Les leçons de la grève générale britannique de 1926

mercredi 6 mai 2026.
 

Alors que la grève générale reste une référence souvent mobilisée à gauche, le mouvement britannique d’il y a un siècle vient apporter d’importantes réflexions sur le cadre de cette action.

Que peut-il rester aujourd’hui de la grande grève britannique de 1926 ? Dans un récit de voyage autour de plusieurs points chauds du mouvement (The Future in Our Past, Verso, 2026, non traduit), deux auteurs britanniques, Callum Cant et Matthew Lee, ont cherché, cent ans après, les traces présentes de ce passé.

Dans le sud du pays de Galles jadis marqué par l’extraction du charbon et devenu un désert désindustrialisé, à Swindon, nœud ferroviaire du sud de l’Angleterre transformé en hub logistique pour les géants du numérique, et dans la banlieue est gentrifiée de Londres, ces traces sont désormais minimes. La mémoire de 1926 semble avoir disparu sous le poids des changements structurels du capitalisme.

Et de fait, rien ne semble, en apparence, plus éloigné de notre présent que cette époque dominée par une masse de travailleurs industriels travaillant ensemble et travaillés par un mouvement émancipateur puissant. Notre capitalisme tertiarisé et atomisé ne semble plus avoir cette capacité de mobilisation du monde du travail.

En réalité, les cadres de l’ordre capitaliste restent les mêmes, sous des formes différentes. La pression sur les salaires et sur les conditions de travail se poursuit, elle est plus que jamais une réalité qui touche les travailleurs des deux côtés de la Manche, et ailleurs. Comme il y a cent ans, cette pression bénéficie de l’appui de l’État et, parfois, d’une forme de complicité de certains syndicats, toujours prompts à limiter la lutte aux entreprises ou aux luttes partielles.

Dans leurs pérégrinations dans le Royaume-Uni de 2025, les deux auteurs cités plus haut font ce même constat : « À première vue, vous pouvez ne pas voir la lutte de classes, mais elle est toujours là. » Cette lutte persiste dans les journées interminables et les pressions que subissent les cols blancs londoniens, comme dans les luttes pour survivre des livreurs à vélo ou le désespoir des populations abandonnées par la désindustrialisation rurale. Notre monde est construit par le pouvoir du capital. Et c’est ce pouvoir que les grévistes de 1926 avaient comme adversaire.

Construire une grève générale

Pendant le mouvement contre la réforme des retraites de 2023 en France, beaucoup ont appelé, en vain, à une « grève générale » pour stopper les projets du gouvernement. À la rentrée 2024, une volonté de « tout bloquer » s’est à nouveau manifestée. Là encore, sans lendemain. Ces deux tentatives semblent rendre encore plus urgente une réflexion sur la grève britannique de 1926 en ce qu’elle offre trois leçons : d’abord, la grève générale est un phénomène complexe, mais possible ; ensuite, un tel mouvement ouvre une possibilité de transformation sociale majeure ; enfin, elle n’est qu’un outil et non une fin en soi. Autrement dit : elle peut advenir et échouer.

La grève générale n’était pas plus une évidence dans le Royaume-Uni de 1926 qu’elle ne l’est dans la France de 2026. Même si le niveau d’agitation sociale était sans doute alors plus élevé, Callum Cant et Matthew Lee ont compté, entre 1917 et 1926, huit moments où cette option avait été évoquée ou tentée mais n’était pas advenue. Plusieurs éléments semblent s’être conjugués pour produire l’explosion de 1926 et ils n’ont pas grand-chose à voir avec l’existence d’un capitalisme industriel.

D’abord, la perspective d’une nouvelle répression sociale après une série de crises et de politiques austéritaires continues depuis 1920. Ensuite, le sentiment qu’il n’existe pas de portes de sortie par la négociation et le compromis après les échecs de syndicats et du gouvernement travailliste. Enfin, une solidarité de classe avec les mineurs qui apparaissent comme les premières victimes de cette nouvelle vague de répression sociale. Ces conditions ne semblent pas moins mobilisables aujourd’hui.

Bien sûr, il n’existe pas de recettes imparables pour construire un tel mouvement. Les circonstances et le contexte jouent un rôle déterminant. Mais ce qui distingue 1926 de 2026 semble moins les conditions objectives de l’exploitation que la pratique des luttes. Les travailleurs britanniques avaient en 1926 une histoire de près de quinze ans de luttes pratiquement ininterrompues qui dépassaient largement les seuls secteurs phares des mines, des chemins de fer et des transports.

Cette pratique avait alimenté une contestation profonde de l’ordre capitaliste parmi les masses que la guerre n’avait fait qu’accroître. Ces luttes continuelles avaient commencé à ronger les liens de l’aliénation. La grève générale n’a donc pas été le fruit de syndicats qui auraient souhaité s’en tenir à la menace, ni même des agitateurs communistes qui n’ont pas su tenir le mouvement après le 12 mai et la capitulation syndicale. Elle a été le fruit d’une maturation dans le monde du travail, qui s’est construite sur la pratique quasi constante de la contestation.

La difficulté, aujourd’hui, à construire une grève générale est donc liée aussi bien à la difficulté inhérente à construire cette action politique de solidarité de masse qu’au cadre actuel dans lequel on tente de la construire. Si un mot d’ordre syndical peut servir d’étincelle, il ne peut être suivi que si, précisément, les masses ont déjà dépassé les objectifs syndicaux, si elles ont déjà construit, par la lutte, leur propre agenda. La grève de 1926 est le produit du désordre à l’initiative des travailleurs britanniques depuis 1911 au moins.

L’action contre l’aliénation

Ce lien étroit entre la pratique des luttes et l’émancipation se révèle encore davantage au cœur même de la grève générale. C’est une autre leçon centrale du mouvement de 1926 qui explique pourquoi les pouvoirs censés représenter les travailleurs se défient profondément de la grève de masse.

Comme le soulignent Callum Cant et Matthew Lee, « la question du pouvoir est dans l’air » en 1926. La grève de masse, parce qu’elle permet de mettre en évidence la centralité sociale du travail, l’incapacité de la classe dirigeante à se substituer à la classe laborieuse, et la possibilité d’une organisation sociale sans médiation du capital, révèle soudain le secret soigneusement dissimulé par l’ordre capitaliste au cœur de la marchandise. Le pouvoir capitaliste n’est pas naturellement légitime.

La grève générale n’est pas qu’une action de contestation, elle agit sur le réel. Elle fait basculer le monde du travail du rôle secondaire et passif dans l’organisation de la société que lui attribue le capital à un rôle actif. Les masses, alors, prennent le contrôle sur l’emploi de leur vie, elles forgent leur propre histoire. C’est dans ce mouvement même que se renforce leur capacité à sortir de l’aliénation capitaliste.

Pour que ce mouvement se mette en œuvre, il faut que la grève passe par l’occupation du lieu de travail et la prise de contrôle de la production. La grève de 1926 commence d’ailleurs par un acte symbolique : dans la nuit du 3 au 4 mai, les imprimeurs du Daily Mail refusent de faire tourner les rotatives pour publier l’édition du lendemain qui contenait un éditorial incendiaire contre la grève. Dans la foulée, pour répondre à la propagande déversée par le gouvernement sur la BBC et par son journal, la British Gazette, ces mêmes imprimeurs, en coordination avec les grévistes, vont publier le British Worker, quotidien qui viendra alimenter les discussions des assemblées générales dans tout le pays.

Cette anecdote montre à la fois que la grève de 1926 ne se limitait pas aux mineurs et aux cheminots et qu’elle était source de pouvoir et de créativité. Dans tout le pays, la défense des piquets de grève et l’organisation du ravitaillement, de la distribution d’électricité ou de certains services ont montré la capacité d’auto-organisation du mouvement.

« Ils jouaient un rôle dans l’histoire dont sont normalement privés ceux qui doivent se contenter de voter pour un des trois principaux partis en lice aux élections », résume l’historien David Brandon, auteur de The General Strike 1926 : A New History (Pen & Sword 2023, non traduit), pour qui « ce sentiment qu’ils faisaient partie de l’histoire était une expérience qui leur donnait immensément de pouvoir ».

C’est bien pourquoi ceux qui tirent théoriquement leur pouvoir de la représentativité des travailleurs ont été si effrayés par cette émancipation soudaine. Les travailleurs n’avaient plus besoin de médiateurs entre eux et le capital parce qu’ils découvraient, progressivement, leur capacité à se passer du capital. C’est en cela que le mouvement allait trop loin pour le Trades Union Congress (l’organisation fédératrice des syndicats britanniques – TUC) et qu’il s’est empressé d’y mettre fin.

De façon presque caricaturale, le leader du conseil général du TUC qui a décidé d’appeler à la fin de la grève le 12 mai, Jimmy Thomas, aura une carrière remarquable. Député travailliste depuis 1910, il est secrétaire d’État aux colonies en 1924, puis de 1929 à 1936. Rallié aux conservateurs avec Ramsay MacDonald, il devra démissionner à la suite d’un scandale boursier. Avec de tels chefs, on comprend que le mouvement de 1926 avait autant à lutter contre lui-même que contre le gouvernement.

Les causes de l’échec

Et c’est bien la dernière leçon de ce mouvement de 1926. Cette grève générale s’est soldée par un échec profond et durable qui sera suivi par une répression violente. Certains grévistes devront attendre dix ans pour être réintégrés dans leur entreprise. Cette conclusion doit nous rappeler que non seulement construire la grève générale n’est pas une chose aisée, mais la réussir est encore plus difficile. Autrement dit : la grève générale en soi ne suffit pas. Comme tout outil, il faut l’utiliser dans un but clair.

C’est sans doute ce qui a manqué au mouvement de 1926. Malgré quinze ans de mouvements venus de la base, l’unité du prolétariat britannique dépendait encore très largement des syndicats. En d’autres termes, il y avait fondamentalement une contradiction au cœur du mouvement entre ce qui le cimentait et l’émancipation qu’il engageait. C’est ce qui a fini par le détruire.

Cette dépendance aux cadres d’action syndicale a rendu difficile, voire impossible, l’autonomisation de la grève après le 12 mai. Callum Cant et Matthew Lee estiment que « les sept jours du 12 au 19 mai ont été le moment exact où un nouveau futur aurait pu s’ouvrir ». C’est sans doute vrai, car alors la grève n’appartenait à personne d’autre qu’aux grévistes : face à l’abandon des syndicats, la construction d’un pouvoir autonome des travailleurs était possible.

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Mais l’autonomie du mouvement n’était pas suffisante. Dans les mouvements sociaux britanniques, la base n’a jamais réellement rompu avec les syndicats. Les éléments les plus radicaux se sont perçus comme des avant-gardes dont la fonction était de faire pression sur la bureaucratie syndicale. Même le Parti communiste (CPGB) a tenu jusqu’au 12 mai le mot d’ordre « tout le pouvoir au conseil général » du TUC.

Lorsque les syndicats se retirent du mouvement, les grévistes n’ont pas les institutions pour poursuivre le mouvement : leur coordination devient impossible. Le mouvement social britannique n’a jamais construit à proprement parler de conseils autonomisés par rapport aux syndicats et il en paie le prix fort. Dès le 17 mai, le British Worker cesse de paraître, signe de l’atomisation du mouvement.

Cette situation rendait impossible la construction d’une contre-société fondée sur l’organisation des travailleurs. Isolés, les grévistes se retrouvaient seuls face au pouvoir du capital. C’est précisément à ce point que les syndicats voulaient en arriver : redevenir l’intermédiaire nécessaire. Mais la grève était alors déjà enterrée.

C’est peut-être la plus importante des leçons de ce mouvement de 2026 et elle est plus que jamais d’actualité un siècle plus tard. Si un mouvement social entend mener une grève générale, il lui faut placer comme objectif la lutte contre la centralité du capital. Et cette lutte passe aussi par une autonomisation du mouvement de ses représentants officiels syndicaux et politiques. C’est encore plus vrai lorsque, comme aujourd’hui, ces derniers sont affaiblis et, en cela, encore plus dépendants de l’ordre existant. Autrement dit, plus que jamais : l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ou ne sera pas.

Romaric Godin


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