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D’après des documents consultés par « Mediapart », le Suisse Manuel Corchia a facturé en février des prestations audiovisuelles à la fondation du groupe politique présidé par Jordan Bardella au Parlement européen. L’activiste dirige le groupuscule néonazi Junge Tat, surveillé par les services de renseignement.
Moustache impeccable, polo gris rentré dans le pantalon, Manuel Corchia s’affaire autour de l’estrade pour varier les prises de vues. Caché derrière l’objectif de son appareil photo, le jeune homme se fond parfaitement dans le décor, ce 11 février 2026, dans une des salles de conférence de l’hôtel Hilton de Strasbourg (Bas-Rhin).
Ce jour-là, le Suisse de 25 ans a fait le déplacement pour assurer la communication photo et vidéo d’une table ronde organisée par la fondation des Patriotes pour l’Europe, le think tank du groupe d’eurodéputé·es d’extrême droite dans lequel siègent les élu·es du Rassemblement national (RN) au Parlement européen et que préside Jordan Bardella.
Il enverra sa facture quelques jours plus tard au siège de la fondation à Paris. À l’époque, en effet, et avant un récent changement de gouvernance, la structure est encore gérée par les Français·es du RN : Raphaël Audouard en tant que directeur et l’eurodéputée Mathilde Androuët comme trésorière.
Dans la foulée, un virement de 2 648,45 euros au profit de Manuel Corchia est effectué le 25 mars par le think tank, financé sur fonds publics par des cotisations d’eurodéputé·es Patriotes pour l’Europe et par le Parlement européen.
Le 19 février, le vidéaste était de nouveau caméra au poing à Vienne (Autriche), cette fois pour une conférence de la fondation sur la liberté d’expression.
Propulsé prestataire en communication auprès d’un des groupes politiques les plus influents à Bruxelles, Manuel Corchia a de quoi jubiler. Il y a quelques années encore, ce natif de Zurich – qui n’a répondu à aucune des questions de Mediapart – avait plutôt pour habitude d’apparaître cagoulé sur les réseaux sociaux. Et pour cause : l’homme est une des figures les plus actives de la mouvance néonazie en Suisse alémanique.
Son parcours parle de lui-même. Début 2020, il lance l’Eisenjugend (« jeunesse de fer »), un groupuscule « accélérationniste » – ce courant affiche sa volonté de précipiter le déclenchement d’une guerre raciale apocalyptique à partir de laquelle reconstruire une société blanche. Sur son canal Telegram, le groupe partage à ses membres le manifeste du terroriste néozélandais Brenton Tarrant, auteur en 2019 de l’attentat de Christchurch (51 victimes), ou encore des écrits du néonazi états-unien James Mason.
Le 20 avril 2020, jour de l’anniversaire d’Adolf Hitler, Manuel Corchia et une poignée de très jeunes militants s’introduisent dans une conférence en ligne de l’université des Arts de Zurich, où le leader de l’Eisenjugend étudie l’illustration scientifique. Les slogans « Heil Hitler ! » et « Sieg Heil ! » fusent, rapporte le magazine belge Le Vif.
Quelques mois plus tard, en août 2020, la police perquisitionne le domicile de l’étudiant alors âgé de 19 ans, par ailleurs membre d’un club de tir. Plusieurs armes à feu sont saisies. « Il m’a montré sa collection d’armes. Une kalachnikov, deux carabines, deux pistolets. Il garde aussi des munitions chez lui », confiait un ami d’enfance de Manuel Corchia dans une enquête du quotidien suisse Tages-Anzeiger parue la même année.
D’après plusieurs médias helvètes, c’est d’ailleurs bien le leader néonazi qui se cache sous une cagoule noire, fusil d’assaut en main et gilet militaire sur les épaules, dans un court film de propagande diffusé par l’Eisenjugend à sa création. Sollicité par Mediapart sur ce point, Manuel Corchia n’a pas donné suite. Dans la même vidéo, des membres du groupuscule brûlaient le drapeau d’Israël et celui… de l’Union européenne (UE).
Manuel Corchia, comme quatre autres membres de l’Eisenjugend, a été condamné en 2021 à des amendes avec sursis pour discrimination raciale, dégradation de biens et infraction à la loi sur les armes. Selon l’hebdomadaire Die Wochenzeitung, il possédait notamment une AK-47 sans autorisation.
Officiellement, l’activiste, habité par la théorie raciste du « grand remplacement », a depuis exprimé des remords. Dans une vidéo publiée en 2022, il a dit regretter « un faux départ », une « erreur », et assuré avoir pris ses distances avec le national-socialisme. « Nos actions ainsi que nos revendications se situent clairement dans un cadre démocratique et conforme à l’État de droit », a-t-il affirmé.
Fin 2020, Manuel Corchia a en effet fondé un nouveau groupuscule, baptisé Junge Tat (« jeune action »), prétendument plus respectable que l’Eisenjugend. Celui-ci est pourtant loin d’avoir renoncé à la glorification du nazisme. Son logo, une rune Týr, renvoie à l’emblème utilisé pendant la Seconde Guerre mondiale par un bataillon SS. Sa vidéo de lancement, où l’on voit les membres de la Junge Tat s’entraîner à la boxe ou s’afficher cagoulés et en treillis militaire dans la forêt, montre par ailleurs un ouvrage de l’écrivain nazi Kurt Eggers.
Le groupuscule, surveillé par les renseignements suisses et par Europol selon Le Temps, a multiplié les actions coup-de-poing dans le pays ces dernières années, par exemple en déployant des banderoles xénophobes ou en perturbant des rassemblements LGBTQIA+. Certaines d’entre elles ont valu à six membres du groupuscule dirigé par Manuel Corchia d’être condamnés par ordonnance pénale par le parquet de Zurich en 2024.
Le lourd CV du Suisse ne l’a visiblement pas empêché de se frayer un chemin parmi les prestataires en communication de la fondation des Patriotes pour l’Europe. Contactés par Mediapart, ni le RN ni Raphaël Audouard ni Mathilde Androuët n’ont répondu à nos questions malgré nos relances. Le groupe des Patriotes pour l’Europe n’a pas non plus donné suite à nos sollicitations.
L’argent de la fondation afflue toujours chez l’ex-gudard Frédéric Chatillon
Le sujet était censé être clos. Lorsqu’au printemps 2023, Frédéric Chatillon et Axel Loustau ont une fois encore apporté leur soutien au défilé néonazi du Comité du 9-Mai (C9M), à Paris, le RN a officiellement coupé les ponts avec les deux ex-cadres du GUD, longtemps incontournables dans la galaxie de prestataires de communication du parti. Les deux hommes ont notamment été contraints de céder à l’un de leurs proches leurs parts dans la société e-Politic, qui reste aujourd’hui le principal prestataire en communication du RN.
Mais les noms des deux anciens amis de jeunesse de Marine Le Pen ne cessent de revenir parasiter l’entreprise de « dédiabolisation » de la formation d’extrême droite. Mediapart s’est procuré de nouveaux documents montrant que Frédéric Chatillon a continué discrètement de bénéficier des fonds publics de la fondation des Patriotes pour l’Europe.
L’agence de voyages Dreamwell, que Frédéric Chatillon a cofondée en 2010 par l’intermédiaire de sa société Riwal, a en effet touché plusieurs milliers d’euros de prestations, jusqu’il y a encore quelques mois au moins. En 2024, elle a par exemple facturé 3 807 euros pour un déplacement en Hongrie à l’occasion du CPAC, le grand raout ultraconservateur.
Le plus souvent, l’entreprise a été rétribuée car la société de communication e-Politic a fait appel à elle pour ses déplacements effectués dans le cadre de tournages commandés par la fondation du groupe d’eurodéputé·es présidé par Jordan Bardella. Dreamwell, qui est d’ailleurs domiciliée à la même adresse qu’e-Politic, a ainsi pu facturer 630 euros en novembre 2025, puis 646 euros le mois suivant.
D’après les derniers mouvements enregistrés au capital de Dreamwell, Frédéric Chatillon en détenait encore 70 % des parts par l’intermédiaire de sa holding italienne au 31 décembre 2024. La répartition a-t-elle évolué depuis ? Contacté·es, ni l’ex-gudard ni la directrice et actionnaire à 30 % de l’agence n’ont répondu aux questions de Mediapart. Le RN n’a pas non plus donné suite.
Manuel Corchia a-t-il bénéficié d’un coup de pouce ? Lors des deux conférences de février qu’il a filmées et photographiées, intervenait l’eurodéputée autrichienne du Parti de la liberté (FPÖ) Petra Steger. Or, l’un de ses assistants parlementaires apparaît comme étant membre de la Junge Tat, d’après plusieurs photos publiées par le groupe néonazi sur son canal Telegram. Également questionné·es par Mediapart sur leur éventuelle intervention en faveur du jeune homme, l’élue et son collaborateur n’ont pas réagi.
Le talent du chef de la Junge Tat pour les vidéos de propagande particulièrement bien produites a attiré d’autres clients au sein de l’extrême droite la plus radicale. Le 30 mai, ce proche du militant identitaire autrichien Martin Sellner, principal promoteur du concept de « remigration » – qui désigne un projet d’expulsion massive d’étrangers et étrangères ou de citoyen·nes d’origine étrangère –, a ainsi réalisé certains clips au service du « Sommet de la remigration », organisé par l’extrême droite européenne à Porto (Portugal).
« Nous sommes actuellement en train d’être remplacés, dissertait Manuel Corchia quelques semaines auparavant sur la chaîne YouTube de la Junge Tat. Donc le fondement ethnique de notre démocratie, de notre société, de notre civilisation, et de l’Europe dans son ensemble, est en train d’être détruit. » Et d’ajouter : « Il ne s’agit pas seulement de l’expulsion des clandestins et des criminels, comme le prévoit déjà la loi. Il s’agit plutôt de trouver une solution globale. »
Alexandre Berteau
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