![]() |
Trois militants d’extrême droite sont jugés pour avoir tabassé les clients d’un bar parisien qui s’insurgeaient de les voir faire des saluts nazis et exhiber des photos de Jordan Bardella. Ce n’était pas la première fois qu’ils associaient les présidents du NSDAP et du RN.
Le Rassemblement national (RN) peut crier sur tous les toits qu’il en a fini avec l’extrême droite radicale ; Jordan Bardella avait beau jurer en 2024 que lui, premier ministre, il dissoudrait tous les groupuscules, d’extrême droite comme d’extrême gauche : le fait est que la frange la plus extrême de leur courant politique, les néonazis, n’en a pas fini avec le parti lepéniste. Et, une fois encore, c’est dans l’enceinte d’un tribunal correctionnel qu’elle se rappelle à son bon souvenir.
Mardi 21 juillet, Gabriel Loustau, Louis Germanaz et Théodore Donot, âgés de 23 à 25 ans, comparaissent devant le tribunal correctionnel de Paris pour des violences commises en réunion et une rencontre malgré une interdiction judiciaire. Contactés à plusieurs reprises, ils n’ont pas répondu à nos sollicitations. Pas encore jugés, ils bénéficient de la présomption d’innocence.
Révélés par StreetPress, les faits se sont déroulés le 18 avril dans le bar La Bonbonnière, dans le XVe arrondissement de Paris. Deux journalistes, Hafid et Amaury, font la fête avec des amis au sous-sol occupé également par un second groupe d’individus. Un certain Aurélien a réservé pour un vingtaine de personnes et commandé une jarre de 7 litres d’un cocktail à base de gin, de rhum blanc, de tequila, de vodka et de curaçao, qu’ils appellent entre eux « le Gaby ». Aux environs de 0 h 30, ils commencent, selon Hafid, « par montrer leurs muscles et des photos de Jordan Bardella ». Et quatre d’entre eux exécutent des saluts nazis.
Choqué, un ami d’Hafid les prend en photo. « J’ai un pote à moi qui est juif, et moi je suis musulman. On ne peut pas accepter des saluts nazis dans cette société », expliquera Hafid.
Les individus se sont aperçus qu’on les avait immortalisés. L’un d’entre eux, qui sera identifié comme Gabriel Loustau, se dirige vers le photographe amateur et exige qu’il efface les photos de leurs bras tendus. Hafid s’interpose. Le ton monte. « Toi, tu fais des saluts nazis et en plus tu viens de me menacer, tu es un fou », aurait dit Hafid.
Effrayé, le photographe obtempère tout de même et efface les images compromettantes. Satisfait, Gabriel Loustau repart, avant de changer d’avis, de revenir sur ses pas et d’asséner un coup de tête à Hafid. Les néonazis se mettent à plusieurs pour rouer de coups le malheureux à terre. Amaury intervient, il est frappé à son tour.
Une employée monte sur le bar pour que le DJ éteigne la musique, un serveur allume la lumière et parvient à extraire de la mêlée Hafid, le visage en sang, et Amaury. Les auteurs des coups et leurs amis disparaissent en quelques instants, laissant derrière eux des verres et du mobilier cassés.
Aurélien, celui qui avait réservé pour les auteurs de l’agression, ne semblait pas se faire d’illusions sur le comportement de ses invités. Dans les jours précédant sa réservation, il écrit ce message à l’une des employées : « Blondie, si je ne te donne pas de nouvelles d’ici 16 heures, c’est soit que je suis trop mort, soit que je suis en GAV [garde à vue – ndlr] à cause des affreux qui me servent d’amis. » Une autre fois : « Nous nous sommes ratés hier mais, crois-moi, c’était mieux : ils étaient insupportables. Je ne pouvais pas t’infliger ça… »
Lui-même est bien placé pour le savoir. En 2022, Aurélien a été interpellé avec une quarantaine d’individus qui projetaient de s’en prendre à des supporteurs marocains à l’issue de la demi-finale de la Coupe du monde de football opposant la France au Maroc. Aurélien, comme ses amis, est un membre présumé du Groupe union défense (GUD).
Le GUD est ce syndicat étudiant qui est devenu, comme l’écrira un policier dans un procès-verbal (PV) de contexte établi en mai, « la structure mythique » de l’extrême droite radicale parisienne, et dont l’université de droit d’Assas « reste encore [le] fief en 2026 ». Au cours de la dernière décennie, le GUD a refait surface sous différentes identités (Bastion social en 2017, Zouaves en 2019, GUD Paris en 2022). Dissous en 2024 après de nouvelles violences, il s’est reformé depuis sous le nom de Hussards Paris.
« Une jeune génération de militants néofascistes apparaît et décide de fonder un nouveau groupe de combat […], reprenant la légende du premier GUD, peut-on lire dans ce PV, qui détaille par ailleurs le mode opératoire de leurs violences. Les agressions recensées sont essentiellement dirigées contre leurs opposants idéologiques, elles sont de deux types : des agressions planifiées et organisées et des agressions d’opportunité perpétrées par les militants en dehors de tout mot d’ordre. De surcroît, régulièrement alcoolisés, voire sous l’emprise de stupéfiants, les membres des Hussards Paris multiplient les provocations (salut nazi) à l’occasion de soirées privées dans les bars. »
Gabriel Loustau est considéré comme la nouvelle figure centrale des néonazis parisiens.
Sur une vidéo retrouvée dans le téléphone d’un hussard interpellé en 2025, on voit ce dernier apostropher un client dans un bar : « Dis-moi, tu l’as reconnu tout à l’heure, mon pote Gabriel Loustau ? Dis que t’es un antifa ! Dis que t’es un antifa de merde ! Ah, tu fermes bien ta gueule, là ! Sale pédé, va ! »
Il ne s’agirait pas de plaisanter avec celui à qui les militants donnent le nom d’un cocktail fortement alcoolisé, le fameux « Gaby ». Gabriel Loustau est considéré comme la nouvelle figure centrale des néonazis parisiens.
Issu d’une longue lignée d’extrême droite, le militant est le petit-fils de Fernand Loustau – un ancien de l’Organisation de l’armée secrète (OAS) et vieil ami de Jean-Marie Le Pen – et le fils d’Axel Loustau – un ancien militant du GUD qui fut, jusqu’en 2022, trésorier du microparti de Marine Le Pen, responsable de la cellule financière de sa campagne présidentielle en 2017 et à la tête de sociétés prestataires du parti.
Le père et le fils, qui vivent tous les deux dans une maison des Hauts-de-Seine, sont très proches. Ils étaient tous les deux à l’hommage parisien au néonazi Quentin Deranque, tué dans une bagarre avec des antifas de la Jeune Garde.
En mai 2023 et 2024, Gabriel Loustau était en tête du défilé du Comité du 9-Mai, grand rendez-vous des néonazis à Paris, qui commémorent chaque année la mort d’un militant du groupe pétainiste L’Œuvre française. Lors de l’édition 2023, le jeune Gabriel ne cachait pas son rôle de meneur, s’affichant mégaphone en main et brassard de l’organisation au bras. Son père était lui aussi présent : il avait entonné le chant nationaliste « Les Lansquenets » lors du dépôt de gerbe et menacé le photographe de Mediapart.
Et quand le fils, déjà fiché S, comparaît devant un tribunal correctionnel, le père est présent dans la salle. Dans les enquêtes de personnalité, là où, le plus souvent, les parents des prévenus se disent inquiets de l’adhésion de leurs enfants à des groupuscules d’extrême droite, Axel Loustau affirme, d’après sa déclaration lue à une audience par une magistrate, qu’« il est fier de [son fils]. Qu’[il a] un fort tempérament et des convictions de jeune patriote ». Dans le box, ce jour-là, Gabriel Loustau arbore un large sourire…
Un mois après l’agression à La Bonbonnière, Gabriel Loustau, Louis Germanaz et Théodore Donot sont placés en garde à vue. La vidéosurveillance montre bien leur groupe effectuer des saluts nazis et Gabriel Loustau porter un coup de tête. Les trois vont reconnaître leur présence ce soir-là mais contester les faits. Et témoigner d’une mémoire sélective. Ils racontent avoir été victimes d’Hafid et de ses amis, qui les auraient traités de « fachos ». À les entendre, ils ont été confrontés à une horde alcoolisée qui les aurait menacés.
« Moi j’ai simplement essayé de séparer, déclare Théodore Donot.
— Vous séparez les gens en assénant des coups ? », lui rétorque le policier qui l’interroge.
Quant aux saluts nazis, c’est la grande amnésie.
« Vous avez des trous de mémoire ?, relance le policier à l’attention de Théodore Donot.
— Non mais, quand je suis en soirée, je ne fais pas attention à ce genre de détails.
— Les saluts nazis ne sont pas un détail. »
Gabriel Loustau dénonce « un harcèlement médiatique », qui lui « pèse beaucoup ». « J’ai participé au Comité du 9-Mai, qui est une manifestation rendant hommage à un militant décédé il y a trente ans. Cette manifestation est connotée d’extrême droite et donc je suis affilié à cette mouvance », dit-il. Lors de la confrontation avec les victimes, il jure de nouveau : « Je suis connoté malgré moi à l’extrême droite », semblant oublier ces groupes Snapchat ou Telegram dans lesquels il figure et où fleurissent, selon les policiers, « de nombreux commentaires antisémites et racistes » et où il est fait mention « de prises récurrentes de cocaïne lors de soirées ».
Vous verrez quand Bardella sera au pouvoir, vous verrez quand Hitler reviendra.
Surtout, au cours de leurs gardes à vue, Gabriel Loustau et Louis Germanaz assurent être fâchés l’un avec l’autre et ne plus s’adresser la parole. S’ils se sont retrouvés dans la même soirée avec le même groupe d’amis, ce serait le fruit du hasard.
« Comprenez que c’est compliqué de croiser quelqu’un et de lui demander de partir pour qu’il quitte la soirée. C’est un bar où je suis habitué et où je me sens bien. Je voulais profiter de ma soirée et ne pas aller dans un bar où je ne connais personne », se justifiera Louis Germanaz face à des enquêteurs sceptiques.
Les deux hommes font l’objet une interdiction de contact dans le cadre d’une précédente condamnation prononcée par le tribunal correctionnel de Paris. Avec deux autres militants d’extrême droite, ils ont été reconnus coupables d’une agression homophobe commise alors qu’ils célébraient le succès du RN aux élections européennes de 2024 et ont été condamnés à des peines de six mois avec sursis à sept mois de prison.
Après un barbecue entrecoupé de « chants nazis » au domicile d’Axel Loustau, selon des voisins cités par Le Parisien, le fils et ses amis s’étaient rendus à Paris, où ils avaient attaqué, avec bâton et ceinture, un passant de 19 ans, lui lançant : « Sale pédé, t’es un transexuel, sale pédé ! »
Les policiers avaient dressé un PV racontant leur comportement dans les locaux de garde à vue, une démarche rare effectuée parce que, d’après le parquet de Paris, « l’attitude des personnes en garde à vue a consisté en des revendications paramilitaires, d’affiliation au GUD et au Rassemblement national ».
Fortement alcoolisés, ils avaient été placés en cellule de dégrisement. Une policière, entendue sur PV, racontera avoir entendu un des quatre gardés à vue (sans pouvoir déterminer lequel) dire : « Vous verrez quand Bardella sera au pouvoir, vous verrez quand Hitler reviendra. »
Matthieu Suc
| Date | Nom | Message |