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Pour creuser l’écart à gauche, espère élargir son socle. À défaut de voir Marine Tondelier et Fabien Roussel renversés en interne, le candidat insoumis veut convaincre des élus des deux partis de rallier sa campagne, en échange d’un soutien aux législatives. Jusqu’ici personne n’est sorti du bois, mais ses lieutenants mettent la pression.
« Manuel Bompard m’a dit : “N’oublie pas de leur dire qu’il y aura des ministres écologistes et communistes dans notre gouvernement.” » Devant le parterre d’élu·es et de militant·es de La France insoumise (LFI) qui l’écoute, mardi 13 mai, Jean-Luc Mélenchon fait passer le message du moment : l’heure est à l’unité. « On a besoin des communistes, dit-il ce jour-là. Une fois sur deux, on est sur le même piquet de grève, dans les mêmes manifs. On a besoin d’eux. »
Trois semaines après sa déclaration de candidature, le leader insoumis multiplie les déclarations d’ouverture à l’égard des autres formations de gauche, Parti communiste français (PCF) et Les Écologistes en tête. Une opération débutée avant même le lancement officiel de sa campagne présidentielle. Dès le 7 février, en meeting à Argenteuil (Val-d’Oise) pour les municipales, il proposait au communiste Stéphane Peu « l’offre fédérative des insoumis ». « Se fédérer, ce n’est pas se dissoudre, c’est être chacun soi-même en convergence d’effort avec d’autres », résumait-il ce jour-là en direction du patron des député·es Gauche démocrate et républicaine (GDR) à l’Assemblée nationale.
Depuis, l’offre fédérative a pris le nom de « nouvelle alliance populaire », à la faveur d’un entretien dans Le Parisien de Manuel Bompard, coordinateur national de LFI, au lendemain des municipales. « Je dis aux écologistes et aux communistes : plutôt que de répéter les erreurs du passé, venez prendre votre part dans la bataille décisive qui s’ouvre », y prônait le député.
Quelques semaines sont passées et la campagne insoumise n’a pas encore enregistré de ralliements. Or le temps presse pour Jean-Luc Mélenchon, décidé à prendre le large à gauche. D’autant que les péripéties de la concurrence invitent à accélérer : les socialistes s’écharpent autour de leur éventuelle participation à une primaire, laquelle paraît plus menacée que jamais ; François Ruffin est empêtré dans la polémique sur sa bande dessinée jugée raciste ; Raphaël Glucksmann doit gérer le malaise suscité par la publication d’une note stratégique de son parti…
Le moment est venu, estiment les stratèges insoumis, de s’imposer dans le paysage comme la seule candidature crédible à gauche. Le 13 mai, Jean-Luc Mélenchon a raillé la procrastination de ses concurrent·es, citant François Hollande, qui a évoqué une « cristallisation » tardive dans Marianne. « Encore un effort et ils vont rater l’élection, a tancé le candidat LFI, hilare. Franchement, ce n’est pas sérieux, non ? On va attendre comme ça combien de temps que leurs seigneuries veuillent bien nous révéler quelles sont leurs trouvailles ? »
Le leader insoumis a, lui, déjà engagé sa course de vitesse. Plus tôt la dynamique de sa campagne prendra forme, plus restreint sera l’espace politique des « unitaires » et autres rivaux. La litanie des enquêtes d’opinion, favorables aux campagnes déjà lancées, est censée prendre le relais et convaincre l’électorat de gauche hésitant que le seul bulletin capable de battre l’extrême droite est celui de Jean-Luc Mélenchon. Et ainsi creuser encore un peu plus l’écart sondagier.
Le pire, pour LFI, serait que se reconstitue le front donné à voir aux municipales de mars et aux sénatoriales de 2023, entre socialistes, communistes et écologistes. Jean-Luc Mélenchon a en mémoire les quelques centaines de milliers de voix à peine qui l’ont privé de second tour aux présidentielles de 2017 et de 2022. La moindre émergence d’une autre force à gauche, même perdante, pourrait dès lors se révéler fatale au dessein insoumis.
Il n’est donc pas question d’attendre. « Il faut avancer ensemble maintenant, pas à la dernière seconde pour permettre le sauvetage des uns et des autres », avertit le député Paul Vannier, responsable des élections à LFI. Jean-Luc Mélenchon, qui a lui-même navigué vingt-cinq ans au milieu des courants et des intrigues internes du Parti socialiste (PS), a choisi son moment en connaisseur. Chez les communistes, le 40e congrès est prévu du 3 au 5 juillet à Lille (Nord). Et il n’a échappé à personne chez les insoumis que le secrétaire national, Fabien Roussel, voit sa ligne identitaire tancée par trois textes concurrents, faisant planer le doute sur sa réélection.
Chez Les Écologistes, Marine Tondelier, candidate déclarée à la présidentielle, est régulièrement interpellée en interne. Si l’option de la primaire de gauche qu’elle défend devait échouer, de nombreuses voix réclament de revoir la stratégie tout entière. Avant même que ce débat ne soit potentiellement rouvert, des écologistes ont déjà sauté le pas. Fin janvier, Julia Mignacca a quitté la direction du parti pour fonder Les Verts populaires et emmener avec elle des militant·es qui, pour beaucoup, avaient déjà rallié des listes insoumises aux municipales.
À l’approche de la présidentielle, elle appelle ses anciens camarades à « stopper la guerre des ego et des boutiques », pour rejoindre la « nouvelle alliance populaire » et sa « base programmatique solide, qui recoupe largement celle du NFP [Nouveau Front populaire – ndlr] et qui est beaucoup plus poussée que les quelques principes généraux proposés par les partisans de la primaire qui, moins de deux ans après le NFP, opèrent déjà des revirements ». « La primaire n’a pas réussi à engager une dynamique populaire, il faut en prendre acte », plaide-t-elle encore, appelant à saisir ce qui « est une main tendue : cela ne veut pas dire s’effacer mais choisir ses priorités de campagne et pousser la candidature qui l’emportera ».
De son côté, la présidente du groupe écologiste à l’Assemblée, Cyrielle Chatelain, défend toujours l’option de la primaire. « [Mais] si les socialistes font exploser la primaire, prévient-elle, Les Écologistes ne seront pas attentistes et donc nous devons réfléchir à un plan B. » Alors que derrière la présidentielle se profilent de très probables législatives, ce sont justement les député·es qui sont les plus courtisé·es.
Ce n’est pas un hasard si l’institut La Boétie, le centre de réflexion de LFI, a proposé trois débats avec Jean-Luc Mélenchon à Stéphane Peu, Cyrielle Chatelain et Boris Vallaud, chef·fes de groupe à l’Assemblée. Les deux premiers ont accepté, mais le socialiste a décliné. Une situation qui confirme ce que ne cessent de marteler les soutiens du rapprochement : au Palais-Bourbon, les votes des groupes écologiste, communiste et insoumis convergent régulièrement.
À défaut d’accords d’appareils, c’est depuis l’hémicycle que se noueront probablement les ralliements de demain. À l’Assemblée, les contacts se multiplient entre la direction de LFI, Manuel Bompard en tête, et des collègues des autres groupes de gauche. « On voit de plus en plus de députés qui viennent nous interroger sur notre stratégie, glisse Paul Vannier. Nous sentons que chez certains, notre campagne suscite de l’intérêt, une forme d’espoir et de soulagement aussi. Certains commencent à se dire que, peut-être… »
Je veux dire à celles et ceux qui pensent pouvoir différer leur réponse éternellement : à un moment donné, nous cesserons d’attendre et avancerons.
Paul Vannier, responsable des élections à LFI
Un élu communiste impliqué dans ces discussions reconnaît que la réflexion dépasse les deux tours de la présidentielle. « L’élection majeure de l’année 2027, pour nous, ce sera la législative, affirme-t-il. L’identité communiste existe plus par ses groupes parlementaires que par le score à la présidentielle. Si c’est pour se retrouver avec un PCF qui devient le Lutte ouvrière des années 2020, en faisant 2 % à la présidentielle et en perdant ses groupes parlementaires… Quand vous votez depuis dix ans sur 97 ou 98 % des textes avec un partenaire de gauche, forcément, ça amène à réfléchir. »
Parmi les scénarios possibles, certain·es évoquent le ralliement, au lendemain du congrès du PCF et en cas de réélection de Fabien Roussel, d’un contingent de député·es communistes à la campagne de Jean-Luc Mélenchon – moyennant le soutien de LFI dans les circonscriptions concernées lors des législatives. « Tous ceux qui veulent, allez, venez !, a lancé Jean-Luc Mélenchon le 13 mai. Si vos chefs ne veulent pas, tant pis pour eux ! »
Une stratégie que rejette Léon Deffontaines, porte-parole du PCF. « Chercher à avoir des accords a minima pour sauver une poignée de circonscriptions, on a vu lors des précédentes législatives que c’était très massivement rejeté par les Françaises et les Français », dit-il à Mediapart. « Des individualités peuvent partir, cela est déjà arrivé par le passé, abonde un autre responsable communiste, soutien de Fabien Roussel. Mais en interne, cela énerve les camarades. Si certains peuvent franchir le pas et apporter leur soutien à Jean-Luc Mélenchon, il y a un effet boomerang qui fait que ça solidarise des adhérents avec la direction. »
Les débats agiteront aussi les Écologistes d’ici l’été, après la tempête suscitée par la publication d’une tribune dans Mediapart en janvier. Dans une discussion avec Julia Mignacca dont la retranscription a été révélée par L’Opinion le 5 mars, Manuel Bompard imaginait le cours des événements à venir. « L’aboutissement du processus, affirmait le coordinateur de LFI, c’est qu’à un moment vous disiez : “Ah bah oui, banco ! Nous, on saisit la main tendue de l’offre fédérative.” »
À l’époque, déjà, les législatives étaient au cœur des tractations. Il était notamment évoqué la possibilité de « régler à l’avance deux, trois questions », des « points d’atterrissage », qui pourraient prendre la forme d’une « liste de candidats aux législatives dans laquelle on fait en sorte qu’il y ait des cadres des Verts populaires intégrés ».
Tout cela demeure sur la table, à huis clos, mais LFI y ajoute un impératif : encore et toujours la vitesse. « Mettons-nous en mouvement avant l’été », a lancé Manuel Bompard dans Le Parisien. Son collègue Paul Vannier se veut plus explicite encore : « Je veux dire à celles et ceux qui pensent pouvoir différer leur réponse éternellement : à un moment donné, nous cesserons d’attendre et avancerons. »
Sarah Benhaïda et Ilyes Ramdani
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