Les maires LFI tentent d’inventer une pratique insoumise du pouvoir

vendredi 7 août 2026.
 

Dans les villes populaires qu’elle dirige depuis quatre mois, La France insoumise a commencé par ses fondamentaux : soutien à la Palestine, gratuité des services publics… La suite dépendra notamment de la capacité des nouveaux maires à coopérer avec l’État et les métropoles. Pas une mince affaire.

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Depuis les élections municipales de mars dernier, un demi-million de personnes vivent dans une commune administrée par La France insoumise (LFI). Un chiffre qui raconte l’étape décisive qu’a représenté ce scrutin pour le mouvement de gauche radicale. Le voilà aux affaires dans sept villes de France hexagonale, places fortes des banlieues populaires et de leur histoire : Saint-Denis, La Courneuve (Seine-Saint-Denis), Roubaix (Nord), Creil (Oise), Vénissieux, Saint-Fons et Vaulx-en-Velin (Rhône).

Dix ans après sa création, LFI n’est plus seulement une écurie présidentielle et une force parlementaire. Fini, le temps où l’activité insoumise se concentrait à l’Assemblée nationale, dans les mouvements sociaux et sur les réseaux. À présent, le mouvement de Jean-Luc Mélenchon gère des collectivités, des budgets, des fonctionnaires… Une nouveauté, si l’on excepte l’expérience de Faches-Thumesnil (Nord) entre 2020 et 2026.

Une gageure, aussi ? À un an de l’élection présidentielle, la gestion locale des maires insoumis est d’autant plus scrutée que Jean-Luc Mélenchon en a fait une marche décisive vers la conquête du pouvoir. « Cette élection peut préfigurer le monde que nous voulons commencer, celui de l’avenir en commun », prévenait l’ancien ministre en lançant la campagne de son mouvement, en novembre 2025.

Quatre mois après le renouvellement des exécutifs territoriaux, il est évidemment trop tôt pour tirer des généralités sur l’exercice insoumis du pouvoir. Quelques constantes se dégagent toutefois, à commencer par la perpétuation d’une certaine façon de faire de la politique, militante et visible. Partout où LFI a le pouvoir, les oppositions fustigent les « coups de com’ » des nouveaux maires. À Saint-Denis, la cheffe de file de l’opposition socialiste à Bally Bagayoko, Katy Bontick, ironise : « La communication est super, comme LFI sait bien le faire. »

Difficile de la contredire là-dessus : le mouvement insoumis a importé dans les conseils municipaux son savoir-faire en matière de communication numérique. Des interventions filmées par des petites caméras portables, sous-titrées et publiées sur les réseaux en quelques heures, des visuels tape-à-l’œil…

À Roubaix, David Guiraud ne semble pas ébranlé par les critiques de ses opposant·es. « J’adore, répond l’ancien député. Ça me fait rire parce que tout le monde commence à faire pareil. Je vois les maires de la métropole [lilloise] qui commencent à nous copier un peu. Je donne des idées, ça met une petite pression positive. J’assume complètement », dit-il dans un sourire.

Palestine, gratuité et démocratie

La visibilité de la machine LFI a été mise, depuis le 22 mars, au service d’une autre constante de ce début de mandat : le soutien à la cause palestinienne. Abdelkader Lahmar à Vaulx-en-Velin, Bally Bagayoko à Saint-Denis, Aly Diouara à La Courneuve et David Guiraud à Roubaix ont hissé le drapeau palestinien sur le fronton de leur hôtel de ville, en plus des nombreux vœux adoptés en conseil municipal pour dénoncer le génocide à Gaza. D’autres initiatives ont été prises, comme l’octroi du statut de citoyen·ne d’honneur à l’eurodéputée LFI Rima Hassan à La Courneuve ou au militant palestinien emprisonné Marwan Barghouti à Saint-Denis.

Le mouvement, lui, préfère mettre en avant les « marqueurs politiques de justice sociale » qui ont marqué ces premiers mois, ainsi que l’affirme Marie Quinton, coprésidente du Réseau des élu·es insoumis·es et citoyen·nes (REIC). « On a vu beaucoup de décisions rapides sur les services publics et leur gratuité, ça a marqué les cent premiers jours », assure celle qui est adjointe au maire écologiste de Tours (Indre-et-Loire).

La gratuité de la cantine scolaire a été engagée à Vaux-en-Velin, Saint-Fons et Roubaix, tandis que La Courneuve l’a fixée comme objectif au cours du mandat. À Saint-Denis, ce sont les fournitures scolaires et l’abonnement de transports Imagin’R qui ont été offerts aux jeunes – ainsi qu’un vélo, bientôt, pour ceux qui entrent en classe de troisième. La cantine y avait déjà été rendue gratuite par la municipalité socialiste précédente. À Venissieux, le coût du périscolaire et de la cantine a été réduit à une part minime pour les familles les plus modestes.

Le troisième pan de l’action municipale des maires LFI a trait à la pratique du pouvoir. « Nous voulons une démocratie locale très prononcée », résume auprès de Mediapart Bally Bagayoko, qui défend aussi un « changement radical de méthode » dans la relation avec le personnel communal et les organisations syndicales. Partout, les maires insoumis ont tenté d’incarner une rupture et de rapprocher la décision et l’action publiques de la population.

« Il y a clairement une bifurcation sur l’aspect démocratique », se félicite Maxime Da Silva, coprésident du REIC, le réseau des élu·es LFI, s’appuyant sur les permanences de proximité instaurées à Roubaix ou les « agoras » mises en place à Saint-Fons pour rencontrer les membres de l’équipe municipale.

L’enjeu est crucial pour LFI, qui a théorisé le rôle de la commune comme premier étage de la « révolution citoyenne » et « l’invention d’un nouveau type de république », ainsi que l’écrivait Antoine Salles-Papou, conseiller de Jean-Luc Mélenchon et responsable de l’école de formation de l’Institut La Boétie, dans un billet de blog sur Mediapart en 2025.

Des préfets aux aguets

Au-delà de ces quelques marqueurs partagés, les débuts des mandats insoumis ont pu se heurter à une forme d’impatience, de décalage entre l’ambition transformatrice et le temps long de l’action publique. « Les promesses [de David Guiraud] doivent désormais se traduire en actes », pressait récemment l’opposition roubaisienne de gauche dans le journal municipal.

À Saint-Denis, la socialiste Katy Bontinck imagine pour Bally Bagayoko des lendemains moins chantants : « Il y a déjà des gens qui montent dans les étages de la mairie pour mettre la pression, affirme l’ancienne première adjointe. Les habitants peuvent se montrer durs, d’autant plus qu’on leur avait promis beaucoup. » Dans une vidéo publiée mi-juillet, le maire de Saint-Denis fait preuve d’une certaine autodérision, en faisant défiler les mesures déjà mises en route tout en se montrant en train d’imiter ses contempteurs : « Ce maire, il fait que de danser, c’est quoi son boulot ? Il travaille pas, lui ? »

Au-delà des critiques – attendues – des oppositions de gauche comme de droite, les édiles insoumis reconnaissent la lourdeur de la mise en route municipale : prendre en main une administration parfois réticente voire hostile, composer un cabinet et un exécutif, rencontrer la multitude de partenaires, s’imprégner des dossiers… « Pendant trois mois, je n’ai quasiment pas réussi à sortir d’ici, reconnaît David Guiraud depuis son bureau de l’hôtel de ville. J’ai enchaîné les rendez-vous et les réunions. »

L’affaire est d’autant plus complexe pour les insoumis que l’environnement ne leur est pas souvent favorable. Ainsi le préfet de Seine-Saint-Denis suit-il de très près l’action de Bally Bagayoko et d’Aly Diouara. Il a récemment saisi la justice administrative pour un vice de forme sur l’élection des adjoints au maire de Saint-Denis, conduisant à l’annulation de la délibération. Avant cela, il avait enjoint les deux élus à retirer le drapeau palestinien du fronton de leur mairie (comme son collègue du Rhône) ou écrit à Bally Bagayoko pour lui « demander de revenir sur sa décision » de décrocher le portrait d’Emmanuel Macron dans son bureau…

« L’arrivée d’un nouveau maire, qui plus est héritier de l’immigration, donne forcément un regard différent de l’administration », pointe Bally Bagayoko, qui note qu’une délibération municipale datant de 2025 n’avait pas été attaquée, alors qu’elle suivait des principes similaires. Le maire de Saint-Denis y voit un « traitement particulier », voire un « acharnement contre la ville ». Rarement des municipalités auront été, il est vrai, l’objet d’autant d’attentions préfectorales, judiciaires et médiatiques en quatre mois.

La région, le département, la métropole [...] ont une dette vis-à-vis de nos territoires et j’entends qu’elle soit résorbée.

Bally Bagayoko à Mediapart

À Vaulx-en-Velin, les relations ne sont pas plus chaleureuses entre Abdelkader Lahmar et Étienne Guyot, le préfet du Rhône. La demande du haut fonctionnaire de retirer le drapeau palestinien n’a pas été suivie par le maire, qui a attendu une décision de justice le 12 juillet pour s’y résoudre, tout en dénonçant un « deux poids deux mesures ». Sur d’autres sujets, comme le logement ou la sécurité, l’élu vaudais n’hésite pas à dénoncer l’inaction de l’État ou sa faillite en matière de service aux habitant·es.

Autant de joutes qui posent à La France insoumise l’épineuse question de sa relation avec les partenaires institutionnels. David Guiraud raconte par exemple être « chien et chat » avec la métropole européenne de Lille, entre coups d’éclat en séance et négociations sur certains dossiers.

À Saint-Denis, Bally Bagayoko ne dit pas autre chose. L’ancien communiste a pris soin de rencontrer, depuis son élection, le préfet, la commissaire, les entreprises locales ou encore des organismes publics et privés. « Il faut dire qui nous sommes », soutient l’élu, qui assume une volonté de « rassurer les partenaires institutionnels ».

Mais, dit-il dans la foulée, « je suis aussi un maire militant, donc je porte aussi la question du plaidoyer ». Une ligne de crête, entre tentatives de partenariat et bras de fer. « Auprès du département, de la mairie de Paris, de la région, de la métropole du Grand Paris, je dis que ces différents échelons ont une dette vis-à-vis de nos territoires et j’entends qu’elle soit résorbée », lance l’édile.

Une forme d’autonomie vis-à-vis de LFI

Est-ce à cette aune qu’il faut comprendre les profils dont se sont entourés les nouveaux maires LFI ? À Roubaix, le futur directeur général des services a roulé sa bosse auprès d’élus issus de la gauche dans tout ce qu’elle a de plus traditionnel, comme son homologue de Saint-Denis, qui travaillait depuis vingt-deux ans auprès des maires socialistes de Villeurbanne (Rhône) et d’Avignon (Vaucluse). À La Courneuve, Aly Diouara s’est choisi pour directrice de cabinet Hélène Chapet, ancienne déléguée du préfet et cadre de l’Agence nationale de la cohésion des territoires (ANCT).

La direction nationale de La France insoumise aurait pourtant bien suggéré quelques profils à ses jeunes élu·es, dont celui de Manuel Menal, le secrétaire général de l’Institut La Boétie, une des têtes pensantes du programme insoumis. Fin de non-recevoir des maires concernés, soucieux de conserver une forme d’autonomie à l’égard de l’état-major du mouvement.

Ce dernier rêve toujours de structurer, comme les socialistes et les communistes jadis, un pool de hauts fonctionnaires et de cadres à même de contribuer à la réussite des mandats locaux avant, si Jean-Luc Mélenchon remporte l’élection présidentielle, d’être appelés à occuper des fonctions du même type dans les ministères.

« On a mis en place une boîte mail spécifique pour récolter un certain nombre de profils intéressants qui puissent être placés auprès des différents maires insoumis », raconte Maxime Da Silva. Le mouvement ne s’arrête pas là : boucles de messagerie entre maires, outils de formation à destination des élu·es, partage d’informations et de bonnes pratiques…

Reste que la volonté d’homogénéisation de l’action municipale de LFI se heurte à la personnalité de ses maires, dont la légitimité tient plus à leur ancrage local qu’à leur étiquette.

C’est une autre donne nouvelle pour le mouvement dirigé par Jean-Luc Mélenchon, dont les troupes parlementaires brillent par leur discipline. Comment imaginer imposer un tel alignement à des figures aussi implantées sur leur terre d’élection que Bally Bagayoko, Abdelkader Lahmar, Aly Diouara ou Idir Boumertit, le maire de Vénissieux ? Leur élection les rend par ailleurs beaucoup moins dépendant du mouvement.

L’autonomie des maires insoumis s’est manifestée, déjà, sur les aspects programmatiques. Le désarmement de la police municipale en est probablement l’exemple le plus frappant : revendiqué à l’échelle nationale comme une mesure forte, la mesure a été balayée à Roubaix et Vaulx-en-Velin et édulcorée à Saint-Denis. À Saint-Fons, le maire Hadi Mebarki en fait même un élément de fierté dans une vidéo exposant son bilan après cent jours. « Non-désarmement confirmé », y clame l’élu LFI. Une autre façon d’être insoumis.

Sarah Benhaïda et Ilyes Ramdani


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