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Élus en 2026, les nouveaux maires issus des luttes collectives dans les villes populaires qu’ils dirigent désormais travaillent en réalité depuis des années à renouveler la classe politique locale. Une stratégie notamment portée par La France insoumise, mais aussi par des listes citoyennes qui refusent de laisser la politique aux seuls partis.
Cette élection-là est sans suspense : seul candidat au poste de maire de La Courneuve (Seine-Saint-Denis), le désormais ex-député insoumis Aly Diouara a été élu samedi matin par son conseil municipal avec 32 voix sur 43 élus sous les applaudissements d’une foule en liesse. Mais elle vient couronner « des années de sacrifices, d’engagement et de blessures », avoue le nouvel édile, une semaine après que sa liste, d’abord menée par La France insoumise (LFI) puis fusionnée avec les communistes dans l’entre-deux-tours, l’a emporté avec 243 voix d’avance sur celle du Parti socialiste (PS).
« Ça y est ! C’est bien Aly le maire ! », lâche une femme dans la foule. « Aly ! Aly ! Aly ! », reprennent en chœur les quelques centaines de Courneuviennes et de Courneuviens massé·es dans la mairie pour le premier conseil municipal – les plus chanceux et chanceuses à l’étage dans la salle du conseil, et des dizaines d’autres, dans le hall, devant un écran qui retransmet les images. Soudain, la foule s’agite, un invité de marque vient d’arriver : Bally Bagayoko, élu dans la ville voisine de Saint-Denis, lui aussi sur un ticket LFI-PCF, grimpe rapidement les escaliers pour venir, poing en l’air, dire son soutien à un autre maire qui bouscule l’habituel ronronnement des municipales dans l’ancienne banlieue rouge.
Aly Diouara, lui, savoure son moment. Il l’attendait depuis plus de cinq ans et son entrée tonitruante en politique en 2021. Son mouvement La Seine-Saint-Denis au cœur (SSDAC) devenait alors la première liste citoyenne à briser le plafond de verre du second tour aux élections départementales avec une récolte de plus de 30 % des suffrages face à un poids lourd du 93 : le président du département Stéphane Troussel, un cacique du PS. Le même qui, ce samedi matin à La Courneuve, siège côté opposition au premier conseil municipal d’Aly Diouara.
Enfant de la ville, figure du tissu associatif et de la Cité des 4 000, Aly Diouara attire l’attention d’un homme, Éric Coquerel, alors député insoumis de la Seine-Saint-Denis depuis quatre ans et envoyé, dit-il, sur cette circonscription « faute de troupes sur place ». « Je me retrouve dans un rassemblement pour Théo à Bobigny. Et là, je suis stupéfait : trois mille personnes présentes. Parmi elles, on doit être dix militants blancs issus de la politique traditionnelle. Pas plus », raconte-t-il à Mediapart. Quelques mois plus tard, aux universités d’été de son mouvement, il commence à prêcher dans le désert.
« On ne peut pas être une force externe : cette majorité sociologique des quartiers doit se traduire dans nos candidats », répète-t-il, souvent minoritaire dans un parti où fusent alors les invectives entre « laïcards » et « communautaristes ». Le chemin n’a pas été simple pour convertir un parti qui rechignait à parler d’islamophobie, à intégrer les femmes portant le voile ou à penser le fait religieux, tout en misant sur les quartiers populaires pour décrocher la victoire. En 2019, alors que Jean-Luc Mélenchon parle déjà depuis des mois de la « nouvelle France », le divorce est presque prononcé à cause d’une conférence d’Henri Peña-Ruiz, le « M. Laïcité » du mouvement, aux universités d’été de LFI. « On a le droit d’être islamophobe », a-t-il lâché avant d’essayer d’expliquer qu’il n’avait pas voulu dire cela.
Quelques mois plus tard, la réconciliation est scellée, sous une pluie fine, lors d’une marche contre l’islamophobie. « Il y a eu des débats en interne mais Jean-Luc Mélenchon décide d’y aller. On se retrouve au milieu de cent mille personnes qui chantent La Marseillaise. À partir de là, il n’a plus eu aucune hésitation. Aujourd’hui, il n’y a plus de débats chez nous », raconte Éric Coquerel. En Seine-Saint-Denis, souvent flanqué de Paul Vannier, à force de manifestations, de rassemblements et d’assemblées locales, le député aujourd’hui à la tête de la commission des finances de l’Assemblée prend attache avec des figures locales.
Avec Aly Diouara, les premières discussions ont lieu pendant la campagne pour la présidentielle de 2022. « On connaissait les combats d’Éric Coquerel, notamment à travers la lutte contre les violences policières. Donc on a discuté, on a déjeuné ensemble, et on a essayé de croiser un peu nos chemins : moi sur du local, lui sur du national », raconte le nouveau maire de La Courneuve. Mais SSDAC « n’avait même pas encore deux ans d’existence dans le paysage politico-citoyen et on ne souhaitait pas être inféodés à un parti ou à un mouvement quelconque ».
C’est donc de nouveau seul qu’Aly Diouara se présente aux législatives de 2022 et récolte moins de 9 % des voix. Celui qui a « toujours considéré que les partis politiques fermaient la porte à double tour pour éviter que justement des candidatures et des profils comme le (sien) puissent s’exprimer » décide finalement de sauter le pas début 2024, voyant l’expérience Nupes s’effondrer et LFI se détacher du PS – l’incarnation, dit-il, d’« une gauche qu’[il] combat ».
Pourquoi, dans des villes où une large part des habitants est issue de l’immigration, ils n’auraient pas le droit à des représentants dont c’est le cas ?
Éric Coquerel, député LFI
« On a écrit un courrier à LFI pour leur dire que, nous, on pensait que c’était le moment de faire ce rapprochement entre le national et le local et que eux avaient tout intérêt à suivre, entre guillemets, ce sens de l’histoire », rapporte-t-il. Ce partenariat a un objectif et un seul : les municipales de 2026 avec pour programme en commun « l’émancipation citoyenne », l’idée de tendre « vers plus de pouvoir au peuple » et une « gauche avec une certaine radicalité » où militant·es et élu·es ne sont « pas encarté·es ».
Le coup de théâtre de la dissolution de 2024 lui aura fait faire un détour par le Palais-Bourbon, mais ce samedi Aly Diouara est de retour chez lui. Avec en face, à la tête de l’opposition, Oumarou Doucouré, lui aussi natif des 4 000 et, à ses côtés, investie par le Parti communiste – mais elle aussi non encartée –, Nadia Chahboune, une autre enfant des 4 000.
Pour lui, c’est l’« épilogue » qu’il imaginait en fondant SSDAC il y a six ans. Pour Éric Coquerel, c’est « la concrétisation d’une évidence statistique ». « Pourquoi, dans des villes où une large part des habitants est issue de l’immigration, ils n’auraient pas le droit à des représentants dont c’est le cas ? », s’interroge le député, qui appelle également à « faire le parallèle avec ce qu’a fait le Front populaire en 1936 avec les ouvriers ».
À l’issue des municipales des 15 et 22 mars, la représentativité des maires a malgré tout fait un bond – en Seine-Saint-Denis, treize maires racisé·es sous diverses étiquettes politiques ont été élu·es –, mais seules deux sont des femmes et le grand pari du mouvement de Jean-Luc Mélenchon de mobiliser les abstentionnistes pour faire basculer à gauche un pays qui se droitise de plus en plus ne s’est pas confirmé.
« Il n’y a pas d’augmentation mécanique du nombre de votants parce que les candidats sont plus représentatifs. L’abstention reste massive », rappelle ainsi Jeanne Demoulin, co-autrice avec Marie-Hélène Bacqué d’Élus des banlieues populaires (PUF, 2026). Et « LFI a mis en lumière la question des personnes racisées, mais pas forcément celles des classes populaires. Dans les faits, ce sont des cadres qui sont élus. Ils viennent de classes populaires mais ils n’en sont plus », ajoute la sociologue.
Bassi Konaté, maire de Sarcelles
Parmi les nouveaux maires insoumis, trois siégeaient à l’Assemblée nationale depuis deux ou quatre ans, une formation utile mais aussi un écueil possible car l’effet repoussoir des professionnel·les de la politique se fait de plus en plus palpable, affirme Jeanne Demoulin. L’un des enseignements des municipales 2026 est que « les partis traditionnels, les listes investies par les partis diminuent », dit-elle.
C’est exactement pour cela que Bassi Konaté, le nouveau maire de Sarcelles (Val-d’Oise), n’a « pas fait campagne sur les partis ». « On n’a pas fait campagne sur un logo, sur une étiquette. On a fait campagne sur notre équipe, nos slogans, nos décisions, notre programme », raconte-t-il à Mediapart, après que sa liste citoyenne, soutenue par différents mouvements dont LFI et Les Écologistes, l’a emporté dimanche dernier avec plus de dix points d’avance.
Pourtant, avec ses 59 000 habitant·es – et le symbole d’avoir longtemps été le fief d’un éléphant socialiste, Dominique Strauss-Kahn –, Sarcelles est une des villes dont le nom a sûrement été le plus prononcé par des chefs de parti sur les plateaux télé dimanche soir. Si vous écoutez des représentants de LFI, c’est leur mouvement qui a gagné Sarcelles. Marine Tondelier, la secrétaire nationale des Écologistes, en parle, elle, comme d’une « nouvelle conquête » de son parti.
L’édile, ancien éducateur sportif et directeur de centre social de 38 ans, lui, ne commente pas ce match. S’il se dit de gauche, celui qui revendique « trente-huit ans de terrain à Sarcelles, dont vingt à travailler dans le social », salue seulement « le choix des partis de ne pas présenter des candidats tête de liste » et de lui apporter un « soutien bénéfique ».
Lui qui avait déjà un grand « ami » en politique, le député LFI Carlos Martens Bilongo, dit avoir gagné une nouvelle « amie » dans cette campagne, Marine Tondelier. Mais conserve jusqu’ici son indépendance de « maire citoyen ». Avec sa liste soutenue par LFI, Les Écologistes, la Coopérative populaire 95 (un mouvement citoyen soutenu par le député François Ruffin) et Réussir Sarcelles ensemble, une autre liste citoyenne lancée depuis 2014 dans les municipales, il a réussi dimanche dernier deux exploits.
En distançant largement ses concurrents au premier tour, il a fait grimper la participation au second tour. Dans la ville où depuis au moins vingt-cinq ans elle n’a fait que chuter à chaque municipale, elle a bondi de huit points entre les deux tours, au plus haut depuis les années 1990. Et surtout, porté par cet élan citoyen, il a mis un point final à trente et un ans de socialisme municipal que beaucoup pensaient indéboulonnable.
Il entend désormais montrer le changement sur le terrain. « Lundi, j’ai quelques réunions importantes avec les services de l’État, mais dès le soir ou le lendemain, j’irai avec les services municipaux à la gare de Sarcelles, qualifiée d’une des pires d’Île-de-France », dit-il. Parce que « les habitants m’ont donné un mandat pour que je change leurs conditions de vie ».
Sarah Benhaïda et Ilyes Ramdani
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