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Céréales, pommes de terre, légumes : les produits alimentaires de base sont imprégnés de cadmium, un métal lourd. La population française est largement touchée, en particulier les enfants. Pour l’Anses, il faut réduire drastiquement la concentration en cadmium des engrais phosphatés.
Les études scientifiques s’accumulent et attestent d’une très forte imprégnation de la population française au cadmium, un métal lourd. L’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) s’est « autosaisie » du sujet et a rendu, mercredi 25 mars 2026, un nouveau rapport d’expertise ainsi qu’un avis qui acte « la nécessité de réduire les sources d’exposition ».
Les Français et les Françaises sont en effet surexposé·es. En 2021, l’étude « Estaban » de Santé publique France a déterminé que 47,6 % de la population générale adulte (18-60 ans) dépasse le niveau « critique » de concentration urinaire de cadmium. Ce niveau d’imprégnation de la population est en hausse par rapport à de précédentes études. Et il est trois à quatre fois supérieur à celui constaté « dans d’autres pays nord-américains et européens ».
Les données sont plus alarmantes encore chez les enfants, selon plusieurs études sur l’alimentation totale de l’Anses (2011, 2016 et 2026). Elles montrent qu’« une part des adultes et des enfants est exposée au cadmium au-delà de la dose journalière tolérable » : 0,6 % des adultes, 14 % des enfants de 3 à 17 ans, et jusqu’à 36 % des enfants de moins de 3 ans.
La situation est pour le moins « préoccupante », euphémise l’Anses. Car le cadmium est un toxique qui s’accumule dans l’organisme. Sa demi-vie est longue : il faut dix à trente ans pour que la moitié des atomes du cadmium se désintègrent naturellement. Et plus la dose accumulée est forte, plus les effets néfastes sur la santé sont graves et nombreux.
Le cadmium est une substance cancérogène certaine pour les cancers du sein et du poumon, suspecté pour les cancers hormono-dépendants, des testicules, de la prostate, du rein, ou encore du pancréas. Il est aussi la cause de maladies cardiovasculaires et de troubles neurodéveloppementaux.
Le système osseux est particulièrement ciblé. Une étude a montré qu’en France, en Belgique et en Espagne, « environ 23 % des cas d’ostéoporose chez la femme sont attribuables à cette exposition, avec une projection pouvant aller jusqu’à 34 % de femmes affectées d’ici à 2040 si les niveaux d’exposition ne diminuent pas », insiste l’Anses.
Le cadmium est un métal lourd naturellement présent dans les sols, l’air, les eaux et les sédiments. Mais l’activité humaine multiplie les apports. Parmi les sources de pollution se trouvent l’industrie chimique, la métallurgie, la combustion du charbon ou des produits pétroliers, l’exploitation minière, l’incinération des déchets, ou encore la production d’engrais ou de batteries. Des actions ont été prises, se félicite l’Anses : « Ces dernières décennies, en Europe et en France », il y a eu « un renforcement des obligations réglementaires ».
Les normes sont au contraire très lâches voire inexistantes dans l’agriculture, qui est la principale source d’apport de cadmium, à travers les engrais phosphatés et « les effluents d’élevage, boues et autres bio-solides ». L’agriculture biologique est tout aussi exposée, car son cahier des charges autorise certains engrais phosphatés et ne pose pas de limite à l’apport en cadmium.
Le cadmium s’infiltre ainsi dans les sols et pénètre dans les végétaux destinés à l’alimentation, qui est la « source majeure de l’imprégnation humaine au cadmium tout au long de la vie », insiste l’Anses. C’est particulièrement le cas pour « les enfants de moins de 12 mois », qui ont aussi été exposés in utero. « L’exposition prénatale constitue une fenêtre de sensibilité particulière vis-à-vis des effets sur le développement », insiste l’agence. Chez les enfants âgés de plus de 12 mois jusqu’à 17 ans et les adultes non fumeurs, l’alimentation est aussi la source principale, qui explique « jusqu’à 98 % de l’imprégnation au cadmium ».
Les personnes fumeuses cumulent les risques : le tabac est une plante très gourmande en phosphates, l’inhalation de sa fumée est un apport très important de cadmium. Chez les 45-64 ans, le tabagisme peut « représenter jusqu’à 43 % de l’imprégnation » des fumeurs et des fumeuses.
En se fondant sur cette expertise, l’Anses avance des pistes d’action. L’une d’elles est simple : accroître encore les politiques de lutte contre le tabac. Du côté de l’alimentation, il est impossible de se passer des principaux produits contaminés : les pommes de terre, les produits céréaliers (céréales, pains, pâtes, riz et blé raffinés, viennoiseries, pâtisseries, gâteaux et biscuits sucrés, etc.), ainsi que d’autres légumes.
« Il n’est pas pertinent de formuler des recommandations en termes de choix individuels et de fréquence de consommation des aliments concernés », indique l’Anses. Autrement dit : il n’existe pas de menu type permettant de se protéger de l’exposition au cadmium.
Il faut donc agir, au plus vite, aux « sources de contamination des aliments identifiés comme contributeurs au cours de la vie », et elles se trouvent « dans les sols ». L’évolution des pratiques agricoles est un « levier majeur » pour diminuer l’exposition au cadmium de la population française.
Théoriquement, il existe une limite réglementaire d’apport en cadmium dans les engrais : de 90 milligrammes (mg) par kilogramme. Mais la France est moins-disante par rapport à l’Union européenne qui a fixé une limite de 60 mg par kilogramme. Pour l’Anses, la limite devrait être « inférieure ou égale à 20 mg » par kilogramme. Cet objectif est aujourd’hui illusoire, puisqu’il n’existe « aucune base de données officielle sur la concentration en cadmium dans les engrais minéraux phosphatés commercialisés en France ».
Caroline Coq-Chodorge
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