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À moins d’un an de la présidentielle, la base socialiste désespère devant l’impréparation de son parti, encalminé dans une impasse stratégique. De guerre lasse, certains militants ont déjà fait une croix sur l’idée de voter pour un candidat « maison ».
Elle le dit presque sans émotion : « Aujourd’hui, je compte les heures de mon parti. » Attablée devant un expresso dans une brasserie à côté de l’Assemblée nationale, à Paris, cette députée secoue la tête, résignée. « Il ne se passe plus rien chez nous : ça fait des mois qu’on n’a plus de réunions du bureau national, qu’on n’a plus de débats, plus rien… », souffle la socialiste, qui voit poindre à l’horizon un scénario cauchemar : l’effondrement de Raphaël Glucksmann à l’automne, le come-back de François Hollande à l’hiver et… une gigantesque claque au printemps prochain.
À moins d’un an d’une présidentielle qui aurait dû faire office de tremplin pour son retour sur le devant de la scène politique, la « vieille maison » n’a, paradoxalement, jamais autant semblé au point mort. Alors que Jean-Luc Mélenchon a démarré sa campagne en trombe et que Raphaël Glucksmann continue de sauver les apparences, le surplace socialiste a fini par tourner à l’humiliation.
Au point que ces dernières semaines, une nouvelle plaisanterie a fait son apparition dans les couloirs du Palais-Bourbon : le PS sera-t-il en mesure de présenter un candidat en 2027 ? « Oui, peut-être après le scrutin ! »
Illustration 1Agrandir l’image : Illustration 1 Olivier Faure, premier secrétaire du Parti socialiste, en mai 2026. © Xavier Galiana / AFP Vous voulez suivre notre couverture de la politique française ?
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En ce début d’été, un voile sombre a recouvert le moral des troupes. Les foires d’empoigne des réunions du bureau national (BN) ont laissé la place aux démissions fracassantes à la direction du parti, puis à l’annulation pure et simple de toutes les réunions internes. Les déclarations contradictoires dans la presse sur la marche à suivre pour la présidentielle – primaire, pas primaire, double primaire ? – ont viré au grotesque. Quant aux annonces de candidatures, réelles ou supposées, qui se multiplient ad nauseam – dernière en date, celle de Karim Bouamrane –, elles ont pris les airs d’un sauve-qui-peut généralisé.
Il y a quinze jours, le lancement par Olivier Faure d’un improbable think tank baptisé « Noûs » a fait déborder le vase de l’incompréhension. Pourquoi créer un énième organisme censé « contribuer au renouveau doctrinal et idéologique » du parti au moment même où la secrétaire nationale chargée du projet, Chloé Ridel, mettait la dernière touche à un livret programmatique de 150 pages ? « Rien n’allait, rapporte un militant qui a suivi le raout de lancement du think tank. Sur la forme, c’était aussi gênant que la booty therapy de Marie Toussaint. Sur le fond, l’invitation de Didier Lallement [l’ancien préfet de Paris à l’origine de la répression violente des Gilets jaunes – ndlr] était complètement lunaire… »
Sinistrose Entre désarroi et exaspération, c’est donc une impression générale de déréliction qui règne dans un parti désormais décrit comme un « canard sans tête » ou un « bateau à la dérive ». Après deux mois d’attente, la réunion du BN du parti, jeudi 18 juin, n’a pas vraiment réchauffé les cœurs. Reporté de semaine en semaine par Olivier Faure, puis décalé de deux jours pour cause de match France-Sénégal – « C’est dire combien l’avenir du pays tient à peu de chose ! », raille un socialiste désabusé –, le rendez-vous a certes permis d’accorder un sursis précaire au premier secrétaire. Mais il est loin d’avoir démêlé l’épouvantable écheveau des divisions qui minent le parti.
Les militants sont motivés par les vrais sujets et fatigués par les faux problèmes.
Amine Abdelmadjid, premier fédéral de l’Aisne Comme si la gravité de la situation avait tout à coup frappé les consciences, cette fois, tout le monde a décidé de calmer le jeu. Résolus à faire bonne figure, les cadres ont voté à l’unanimité le projet présenté par Chloé Ridel. Ils ont aussi accouché d’une date pour le prochain conseil national qui se tiendra le 30 juin. Une première (petite) pierre sur le chemin sinueux de la désignation d’un chef de file pour la présidentielle ? En attendant, tout reste à faire : définir la question stratégique qui sera soumise au vote des militants, décider d’une date pour désigner un candidat, organiser le scrutin… Vertigineux.
Alors, sur le terrain, on désespère. « On regarde tous atterrés les dingueries des dirigeants parisiens qui s’engueulent dans leur cabine téléphonique pour des raisons qui nous échappent… Et on se dit qu’ils n’ont pas l’air très concernés par notre vie quotidienne », grince le porte-parole d’une des plus grosses fédérations socialistes de France.
« Chez moi, les gens en ont marre d’attendre : ils disent “débrouillez-vous pour nous trouver un bon candidat” parce qu’ils n’ont ni envie de voter Mélenchon ni envie de voter pour un candidat dont le profil politique serait trop loin de leurs préoccupations, comme Raphaël Glucksmann ou d’autres », ajoute Thierry Coulombel, premier fédéral du Pas-de-Calais, ancien bastion rose où 10 députés sur 12 émargent dorénavant au RN.
Son voisin de l’Aisne, Amine Abdelmadjid, se montre un peu plus optimiste. « Après des municipales réussies, on sent une envie naturelle, profonde et légitime d’ouvrir la séquence de la présidentielle. » Mais « les militants sont motivés par les vrais sujets et fatigués par les faux problèmes. Il faut les respecter », avertit-il. À Villeurbanne (Rhône), le maire de la ville, Cédric Van Styvandael, décrit des « militants paumés, qui se désolent des jeux de couloir et de la guerre des ego, et qui attendent un sursaut ».
« Il y a de quoi être inquiet sur l’avenir même de ce parti, ajoute en off un élu du sud de la Loire. Les sections locales ne sont plus considérées que comme des écuries au service des chefs de courants. Et le niveau de détestation interpersonnel est si irrationnel qu’on se demande comment tout ça peut tenir… »
La nature politique ayant horreur du vide et l’enjeu à venir étant ce qu’il est – éviter que l’extrême droite ne mette la main sur le pays –, la base militante a déjà commencé à penser à la suite. À Grenoble, le militant Maxime Gonzalez a sondé ses camarades : « Certains veulent faire la campagne de Glucksmann, d’autres se tournent vers Mélenchon, d’autres encore disent “pourquoi pas Édouard Philippe”, du moment qu’il faut battre le RN… Et c’est comme ça partout en France », affirme le militant isérois. Pour le reste, poursuit-il, « ceux qui pensent encore qu’une autre solution est possible se demandent pourquoi on en est encore là. Et même s’ils vont participer au vote sur la stratégie qui sera organisé par la direction ».
Selon nos informations, plusieurs sections locales ont fait parvenir des résolutions aux huiles parisiennes pour les alerter du malaise grandissant sur le terrain. À l’instar de celle de Morlaix (Finistère), qui envoyait il y a quelques jours une lettre au siège du parti pour « exprimer une inquiétude profonde concernant l’évolution du fonctionnement démocratique [du] parti ». Elles y déplorent le manque de concertation sur les « décisions structurantes », la plupart du temps « découvertes dans les médias », et alertent sur la « fragilisation du lien de confiance » entre le national et la base militante.
Faure pointé du doigt Sans surprise en pareille circonstance, les flèches ont redoublé à l’endroit d’Olivier Faure. Premier secrétaire depuis bientôt une décennie, il avait déjà eu toutes les peines du monde à se faire réélire au congrès de Nancy. Le voilà accusé d’avoir sacrifié le parti sur l’autel de ses ambitions personnelles. Au point que dans son proche entourage, il est devenu difficile de trouver quelqu’un acceptant de décrocher son téléphone pour le défendre…
« Annuler toutes les réunions de BN depuis deux mois parce qu’il est en minorité, c’est du jamais-vu dans un grand parti démocratique comme le nôtre. Olivier ressemble de plus en plus à Ciotti reclus dans son bureau ! », s’étrangle un parlementaire, indiquant que plusieurs militants ont songé à déposer des recours au tribunal administratif pour débloquer la situation, avant de se raviser.
« Qu’a fait Faure en huit ans à la tête du PS ? Quels combats a-t-il menés ? Il ne s’est présenté à aucune élection nationale si ce n’est pour garder sa circo aux législatives. Aujourd’hui, il est totalement démonétisé », cingle un autre élu qui aurait espéré que le PS soit à l’initiative de la construction d’une « grande force écolo et socialiste » après le score désastreux (1,7 %) d’Anne Hidalgo en 2022. Au lieu de cela, la formation à la rose se serait contentée de « sauver les meubles ». Avec un succès pour le moins relatif.
Je pensais qu’on était revenus à une période de croissance. Mais depuis, tout s’est délité.
Michaël Weber, sénateur socialiste de Moselle « Faure a évidemment une très grande part de responsabilité en retardant toutes les décisions pour convenance personnelle. Résultat, on reste à la cale alors que les autres partis avancent », pointe de son côté le sénateur Alexandre Ouizille, membre du courant de Boris Vallaud, ce dernier ayant claqué la porte de la direction début mai. Censée créer un électrochoc, l’initiative n’a pourtant fait qu’ajouter de la confusion à la confusion. Et a creusé un peu plus profondément encore les failles entre le premier secrétaire du parti et le président du groupe à l’Assemblée, qui avaient noué une alliance sur le fil en 2025.
Depuis un an, les occasions de se refaire n’ont pourtant pas manqué. Le PS n’avait-il pas retrouvé un peu de lustre après la dissolution, revenant à l’Assemblée avec un groupe renforcé ? « On a eu une élection européenne plutôt bonne en 2024, les législatives qui ont étoffé le groupe… Je pensais qu’on était revenus à une période de croissance. Mais depuis, tout s’est délité », regrette Michaël Weber, seul sénateur socialiste encore élu en Moselle.
Après la création du Nouveau Front populaire (NFP), « il y avait une vraie envie de militer, un frémissement, l’idée qu’on remontait la pente. Je sais gré à Olivier Faure d’avoir remis le PS au cœur de la gauche, mais à partir des universités d’été de Blois l’été dernier, j’ai commencé à sentir que les choses s’embrayaient mal », ajoute Maxime Gonzalez.
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Est-ce la faute à l’indécision chronique d’Olivier Faure ? Aux « minots » du parti, toujours prompts à attiser le feu ? L’effet du retour de François Hollande qui a bouleversé la donne et réveillé les guerres que l’on croyait éteintes ?
Rémi Branco, nouveau maire socialiste de Puy-L’Évêque, village de 1 800 âmes dans le Lot, remonte plus loin encore. Le PS n’étant jamais parvenu à proposer une offre claire depuis 2017, l’espace convoité entre Mélenchon et Macron se serait rétracté comme une peau de chagrin.
« Aujourd’hui, absolument plus personne ne s’intéresse à ce qu’il se passe au PS ou à LR [Les Républicains, ndlr]. Tout ce qui est dans les interstices entre Mélenchon, Le Pen et le bloc central macroniste n’existe plus. À force de déléguer nos candidatures à d’autres et de délaisser les questions de fond, les gens se sont habitués à ne plus voter pour nous », déplore l’édile qui craint que le PS ne finisse par ressembler au Parti radical de gauche (PRG) : quelques élus çà et là, mais pas d’existence nationale. Et surtout, plus d’utilité politique réelle pour le commun des mortels.
À Villeurbanne, Cédric Van Styvendael, mandataire d’Olivier Faure dans le Rhône, ne veut pas sombrer dans le défaitisme mais reconnaît qu’il se concentre aujourd’hui sur son mandat local : « Ma ville porte un projet que tout oppose aux valeurs de l’extrême droite et qui résistera de toutes ses forces à l’arrivée du RN au pouvoir », dit-il.
Chloé Ridel, elle, préfère se raccrocher aux rares bonnes nouvelles, à commencer par l’adoption à l’unanimité de son projet présidentiel « qui n’a rien d’une synthèse molle ». « Signe que quand on a une méthode de discussion et d’écoute, on peut construire du consensus », affirme l’eurodéputée. De là à imaginer la possibilité d’un nouveau départ ? « Plutôt d’un départ tout court », glisse-t-elle.
Pauline Graulle
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