Mort de Quentin Deranque : le renseignement territorial était aux premières loges

lundi 6 avril 2026.
 

BFMTV a révélé que les policiers du renseignement territorial surveillaient les militants antifascistes suspectés d’être responsables de la mort de Quentin Deranque, juste avant et juste après la rixe fatale au militant néonazi. Une présence qui pose plus de questions qu’elle n’apporte de réponse.

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Des officiers du renseignement territorial (RT) étaient présents le 12 février après-midi, lorsqu’une rixe a éclaté à Lyon entre des militants d’extrême droite et des antifascistes, précédant la mort de Quentin Deranque.

Ces révélations de BFMTV, qui surviennent près d’un mois et demi après le passage à tabac mortel du militant néofasciste, ouvrent un nouveau champ de questions sur le peu d’actions des forces de l’ordre avant, pendant et après les affrontements. Les agents ne seraient pas intervenus pour mettre un terme à la rixe, à laquelle ils auraient en partie assisté. « Nos sources nous expliquent qu’à ce moment-là ils ne sont pas suffisamment nombreux, formés et équipés » pour intervenir, dit Matthias Tesson, un des trois journalistes à l’origine des révélations.

La chaîne d’information en continu a diffusé des photos prises par ces agents du renseignement territorial qui « étaient sur place, car ils redoutaient de possibles tensions entre groupes d’ultras », décrivent nos confrères. Ils auraient commencé par prendre en filature un groupe de militants antifascistes à partir de 17 h 06, soit une heure avant les affrontements en marge d’une conférence donnée par Rima Hassan à Sciences Po Lyon, dans le VIIe arrondissement de la ville.

Ils auraient observé la douzaine de personnes se rendre ensuite devant Sciences Po, puis quelques dizaines de minutes plus tard, s’équiper en mettant des cagoules et, pour certains, des gants. Ce groupe a ensuite rejoint celui des militants d’extrême droite s’étant portés bénévoles pour faire le service d’ordre officieux des fémonationalistes de Némésis, qui se trouvait à 400 mètres de là.

Sollicité par Mediapart, le ministère de l’intérieur n’avait pas, vendredi soir, de réponse à nos questions.

Les deux minutes fatales manquent

En une heure, ce 12 février, une cinquantaine de photos ont été prises par les agents en planque. Mais ils ont perdu de vue les antifascistes qu’ils filochaient, entre 17 h 57 et 17 h 59, les deux minutes durant lesquelles le militant néonazi Quentin Deranque se faisait passer à tabac…

BFMTV émet l’hypothèse que, la rue où se déroule le drame étant en sens unique, les policiers probablement en voiture étaient en train de faire le tour du pâté de maisons, ce qui expliquerait que la photo de surveillance suivante serait prise de l’autre bout de la rue.

Mais même si cela est vrai, cela pose question, car ils seraient arrivés et auraient aperçu Quentin Deranque en train de se relever, groggy. On sait aujourd’hui que même s’il se tenait debout, le jeune homme de 23 ans avait déjà reçu des coups à la tête qui avaient causé des séquelles irréversibles.

Même à distance, en sous-effectif, les policiers du renseignement territorial ont-ils laissé faire ? BFMTV avoue dans son sujet ne pas savoir si les agents ont prévenu des CRS ou d’autres forces de l’ordre. Contactée, une source judiciaire assure que, concernant « les photos prises par les RT en surveillance, difficile à ce stade d’avoir une lecture précise et exacte. L’information judiciaire permettra de faire la lumière sur cette situation ».

Pourquoi n’ont-ils pas alerté des secours à la vue d’un jeune homme sonné ? Dans une vidéo capturée par une riveraine, on voit des passants s’arrêter pour lui venir en aide. Certains lui conseillent de se rendre à l’hôpital, d’autres lui suggèrent, à lui et à son camarade identitaire, de quitter les lieux s’ils ne veulent pas d’ennuis avec la police.

L’ex-leader du groupuscule Lyon populaire incarcéré

L’une des figures de l’extrême droite violente lyonnaise a sans doute péché par excès de confiance en participant à la marche d’hommage à Quentin Deranque, le 21 février à Lyon. Ce jour-là, Eliot Bertin, ex-leader du groupuscule Lyon populaire dissous en juin 2025 – notamment pour son exaltation de la collaboration avec l’Allemagne nazie –, avait été aperçu aux côtés des organisateurs de la manifestation, qui se déroulait une semaine après la mort du militant néonazi de 23 ans.

Comme l’a révélé Mediapart, sa situation judiciaire le lui interdisait pourtant. Eliot Bertin est soumis à un contrôle judiciaire strict dans le cadre de sa mise en examen pour sa participation à la violente attaque d’un local associatif dans le Vieux-Lyon en novembre 2023.

Pour avoir ainsi bafoué la justice, le militant néonazi a été présenté jeudi 26 mars devant les juges des libertés et de la détention en vue de la révocation de son contrôle judiciaire et de son placement en détention provisoire, comme l’a dévoilé BFMTV. « Il a sollicité un débat différé qui aura lieu dans les prochains jours et a été incarcéré provisoirement dans l’attente », précise à Mediapart le parquet de Lyon. Contactée, son avocate, Isabelle Crepin-Dehaene, n’a pas souhaité réagir.

Alexandre Berteau

Dans un article paru le mois dernier, Le Canard enchaîné avait déjà révélé l’existence d’une note de police attestant de la présence d’une « demi-douzaine » de policiers du renseignement territorial aux abords de Sciences Po Lyon, vraisemblablement d’autres agents que ceux qui ont pris les photos de Quentin Deranque et des antifas cagoulés.

Ceux-ci ont rapporté avoir vu des « guetteurs » chez les antifascistes, qui « sembl[ai]ent vérifier et scruter les alentours de l’Institut d’études politiques ». Mais ils ont indiqué n’avoir pas suivi le groupe lorsqu’il s’est déplacé vers les militants d’extrême droite. « Nous ne disposions pas d’éléments qui nous auraient incités à filocher les uns ou les autres », répondait « un de leurs chefs » au Canard enchaîné.

Matthieu Suc et Marie Turcan


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