Les Juifs ont des liens historiques avec la Palestine. Israël reste un projet colonial de peuplement

vendredi 26 juin 2026.
 

Le débat sur les origines n’a aucune pertinence pour définir la nature du régime sioniste, qui repose sur la dépossession et l’effacement des Palestinien.nes.

Avant le 7 octobre, l’idée selon laquelle le sionisme et l’État d’Israël constituaient un projet colonial de peuplement était une position relativement marginale, cantonnée aux milieux universitaires et militants. Au cours des deux dernières années et demie, cependant, ce concept de colonialisme de peuplement est devenu une grille de lecture omniprésente pour comprendre le passé et le présent en Palestine.

Pour de nombreux partisans d’Israël, cette caractérisation est difficile à accepter, en partie parce qu’ils y voient l’imposition d’une division rigide : les Palestiniens sont les autochtones, les Israéliens sont les colons. Ce malaise ne nous dispense pas d’un débat sérieux. Tous les Israéliens sont-ils des colons et tous les Palestiniens des autochtones ? Et un lien historique avec la terre exclut-il la participation à un projet colonialiste de peuplement dans le présent ?

Pour aborder ces questions, il est nécessaire de faire la distinction entre la notion historique d’autochtonie et le colonialisme de peuplement en tant que pratique politique. L’indigénéité, telle qu’elle est invoquée dans le débat public, est présentée comme une revendication d’origine, d’antériorité et d’un lien ancestral.

Le colonialisme de peuplement, en revanche, n’est pas une question d’origine, mais de pouvoir. Il s’agit d’une situation dans laquelle un groupe s’installe sur une terre déjà habitée par un autre et cherche à établir un nouvel ordre politique par la dépossession, le remplacement, l’exclusion ou la subordination de la population locale.

La question pertinente n’est donc pas « Qui était là en premier ? », mais plutôt « Quel type de régime a été créé, par qui et aux dépens de qui ? »

Les communautés de colons s’établissent généralement aux dépens des populations autochtones, animées par ce que Patrick Wolfe a qualifié de « logique d’élimination ». La colonisation n’est pas simplement un déplacement dans l’espace ; c’est avant tout une organisation du pouvoir. Elle implique la concentration des ressources, une supériorité organisationnelle et la capacité à façonner l’ordre juridique, économique et spatial.

La question de la terre — à qui elle appartient, qui dispose de la souveraineté sur celle-ci, qui est autorisé à y construire et qui en est exclu — le révèle clairement. Le cadre du colonialisme de peuplement nous aide à comprendre pourquoi Israël cherche à contrôler l’ensemble du territoire situé entre le Jourdain et la mer Méditerranée : il met en lumière ce qui sous-tend la dépossession des Palestiniens, le régime de séparation et d’apartheid, les inégalités en matière de citoyenneté et de souveraineté, ainsi que les efforts continus d’Israël destinés à « judaïser » cet espace.

Le ministre israélien des Finances, Bezalel Smotrich, lors d’une conférence de presse où il annonce son intention d’approuver la construction de plus de 3 000 logements dans le cadre du projet de colonie E1, entre Jérusalem et Ma’ale Adumim, le 14 août 2025. (Yonatan Sindel/Flash90)

Pourtant, le discours dominant sur le colonialisme de peuplement reste souvent trop simpliste. Il part d’emblée du principe de l’existence de deux groupes distincts, figés et purs : les « colons » d’un côté et les « autochtones » de l’autre.

En tant que Palestinien et chercheur, je n’ai aucun doute sur le fait que ce que l’État d’Israël met en œuvre ici est un projet de colonialisme de peuplement ; c’est le cadre analytique le plus précis pour décrire la réalité. C’est précisément pour cette raison que j’invite les personnes qui l’adoptent à faire preuve de prudence dans la manière dont elles abordent certaines de ses composantes essentielles.

Qui est l’autochtone ?

La question de l’autochtonie est au cœur du conflit sioniste-palestinien, mais elle est aussi saturée d’images et de conflits autour du concept d’authenticité. Souvent, ces images sont chargées de significations orientalistes. Qui est l’autochtone ? Le « bon sauvage », le laboureur de la terre, le Bédouin « authentique », le Juif des temps anciens ?

Dans la version sioniste, l’indigénéité est souvent utilisée pour justifier une souveraineté juive exclusive : les Juifs sont présentés comme un peuple ancestral qui retourne sur sa terre natale, et le sionisme est décrit non pas comme du colonialisme, mais comme un mouvement de renaissance nationale et de libération. Cet argument repose sur le récit biblique de la « Terre promise » et du retour à Sion, cherchant à établir les Juifs comme autochtones au sens où cela leur confère une propriété « naturelle » de la terre. L’identification de la population de colons à un peuple biblique est également courante dans d’autres projets coloniaux, comme l’a fait valoirRon Naiweld.

À l’inverse, les Palestiniens revendiquent une forme contemporaine d’indigénéité, fondée sur des siècles de vie ininterrompue sur cette terre et, parfois, sur un lien encore plus ancien. Pourtant, une perspective historique montre clairement que cette terre a toujours été un carrefour de peuples et d’empires — des Cananéens et des Babyloniens jusqu’aux Ottomans et aux Européens — et que même l’Antiquité ne fournit pas de point de référence fiable. Ainsi, toute tentative de résoudre les réalités actuelles par une rivalité autour de la primauté historique, des généalogies ou de l’ADN est vouée à aboutir à une impasse.

Graffitis tagués sur des vestiges archéologiques, à Sébaste, près de la ville de Naplouse en Cisjordanie, le 12 mai 2025. (Nasser Ishtayeh/Flash90)

Il s’ensuit que la question de l’indigénéité relève non pas des cours d’histoire, mais de la politique. Pendant la majeure partie du siècle dernier, la lutte entre Juifs et Palestiniens n’a pas été présentée en termes d’opposition entre autochtones et colons, mais plutôt comme une confrontation entre les mouvements nationaux sioniste et palestinien — et parfois le nationalisme arabe au sens large. Le discours sur l’indigénéité n’est entré en scène que relativement tard.

Mais lorsque l’autochtonie est mesurée en termes de « pureté culturelle », elle devient un piège : Une communauté est contrainte de prouver son authenticité figée pour justifier ses droits, au lieu de voir ces droits reconnus sur la base du droit ou à titre de réparation pour une injustice politique toujours d’actualité.

C’est ce qui s’est produit, par exemple, dans le cas des Bédouins, lorsque la reconnaissance internationale grandissante de leur autochtonie s’est orientée vers la préservation culturelleplutôt que de les aider à fonder une revendication politique portant sur la terre, la souveraineté et la reconnaissance. C’est pourquoi le concept même d’autochtonie nécessite un examen critique.

Qu’est-ce qu’un colon ? Contrairement à l’autochtone, que l’on peut définir en termes historiques, culturels ou symboliques, le colon se définit avant tout par la nature de ses actions. La distinction entre un invité, un immigrant, un résident et un colon ne réside pas dans les racines biologiques, mais dans la manière dont chacun se positionne au sein d’un espace : s’intègre-t-il à une réalité existante, ou cherche-t-il à la remplacer ? Vit-il aux côtés des habitants du territoire, ou œuvre-t-il à l’instauration d’un régime qui les exclut, les remplace et les efface ? La colonisation est une catégorie politique — une catégorie de pouvoir, de territoire, de travail et de souveraineté.

Cette distinction apparaît particulièrement clairement dans le cas des Juifs qui vivaient dans le pays et dans la région ottomane au sens large avant le mandat britannique. Avec la montée du sionisme, l’idée d’un retour en Terre d’Israël s’est transformée en un projet de colonisation qui a bouleversé les rapports de force entre les Juifs et les Palestiniens qui y vivaient. Dans ce contexte, même ceux qui n’avaient pas participé au lancement de ce projet s’y sont retrouvés entraînés.

Des combattants de la Haganah, le principal groupe paramilitaire sioniste d’avant la création de l’État, suivent un cours de topographie près de Cheikh Bureik, dans le nord de la Palestine, le 24 décembre 1938. (GPO)

L’argument en faveur de l’indigénéité juive ne remet donc pas en cause une analyse de type colonial ; au contraire, les deux coexistent. On peut reconnaître un lien historique, religieux et culturel profond avec la terre tout en admettant simultanément que la souveraineté israélienne, telle qu’elle s’est développée dans la pratique, repose sur un régime de dépossession et de hiérarchie. En d’autres termes, le lien historique ne dispense pas de la responsabilité politique.

Sortir de la dichotomie

Si les termes « colon » et « autochtone » correspondent à des positions politiques produites au sein de relations de pouvoir, il n’y a aucune raison de les traiter comme des catégories figées. Mahmoud Mamdani a proposé de considérer les colons et les autochtones comme se constituant mutuellement, de sorte que c’est leur relation qui produit les catégories elles-mêmes. Dans cette perspective, la question n’est pas simplement de savoir qui est autochtone et qui est colon, mais quel ordre politique crée cette distinction et en quoi le fait de modifier cet ordre changerait également la signification de cette distinction.

Pour dépasser cette opposition binaire, il faut d’abord reconnaître la réalité coloniale. À partir de là, il devient possible d’envisager une véritable décolonisation comme un processus politique qui démantèle la domination, met fin à la dépossession et établit l’égalité en matière de droits et de statut.

La solution consiste peut-être à cesser de raisonner en termes de transition du statut de colon à celui d’autochtone, et à commencer plutôt à imaginer une identité politique différente — une identité qui ne repose ni sur la colonisation ni sur des revendications exclusionnelles fondées sur l’indigénéité. Raef Zreik et d’autres proposent d’envisager une forme égalitaire de citoyenneté dans laquelle l’attachement au lieu ne se traduit pas par une domination. L’expérience d’autres sociétés coloniales de peuplement — de l’Afrique du Sud à l’Irlande du Nord en passant par la Nouvelle-Zélande — montre que même lorsque l’histoire n’est pas effacée, le cadre peut être modifié par la reconnaissance, la réparation, l’autonomie, la représentation, la restitution et l’indemnisation.

En fin de compte, démanteler la dialectique autochtones-colons nécessite de comprendre ces deux catégories comme des positions politiques plutôt que comme des identités intrinsèques. Il en découle des responsabilités proportionnelles, qui incombent avant tout à ceux qui bénéficient du régime en place.

Les Israéliens ne pourront pas neutraliser le discours colonial en invoquant des précédents historiques. Ils ne pourront y parvenir qu’en renonçant aux pratiques qui les définissent en tant que colons : suprématie, dépossession, souveraineté exclusive et déni. À mesure que ce régime sera démantelé, la dichotomie elle-même s’affaiblira — non pas parce que l’histoire disparaîtra, mais parce que la relation politique entre ces deux populations sera à nouveau transformée.

Sleman Altehe

Source - +972 Magazine


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