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Le politiste Philippe Droz-Vincent analyse l’annonce, par les États-Unis et l’Iran, d’un protocole d’accord censé mettre fin au conflit qui les oppose depuis la fin février. Il pointe « l’extrême affaiblissement de la politique américaine » au Moyen-Orient.
https://www.mediapart.fr/journal/in...[QUOTIDIENNE]-quotidienne-20260615-194006&M_BT=1489664863989
aLa réouverture du détroit d’Ormuz, après l’annonce d’un accord entre les États-Unis et l’Iran pour mettre fin à la guerre qui déchire la région depuis le 28 février, est désormais espérée par des régions entières dépendantes de ce nœud de l’économie mondiale. Hôte du G7 à Évian (Haute-Savoie), Emmanuel Macron a affirmé que « tout sera fait pour que cet accord soit une réalité ».
Mais déjà, un imbroglio s’est noué sur d’éventuels frais facturés aux navires empruntant le détroit. Il faut dire que l’intégralité du texte sur lequel se sont mis d’accord les responsables états-uniens et iraniens n’est pas encore disponible, et que beaucoup de points conflictuels seront de toute façon reportés à des discussions ultérieures.
Pour faire le point sur les très incertains résultats de la diplomatie de l’ère Trump, Mediapart a interrogé Philippe Droz-Vincent, professeur à Sciences Po Grenoble et spécialiste des relations internationales, auteur de Military Politics of the Contemporary Arab World (Cambridge University Press, 2020, non traduit).
« Mediapart » : Après de nombreuses annonces et contre-annonces, les États-Unis et l’Iran ont convenu d’un cadre pour un accord de paix. Comment analysez-vous cette annonce ?
Philippe Droz-Vincent : D’abord, je relève que la plupart des commentateurs sont échaudés et d’une grande prudence. À raison, car tout est flou et le restera probablement jusqu’à la signature prévue vendredi, et même après. Il ne s’agit dans tous les cas que d’une sorte de « memorandum of understanding », c’est-à-dire un accord pour… discuter d’un accord futur. Le seul point concret à ce stade semble être la réouverture du détroit d’Ormuz en plus d’un cessez-le-feu, mais le reste est très vague.
On peut se dire que chacun des deux principaux protagonistes, États-Unis et Iran, avait intérêt à sortir de cette situation très coûteuse. L’Iran est étranglé sur le plan économique, tandis que l’administration Trump fait face à une contestation croissante de cette guerre dans son propre camp et aux risques électoraux de l’inflation.
Pour autant, la volonté de ces deux acteurs a-t-elle été suffisante pour amorcer cet accord ? On peut en douter, car la poursuite du conflit correspond aussi à la logique de Trump, qui s’est enfermé tout seul dans un piège en fixant des objectifs de guerre irréalistes, aussi bien qu’à la logique d’une partie des dirigeants de la République islamique, qui privilégient la survie idéologique du régime.
Je fais l’hypothèse que par divers canaux, les autres acteurs de la région, pour qui la situation devenait infernale d’un point de vue économique et sécuritaire, ont pesé pour que les États-Unis et l’Iran trouvent une voie de sortie. La Turquie, l’Arabie saoudite, le Qatar, l’Égypte, le Pakistan y ont tout intérêt.
Vous travaillez actuellement à une synthèse de la politique étrangère des États-Unis au Moyen-Orient depuis les années Obama. Quels sont les éléments de continuité et de rupture apportés par le second mandat Trump ?
L’élément de continuité, c’est l’extrême affaiblissement de la politique américaine dans la région, que prouve bien la nécessité d’une médiation pakistanaise pour aboutir à un cadre d’accord. On voyait déjà les prémices de cet affaiblissement sous Barack Obama. Et le bilan du prédécesseur démocrate de « Trump II » était déjà une catastrophe : Joe Biden a ainsi complètement échoué face aux massacres à Gaza.
La spécificité de Trump, c’est le côté incontrôlable de son délire égotique. Par rapport à son premier mandat, il n’y a plus de limites – celles qui étaient posées, entre 2016 et 2020, par les cadres qu’on appelait « les adultes dans la pièce ». Comme il a pris le contrôle du système américain en plaçant des gens qui lui doivent tout, il peut se laisser aller à ses « intuitions géniales ». Or, celles-ci ont fini par le conduire dans un piège inextricable.
À l’intérieur du système américain, les pressions d’acteurs du Moyen-Orient n’ont jamais été aussi élevées.
Sur l’Iran, on sait que Trump avait déchiré, lors de son premier mandat, le fameux accord négocié sous Obama concernant le nucléaire iranien, le « JCPoA » [Joint Comprehensive Plan of Action, plan d’action global commun – ndlr]. Lors de son second mandat, il a expliqué qu’il allait faire mieux, en usant de la force pour pousser le régime iranien à signer ce qu’il voulait. Mais ce n’est pas ce qui est en train de se produire. Des analystes confectionnent déjà des tableaux comparatifs, qui listent les sous-dimensions du problème (l’enrichissement de l’uranium, la quantité de stock enrichi…) et ne seront probablement pas à l’avantage de Trump à la fin.
De manière générale, le conflit avec l’Iran aura aggravé la perte de crédibilité de la parole des États-Unis et de son chef, à un niveau sans précédent.
Désormais, dans le monde entier, les gens se sont habitués à prendre chacune de ses déclarations avec des pincettes et à attendre ce que dit l’agence Tasnim, proche des Gardiens de la révolution. Son idée était de renverser ou changer le régime pour composer avec des Delcy Rodriguez iraniens [la dirigeante du Venezuela ayant succédé au président Maduro après son kidnapping – ndlr], mais il a en fait affaibli la position des États-Unis.
Une des difficultés tient à l’autonomie du front ouvert au Liban par Israël. Comment analyser la relation israélienne avec les États-Unis dans cette guerre ?
L’influence israélienne dans le système états-unien est à un niveau très élevé, que beaucoup de membres des services et de l’armée de l’État hébreu n’auraient pas imaginé il y a quelques années. Nétanyahou, qui prend tous les risques pour sa survie électorale, a pesé de tout son poids dans la décision de Trump d’entrer en guerre, en surestimant la facilité avec laquelle les frappes produiraient les effets attendus. Même si Trump n’hésite pas à se plaindre des initiatives de Nétanyahou et à mettre en scène sa domination, cela ne dure toujours qu’un temps.
Pour autant, même si ça n’est pas au même niveau, il faut souligner que d’autres acteurs du Moyen-Orient interviennent aussi de manière inédite dans le jeu américain. Grâce à leurs fonds souverains et aux investissements qu’ils réalisent, l’Arabie saoudite et le Qatar, par exemple, sont extrêmement actifs aux États-Unis.
Le lobbying a toujours existé. Mais c’est un indice de l’affaiblissement des États-Unis que de voir cet « effet retour » de leur implication au Moyen-Orient : des pressions politiques d’acteurs régionaux à l’intérieur du système américain, qui n’ont jamais été aussi élevées.
Qu’est-ce que le conflit, à supposer qu’il s’achève, aura changé pour les dirigeants de la région ?
Les États-Unis restent, aux yeux des dirigeants du Moyen-Orient, incontournables en raison de leur puissance militaire et technologique et de leurs moyens exceptionnels. Mais ils sont aussi perçus, plus que jamais, comme un élément de déstabilisation. Cela explique la multiplication des postures de médiation régionales, du Pakistan au Qatar en passant par l’Arabie saoudite.
Les États du Golfe ont été particulièrement affectés : c’est la première fois qu’ils ont tous été attaqués peu ou prou en même temps. Ils ont ressenti une forme d’abandon en étant impliqués dans une guerre dont la décision a été prise ailleurs, à Washington, sans les avoir pris en compte. S’ils n’ont pas d’alternative immédiate à l’alliance avec les États-Unis, ils savent que cette situation n’est pas stable.
Quant aux dirigeants israéliens, ils se retrouvent face aux conséquences d’un conflit avec l’Iran qui a dépassé leurs calculs stratégiques. Après le 7-Octobre, ils ont entrepris de régler tous les problèmes régionaux qu’ils considéraient comme des enjeux de sécurité nationale, en ouvrant un par un différents fronts d’intervention militaire, de la destruction de Gaza à l’invasion du Sud-Liban. Les limites de cette stratégie sont flagrantes.
Fabien Escalona
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