des jeunes électeurs et électrices jusqu’à 30 ans, et même des professions intermédiaires et des salarié·es du public. L’exercice du pouvoir les avait éloigné·es ; la campagne n’a pas permis de les rattraper.

Les options de Lionel Jospin étaient sans doute limitées. Le PS ne pouvait guère défendre, vingt ans après l’abandon de toute ambition de rupture, un programme de gauche ambitieux, susceptible de prendre en charge l’opposition au néolibéralisme des classes populaires. L’alternative consistait à se concentrer sur un électorat plus aisé, plus urbain et plus éduqué.

L’appel permanent à « l’optimisme » et au « réalisme » de Lionel Jospin pendant la campagne, contre la « gauche incantatoire » des candidat·es trotskistes, traduisait cette évolution : le PS visait désormais les « gagnants » du système et ceux qui espérait encore gagner. Mais l’éclatement de la bulle internet réduisait drastiquement le poids démographique d’une telle base électorale. Et les restes de rhétorique de gauche interventionniste avaient semé le doute parmi ses fractions qui adhéraient à la « mondialisation heureuse ».

Le piège se referme alors. Les classes populaires désertent une candidature qui n’était plus un rempart pour elles. Et les classes moyennes se montrent dubitatives sur le compromis proposé. Le mauvais score du 21 avril a traduit cette double tendance, en plus des autres sujets qui ont mis le PS en difficulté, tous en lien avec son bilan. L’agenda de la campagne a ainsi été trusté par un enjeu sécuritaire qui a embarrassé le premier ministre sortant et a profité aux droites, tandis que des timidités sur l’accueil des « sans-papiers », comme on disait alors, ont plutôt profité à la concurrence écologiste.

Le refoulement du trauma

La campagne de 2002 a montré les limites de la méthode Jospin. Au fur et à mesure que la logique néolibérale exigeait des remises en cause de l’État social, ou interdisait son élargissement, l’ambition d’une « réconciliation » des classes moyennes et populaires s’est heurtée à une impasse. Le problème, c’est qu’en dépit de l’encre qui a coulé pour analyser les causes de la défaite, le PS n’a jamais traité le fond du problème.

Lionel Jospin a certes assumé sa défaite dès le soir du 21 avril avec son retrait immédiat et brutal de la vie politique. Le geste, regretté par certains, avait une forme de noblesse, tant il est rare dans l’histoire de la Ve République que soit tirée telle conséquence d’un échec. Mais le geste est aussi ambivalent. Car derrière son retrait, la structure du parti est restée identique, avec un François Hollande maintenu à la tête du parti les six années suivantes.

Or, François Hollande a été le champion de la « doctrine chimérique », dont il ne s’est émancipé qu’une fois au pouvoir, en menant pour le coup une « politique de l’offre » pro-business sans faux-semblants, avec les résultats que l’on sait. Les bons scores du PS aux scrutins intermédiaires sous la droite, qui lui ont permis de faire vivre durant les années 2000 un vaste réseau d’élus et de collaborateurs d’élus, n’ont pas incité à une remise en cause idéologique profonde.

En fait, aucun grand tournant du PS n’a donné lieu à une véritable refondation.

En 2007, malgré la détestation dont Ségolène Royal faisait l’objet de la part de ses rivaux masculins et de Jospin lui-même, sa candidature peut être considérée comme une forme de « néo-jospinisme », comme l’analysait le politiste Philippe Marlière dans la revue Mouvements. « Le choix de Royal n’a pas marqué le passage du “parti de classe” vers un “parti d’opinion”, soulignait-il. Ce vote s’est au contraire inscrit dans le droit fil de la présidentialisation du PS (impliquant le dépassement de sa nature “socialiste”), commencée par François Mitterrand, amplifiée par Lionel Jospin et consolidée par François Hollande. »

Idéologiquement, Royal a repris un cocktail dont seule l’aile gauche a pu se sentir exclue, en esquissant une doctrine sécuritaire de « l’ordre juste ». Sans s’éloigner des fondamentaux du paradigme néolibéral, qui n’avait pas encore été ébranlé par la grande crise financière en gestation. L’issue de cette campagne a été la défaite face à un Nicolas Sarkozy qui avait temporairement étouffé l’extrême droite, au prix d’un aller sans retour sur le thème de l’immigration et de l’identité nationale. Mais l’honneur était sauf grâce à une présence au second tour, et l’impopularité de la droite allait vite conduire à de nouvelles rétributions électorales.

En fait, aucun grand tournant du PS n’a donné lieu à une véritable refondation. Le tournant de 1983 a été décrit par Lionel Jospin lui-même comme une « parenthèse » qui ne s’est en fait jamais refermée. En 1995, le « droit d’inventaire » du cycle mitterrandien s’est révélé fort limité, même si la probité et la droiture morale de Jospin ont rompu avec le mensonge, l’affairisme et l’opportunisme de son illustre prédécesseur.

Et même le 21 avril, donc, n’a abouti qu’à des réflexions superficielles. Sans doute était-ce plus à ses successeurs qu’à Lionel Jospin d’accomplir le travail de fond, mais sa décision de partir dès le soir de la défaite a immédiatement soldé les comptes, concentrant sur une personne toutes les responsabilités de l’échec. François Hollande est resté premier secrétaire. On a accusé les électeurs et électrices de gauche d’indiscipline. Et tout a continué comme avant.

Fabien Escalona et Romaric Godin


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