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À Kahani, à Mayotte, un agent de l’État pourrait perdre son logement dans les prochains jours. En emploi, il vit avec sa famille dans une maison construite au fil des années, comme tant d’autres sur cette île où l’accès au logement légal est profondément contraint.
Dans ce foyer cohabitent plusieurs générations, dont une personne âgée atteinte de pathologies chroniques nécessitant un suivi médical régulier. Cette situation n’a rien d’exceptionnel. Elle éclaire au contraire les logiques ordinaires qui structurent aujourd’hui l’action publique à Mayotte.
Le 12 avril 2026, des élus se rendent dans le quartier pour annoncer une opération de « décasage ». Aucun arrêté préfectoral n’est communiqué. Aucun document écrit n’est remis. Les dates évoquées changent. L’expulsion, elle, devient imminente. Cette absence de formalisation ne relève pas d’un simple dysfonctionnement : elle traduit un glissement de l’action publique, où l’urgence tend à se substituer aux garanties procédurales. L’opération Kingia s’inscrit dans la continuité d’interventions déjà menées à Mayotte, visant à lutter contre la délinquance, l’économie informelle et l’habitat jugé insalubre.
Elle prolonge des dispositifs comme l’opération Wuambushu, dont les objectifs incluaient explicitement la destruction d’habitations et l’expulsion de populations jugées irrégulières. L’action repose sur des interventions concentrées dans le temps, destinées à produire des résultats visibles rapidement. Mais cette approche ne s’attaque pas aux causes de l’habitat informel : il en est organisé la gestion répétée à travers des opérations mêlant démolitions et interpellations. Pour soutenir les habitants de Mayotte face à cette situation dramatique, une pétition a été mise en ligne. Notre article.
Car l’habitat précaire à Mayotte n’est pas une anomalie. Il est le produit d’un système foncier bloqué. L’indivision y est massive, le foncier rare et difficile d’accès. Construire légalement relève souvent de l’impossible. Cette contrainte s’articule à une organisation sociale matrilocale, où les terres restent dans les lignées féminines et où l’accès au sol dépend largement des réseaux familiaux.
Une partie de la population se retrouve ainsi exclue de fait du logement formel, tout en occupant une place essentielle dans l’économie locale — agriculture, construction, services. Une main-d’œuvre indispensable, mais sans droits fonciers.
Face à cette situation, les pouvoirs publics ont construit une politique profondément hypocrite : laisser s’installer des quartiers précaires indispensables au fonctionnement de l’économie locale, puis les détruire pour satisfaire une politique du chiffre où les expulsions et les démolitions tiennent lieu d’action publique.
Dans ces conditions, la vie quotidienne devient elle-même instable. Les habitants vivent avec une angoisse permanente, une boule au ventre face à l’imprévisibilité des opérations. Comment travailler lorsque l’on risque de perdre son logement du jour au lendemain ? Comment assurer le suivi médical des personnes âgées ? Comment protéger les enfants, dont la stabilité est directement affectée par ces déplacements forcés ? Au-delà des destructions matérielles, c’est toute l’organisation familiale et sociale qui vacille.
Lorsqu’elles existent, les solutions de relogement sont largement inadaptées Les solutions de relogement, lorsqu’il en existe, sont largement inadaptées. Trop rares, souvent éloignées, elles ne tiennent pas compte des contraintes de transport ni des réalités sociales. À Mayotte, vivre loin de sa famille revient à perdre les réseaux d’entraide qui structurent la vie quotidienne. Les logements proposés, souvent dégradés et dépourvus d’espaces collectifs, ne permettent pas de maintenir ces formes de vie.
Pour les personnes en situation irrégulière, l’exclusion est totale. Elles ne sont pas relogeables et sont directement exposées à des mesures d’éloignement. Ces opérations produisent des ruptures familiales et sociales profondes et alimentent un cycle désormais bien connu : destruction, déplacement, reconstruction, puis destruction à nouveau.
Dans ce contexte, le cas de Kahani agit comme un révélateur. Lorsqu’un agent de l’État lui-même se trouve confronté à une décision non formalisée, sans possibilité claire de recours, c’est le cadre même de l’action publique qui est interrogé. Ce qui se joue ici dépasse le seul territoire mahorais : il s’agit d’une manière de gouverner la précarité, en la rendant visible, mesurable, puis administrativement traitable.
Sans transformation de ces logiques, les opérations comme Kingia continueront de produire une gestion autoritaire de la précarité, qui évite de poser la question centrale des relations entre la France et l’archipel des Comores, tout en entretenant une violence institutionnelle qui ne résout rien, mais permet à l’État d’afficher des résultats immédiats en traitant les populations les plus précaires comme des objets de gestion plutôt que comme des sujets de droit. Une réponse durable supposerait au contraire de rompre avec ces politiques ambivalentes héritées de logiques néocoloniales et d’engager une véritable coopération régionale à la hauteur des réalités sociales, économiques et humaines de l’archipel.
Pour soutenir ces habitants, signez la pétition : https://c.org/Rc86hVjvwp
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