À Paris, le mauvais méli-mélo du préfet de police pour interdire un concert organisé par LFI

mardi 23 juin 2026.
 

La préfecture de police a interdit l’organisation d’un événement festif et politique au motif notamment de la présence des rappeurs Médine et Soso Maness… pourtant non prévus au programme. Les insoumis s’alarment d’un « scandale démocratique » et dénoncent l’influence du Crif sur la décision des autorités.

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Est-il légitime d’interdire un concert au motif de la présence d’artistes qui n’avaient même pas prévu de monter sur scène ? De s’opposer à une manifestation dans l’espace public parce qu’elle a été annoncée trop tôt par les organisateurs ? D’avancer qu’il faudrait a priori « prévenir les risques de désordres et les atteintes à l’ordre public » que cette manifestation pourrait créer, alors même qu’aucun précédent n’a encore eu lieu sur un tel événement ?

C’est en se fondant sur ces motifs que la préfecture de police de Paris a ainsi prononcé, mercredi 17 juin, l’interdiction du concert prévu par La France insoumise (LFI) à l’occasion de la Fête de la musique, le 21 juin. Un événement mi-festif mi-politique, planifié dans la foulée de la marche contre le racisme entre Barbès et la place de la République, organisée dans l’après-midi à l’initiative du maire de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), Bally Bagayoko.

LFI a saisi le juge des référés, jeudi 18 juin, afin de casser cette décision qui repose, selon le mouvement mélenchoniste, sur un « tissu de mensonges ». Sa direction attend une réponse vendredi soir ou samedi matin.

Illustration 1Agrandir l’image : Illustration 1 Des manifestant·es brandissent des drapeaux de La France insoumise lors d’un rassemblement sur la place de la République à Paris, en mai 2024. © Photo Geoffroy Van Der Hasselt / AFP Dans son arrêté, la préfecture de police de Paris développe les raisons pour lesquelles elle s’oppose aux concerts organisés par les insoumis. D’abord, le fait que les manifestations doivent être déclarées dans une période allant de trois à quinze jours avant l’événement – LFI a adressé ses courriels à la direction de l’ordre public plus tôt encore : les 21 avril et 5 mai, soit plus d’un mois avant le jour J.

La préfecture argue ensuite qu’elle ne peut assurer de manière certaine la sécurisation du lieu, puisque « les forces de sécurité intérieure seront particulièrement mobilisées » sur d’autres sites pendant la Fête de la musique. Elle rappelle les incidents qui avaient eu lieu le 21 juin 2025 à Châtelet-les-Halles, mais aussi les récentes « exactions » lors de la finale de la Ligue des champions le 30 mai. Elle invoque par ailleurs le contexte « de menace terroriste aiguë ayant conduit au relèvement du plan Vigipirate ».

Une démonstration qui a de quoi laisser perplexe : pourquoi dès lors autoriser Spotify à organiser une soirée gratuite, et qui s’annonce massive, avec DJ sets et concerts place de la Bastille, à seulement quatre stations de métro ?

Un arrêté « rempli de faussetés » pour Médine Le troisième argument avancé par la préfecture est plus étonnant encore. Il concerne le profil des artistes prétendument invités à monter sur scène, à savoir les rappeurs Médine et Soso Maness. Au premier, elle reproche ses « prises de position controversées » et lui impute un « soutien sans équivoque » à Dieudonné et un tweet « jugé antisémite » – des accusations battues en brèche par le rappeur qui s’en est maintes fois expliqué. Au second, elle fait grief d’avoir scandé le slogan « tout le monde déteste la police » en marge d’un concert de la Fête de L’Humanité.

Mais problème : au-delà des raisons discutables invoquées par les autorités, aucun de ces artistes n’a en réalité été convié à monter sur scène par LFI, le 21 juin. S’il a un temps été envisagé comme possible intervenant, Soso Maness confirme à Mediapart n’avoir pas été « prévu ».

Également contacté, Médine dément lui aussi avoir été programmé, bien qu’il ait été tête d’affiche l’an passé et compte participer à la marche qui précède le concert. Il dénonce l’arrêté de la préfecture « rempli de faussetés [le] concernant ». La militante Assa Traoré, elle, est présentée par la préfecture de Paris comme devant monter sur scène place de la République, alors qu’elle doit seulement participer à la marche contre le racisme avec le Comité Adama.

On a respecté toutes les étapes de l’organisation d’un événement comme celui-ci.

Aurélien Le Coq, député LFI Mercredi 17 juin, c’est avec stupeur que les organisateurs insoumis ont découvert par un courriel l’interdiction de leur événement de dimanche. « On a été très surpris, parce que tout s’était bien déroulé jusque-là avec les services de la préfecture », relate le député LFI Aurélien Le Coq, membre du comité d’organisation de la soirée.

Et de détailler : « On a eu trois rendez-vous, avec le service délégué à la Fête de la musique, le service en charge de la protection civile, et la direction de l’ordre public et de la circulation. Lors de ces échanges, ils nous ont même donné des indications sur la jauge. On a respecté toutes les étapes de l’organisation d’un événement comme celui-ci, on a contacté une association de protection civile sur leurs conseils, on attendait juste le récépissé. »

Aurélien Le Coq indique en outre avoir sollicité à six reprises une rencontre avec le préfet de police de Paris Patrice Faure, pour « travailler avec lui sur un dispositif de sécurité », mais l’intéressé n’aurait pas donné suite. Contactée par Mediapart, la préfecture n’avait pas répondu à nos questions à l’heure de la publication de cet article. Une source interne confie toutefois que si l’arrêté a créé un certain malaise dans les services, l’inquiétude est réelle quant à la sécurité : « La place de la République est un des sites les plus compliqués à sécuriser, et les menaces de groupes d’extrême droite sont sérieuses », souligne-t-on au sein de l’institution préfectorale.

« Scandale démocratique » La question des menaces politiques apparaît d’ailleurs dans l’arrêté d’interdiction, qui invoque « un contexte politique très polarisé » ces derniers mois, avec des heurts « entre la mouvance de l’ultragauche et des membres de l’ultradroite » qui ont abouti à « la mort de Quentin Deranque » en février, à Lyon.

Du côté de LFI, qui avait prévu de débourser « plusieurs dizaines de milliers d’euros » pour cette Fête de la musique, on rétorque que nombre d’événements d’ampleur – dont un meeting de Jean-Luc Mélenchon qui avait rassemblé des milliers de personnes en 2022 – se sont déjà tenus sur la même place sans provoquer d’incidents.

Dès mercredi soir, Jean-Luc Mélenchon a dénoncé un « scandale démocratique grave en période électorale ». « Nous alertons solennellement sur les dangers que fait peser sur le déroulement de la prochaine élection présidentielle ce type de pratiques autoritaristes qui cherchent à instrumentaliser des problématiques de maintien de l’ordre à des fins politiques », a aussi alerté Manuel Bompard, le coordinateur du mouvement insoumis.

Mais les deux responsables ont été plus loin et ont mis l’interdiction sur le compte d’influences extérieures à la préfecture. À savoir les pressions qu’aurait exercées le Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif). « Pourtant prévenu depuis le mois d’avril, le préfet de police de Paris vient de prononcer un arrêté d’interdiction du concert gratuit des insoumis […] à la demande du président du CRIF Yonathan Arfi et du maire PS de l’arrondissement Paris Centre [Ariel Weil – ndlr] », a accusé Jean-Luc Mélenchon, mercredi soir.

J’aimerais bien avoir le pouvoir qu’on me prête, mais ce n’est pas le cas.

Ariel Weil, maire socialiste de Paris Centre Adversaire politique assumé du leader insoumis, Yonathan Arfi avait publié le post suivant, le 15 juin : « Pourquoi laisse-t-on LFI s’approprier la place de la République un soir de Fête de la musique ? […] Ce soir-là, ce lieu symbolique ne devrait pas être la tribune d’un parti politique. Pour LFI, la musique n’est pas une fin, c’est un moyen, au service d’un agenda politique », écrivait-il alors.

Le lendemain, Ariel Weil disait lui aussi tout le mal qu’il pensait de l’initiative insoumise dans une interview accordée au Point, trouvant « très choquant[e] » et « irresponsable » ce qu’il qualifiait de « récupération politique » : « Les forces de l’ordre sont déjà soumises à rude épreuve lors de la Fête de la musique. Ajouter à cela un événement organisé par un parti politique, c’est mettre sous tension l’ensemble du quartier », affirmait alors le maire de Paris Centre.

Pour Aurélien Le Coq, c’est à ce moment-là que le vent aurait tourné. « C’est eux [Ariel Weil et Yonathan Arfi – ndlr] qui ont fait naître une polémique politique », accuse le député LFI, sans pour autant apporter d’éléments concrets établissant un rapport de cause à effet entre ces déclarations publiques et l’interdiction préfectorale. Également questionné par Mediapart, Manuel Bompard estime lui aussi que c’est Yonathan Arfi qui a « lancé le premier, lundi matin, une campagne contre cet événement ».

« Vieux travers » De leur côté, Yonathan Arfi et Ariel Weil fustigent auprès de Mediapart des accusations « infondées ». Le premier assure n’être jamais intervenu autrement que par son post sur X. « Je n’ai fait que partager mon étonnement, en tant que républicain un peu rigoriste et citoyen un peu old school, devant ce que je considère être un manque de neutralité et un problème démocratique. Si un autre parti politique privatisait les Champs-Élysées un 14 juillet, je ferais la même chose ! », dit-il, jugeant que les propos de Jean-Luc Mélenchon relèvent d’une « machine à fantasmes sur les juifs ».

Le maire de Paris Centre, arrondissement qui compte notamment la place de la République, a quant à lui bien rencontré le préfet. Mais il assure lui avoir donné « un simple avis, comme dans une infinité de cas ». « J’aimerais bien avoir le pouvoir qu’on me prête, mais ce n’est pas le cas », ironise l’édile socialiste, tout en notant « que Mélenchon ne vise que deux personnes : Arfi et moi, alors que d’autres élus se sont exprimés contre cet événement ».

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C’est notamment le cas de l’ex-députée macroniste Anne-Laurence Petel, de la secrétaire nationale du parti Les Républicains (LR), Shannon Seban, ou de l’ex-socialiste Julien Dray. Selon la source préfectorale suscitée, les personnes qui ont poussé à l’interdiction de l’événement se trouveraient surtout du côté du gouvernement, et plus exactement au ministère de l’intérieur dirigé par Laurent Nuñez.

Jeudi matin, les accusations d’antisémitisme à l’endroit de LFI ont resurgi dans les médias. « Quand je vois dans le tweet de Jean-Luc Mélenchon qu’au fond, à la fin, le responsable c’est le président du Crif… Il retombe dans ses vieux travers », a lancé la porte-parole du gouvernement, Maud Bregeon, sur BFMTV.

Quant à Aurore Bergé, la ministre de l’égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations, elle a dénoncé la « privatisation » de la place de la République et la « tentative d’appropriation » du combat antiraciste. Sollicité par Mediapart, le maire socialiste de Paris, Emmanuel Grégoire, n’a pas souhaité s’exprimer.

Pauline Graulle, Camille Polloni et Ilyes Ramdani


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