![]() |
Pour le politiste Alexis De Brito, la condamnation en appel de Marine Le Pen et de son parti pourrait détourner une fraction de son électorat la plus volatile, sensible aux questions de probité. À condition que d’autres forces politiques s’adressent sérieusement à ces catégories populaires rurales.
Comment un électorat qui a été convaincu par un discours antisystème, basé sur une dénonciation d’une élite politique accusée de tous les maux, peut-il réagir à la condamnation pour détournement de fonds publics du parti qui portait ce discours ? Alexis De Brito, doctorant en science politique, mène depuis plusieurs années une enquête auprès des classes populaires d’une zone rurale de Bourgogne.
Sur la base de ses entretiens avec des électeurs et électrices du Rassemblement national (RN), le chercheur appelle à nuancer la vision de l’électorat du parti d’extrême droite comme un bloc homogène. Il considère surtout que la partie la plus volatile de ces votant·es pourrait être sensible aux affaires récentes qui concernent Marine Le Pen et son parti. Encore faudrait-il que la gauche s’empare de ces questions pour reconquérir une partie de cet électorat intermittent.
« Mediapart » : La détestation des politiques et le « tous pourris » sont souvent présentés comme un des moteurs du vote RN. Est-ce cohérent avec ce que vous avez observé lors de votre enquête de terrain ?
Alexis De Brito : Oui, mais il faut d’abord replacer cette défiance. Ce qui m’intéresse, c’est la production des clivages politiques au sein des classes populaires rurales : comment des gens qui partagent des conditions d’existence a priori très similaires peuvent-ils penser et voter de manière aussi hétérogène ? Pendant mon enquête ethnographique, j’ai donc rencontré des électeurs et électrices populaires de tous horizons et de tous bords politiques, pour ainsi dire. Et la défiance envers la politique apparaît comme une constante des rapports des classes populaires à la politique – j’enquête pourtant sur des ménages plutôt stabilisés, souvent propriétaires et épargnés par le chômage.
C’est quelque chose que Richard Hoggart [sociologue britannique, auteur de La Culture du pauvre, paru en 1957 – ndlr] décrivait déjà chez les ouvriers britanniques des années 1950 : un rapport oblique à la politique, une distance critique, presque de principe : « La politique, ce n’est pas notre monde, il y a eux et il y a nous. » C’est moins le cas aujourd’hui, mais il reste quelque chose de cela dans une large part des classes populaires.
Cette défiance n’est donc pas une spécificité de l’électorat RN. Les baromètres du Cevipof, le centre de recherches politiques de Sciences Po, indiquent que la défiance envers la politique aurait augmenté progressivement depuis les années 1970. Dans un article de 2024, Nonna Mayer a d’ailleurs rappelé qu’elle touchait, dans différentes mesures, tous les électorats.
Le Front national (FN), puis le RN, en a pourtant fait un fonds de commerce, plus que les autres partis.
Le RN a stimulé cette défiance, l’a mobilisée, mais surtout il l’a politisée, il lui a donné un sens. Dans un article paru dans la Nouvelle Revue du travail, j’ai montré, à partir de la trajectoire de deux ouvriers qui votaient auparavant pour la gauche, que leur défiance envers le pouvoir s’ancre dans un sentiment d’être toujours laissés pour compte : par la politique mais aussi dans leur vie, notamment au travail.
La gauche de gouvernement porte une responsabilité importante dans l’essor de cette défiance.
Cette défiance se nourrit de la distance structurelle de ces classes populaires avec la politique : une distance symbolique – elles en maîtrisent peu les codes et le langage – mais aussi une distance physique, puisqu’elles vivent à la campagne, loin des lieux de pouvoir.
Le RN a mis des mots très précis sur tout cela. Dans les années 1980, le FN parlait de la « bande des quatre » pour désigner les partis qui se partageaient le pouvoir ; dans les années 2010, c’est devenu « l’UMPS » – l’idée que la gauche et la droite, c’est la même chose. Et pour ces ouvriers qui voient la politique de loin, le quinquennat Hollande a significativement accrédité ce discours : ils n’ont pas vu leurs conditions de vie et de travail changer entre 2012 et 2017. La gauche de gouvernement porte une responsabilité importante dans l’essor de cette défiance.
Les discours du RN sur « l’UMPS » ont donné sens à ce sentiment que « tout est pourri partout où il y a du pouvoir », que « c’est tous des menteurs », et ont acquis les votes de certains ouvriers très intermittents, qui votaient parfois à gauche, pour « casser le système » comme ils disent.
Le RN est justement devenu, sur le plan des affaires et des condamnations, un parti « comme les autres ». Est-ce que cela entre en ligne de compte pour ces électeurs et électrices ?
Parmi les électeurs et électrices du RN que j’ai rencontrés, je vois, pour le dire grossièrement, deux portraits types. Dans la majorité des cas, ils appartiennent aux fractions économiques des classes populaires : peu diplômés, issus d’un milieu paysan ou ouvriers de petites entreprises depuis des générations, ils sont souvent proches du petit patronat, avec lequel ils sont engagés dans des alliances anciennes, parfois sur un mode proche du paternalisme.
Ce sont des classes populaires bien de droite, avec des visions du monde conservatrices, libérales, une hostilité aux services publics et à la redistribution qui se redouble d’une perspective raciste, comme on peut le voir dans l’ouvrage de Félicien Faury [Des électeurs ordinaires, paru au Seuil en 2024 – ndlr].
C’est ce que le philosophe Michel Feher appelle un imaginaire « producériste ». Ce n’est d’ailleurs pas qu’un imaginaire : ces visions du monde sont produites par les rapports sociaux locaux, notamment par cette proximité de travail avec le patron. C’est le noyau dur et ancien de l’électorat du FN puis du RN. Pour ces électeurs et électrices-là, les affaires jouent un rôle très faible. Elles pourraient même renforcer leur fidélité au parti, dont ils se saisissent des justifications sur « les juges » ou « le système », des discours qu’on entend, et que le RN alimente.
On a tendance à chercher “la” variable clé du vote RN, comme s’il n’y en avait qu’une seule, et comme si l’une excluait les autres. Or, elles sont plurielles.
Et puis il y a des électeurs et des électrices issus d’autres fractions des classes populaires : des gens comme ces ouvriers dont je parle dans l’article, qui ont eu des rapports conflictuels avec le patronat toute leur carrière, qui ont parfois voté à gauche. Quand on discute avec eux, ce ne sont pas des gens qui parlent d’« assistanat » ou qui critiquent les chômeurs, parce qu’eux-mêmes ont souffert du travail toute leur vie.
Leur conscience sociale reste avant tout orientée contre les élites. Lorsqu’ils votent pour le RN, c’est dans une perspective contestataire très forte : il s’agit, comme ils le disent, de « renverser le système », de « tout casser », de « les faire tomber ». C’est surtout sur ces fractions-là que les affaires judiciaires du RN peuvent avoir un impact.
Attention toutefois : dire que leur vote est contestataire ne veut pas dire qu’il n’est pas aussi raciste. Félicien Faury a eu le mérite de mettre le doigt sur ce ciment qui lie des électorats socialement très hétérogènes : l’enjeu du racisme. C’est un facteur important, et ces représentations ne sont pas nées du jour au lendemain – j’ai d’ailleurs rencontré des électeurs et électrices de gauche tout autant racistes, mais qui ont toujours voté à gauche parce que leurs visions du monde sont orientées avant tout vers les enjeux de redistribution.
On a tendance à chercher « la » variable clé du vote RN, comme s’il n’y en avait qu’une seule, et comme si l’une excluait les autres. Or, elles sont plurielles, et si le racisme est toujours déterminant, ces votes ont des sens plus hétérogènes.
Pour que ces affaires aient un impact sur le vote RN, encore faut-il que cet électorat y soit exposé. Un discours critique sur la probité du parti peut-il seulement lui parvenir ?
C’est toute la difficulté, sans aucun doute. Il y a une hégémonie locale des discours du RN dans l’entourage des électeurs qui peut pousser au conformisme. Sur mes terrains, il n’y a d’ailleurs aucun militant RN. Il s’agit de relais informels : ce sont de « simples électeurs » considérés localement comme respectables (des chefs d’équipe, des petits patrons, des membres des forces de l’ordre…) qui portent et revendiquent les idées et les votes RN.
S’ajoute une autre dimension sociologique liée aux consommations médiatiques : ce sont des fractions généralement peu dotées en capital culturel, peu intéressées par la politique, qui s’informent essentiellement par la télévision et les réseaux sociaux. Et même dans les usages des réseaux sociaux, selon le capital culturel, on n’utilise pas les mêmes plateformes, on n’est pas exposé aux mêmes algorithmes, on n’a pas les mêmes amis sur Facebook. Dans l’entourage de mes enquêtés, le vote RN est ainsi devenu de plus en plus dicible, de plus en plus mobilisable.
Mais passé cette dimension, je pense quand même que cette défiance peut se retourner contre le RN – contre un parti qui apparaît finalement comme les autres, voire pire, parce qu’il y a chez lui une forme d’hypocrisie à laquelle les classes populaires sont très sensibles, parce qu’on touche au concret. J’ai souvent entendu « C’est les seuls qu’on n’a pas essayés » ou « De toute façon, tout fout le camp, ça ne peut pas être pire ».
Il existe, dans les mondes ruraux, un électorat disponible pour la gauche. Des électeurs très intermittents, déçus, éloignés de la politique et qui ont pu être séduits par le RN.
Pour les gens qui adhèrent à ce type de discours et qui pourraient voter RN « sans illusion ni enthousiasme », comme l’écrivent Patrick Lehingue et Bernard Pudal [dans leur livre Du FN au RN. Les raisons d’un succès (Puf, 2026) – ndlr], les affaires judiciaires peuvent accentuer leur défiance envers la politique et les dissuader de se rendre aux urnes. Au dernier moment, elles peuvent leur faire dire : « À quoi bon, en fait ? »
À l’inverse, ce genre de condamnation ne pourrait-il pas renforcer le sentiment d’appartenance, souder davantage l’électorat ?
Oui, pour les électeurs et électrices les plus convaincus, les plus à droite, cela peut surtout les souder autour du RN. Pour les électeurs et électrices plus intermittents et volatils en revanche, qui auraient pu voter RN, la probabilité la plus grande, selon moi, est qu’une partie bascule un peu plus dans l’abstention.
Et cela m’amène à rappeler une chose : il existe, dans les mondes ruraux, un électorat disponible pour la gauche que Simão, un des ouvriers mentionnés dans mon article, incarne particulièrement. Des électrices et électeurs très intermittents, déçus, éloignés de la politique et qui ont pu être séduits par le changement proposé par le RN. C’est à ces fractions que la gauche doit s’adresser.
Mais elle se heurte à un double problème : l’exposition médiatique, parce que la plupart du temps, ces électeurs et électrices populaires éloignés de la politique ne lisent pas et n’écoutent pas Mediapart ou des médias similaires, et le délitement des relais locaux historiques de la gauche (les syndicats, les professeurs, la fonction publique, etc.).
Les cadres du RN semblent pourtant sincèrement convaincus que leur électorat populaire est captif, que rien ne peut le faire bouger.
Je pense qu’ils se trompent en partie. Je vous ai décrit des portraits types, mais ce sont les pôles d’un continuum. Il y a d’un côté des électeurs et électrices très convaincus qui voteront pour eux dans tous les cas ; d’autres qui le sont moins et restent très intermittents, ne votent RN qu’aux grandes élections, surtout à la présidentielle. Eux aussi, les affaires peuvent les rebuter et éventuellement avoir pour effet qu’ils ne se rendent pas aux urnes.
Enfin, les élus du RN ont jusqu’ici bénéficié de cette défiance envers la politique qu’ils ont su mobiliser, mais qui peut se retourner contre eux et démobiliser certains électeurs et électrices qui votaient pour eux surtout par protestation, sans conviction.
Youmni Kezzouf
| Date | Nom | Message |